Introduction

Florence Piron

Les années 2016 et 2017 ont été marquées par une intense discussion publique au Canada et au Québec à propos de l’accueil des personnes qui y demandent l’asile ou qui y ont obtenu le statut de personne réfugiée, notamment celles en provenance de Syrie, d’Afrique francophone subsaharienne ou d’Haïti. Les conventions internationales qui protègent les réfugiés du monde entier fuyant la guerre ou les persécutions dans leur pays créent en effet des situations complexes où des femmes, des hommes et des enfants se retrouvent obligés de reconstruire leur vie dans un pays qu’ils n’ont pas choisi et dont la majorité des habitants ne connaissent souvent pas grand-chose ni à leur vie d’antan ni à leur parcours, long, complexe et douloureux, jusqu’à leur destination finale.

De nombreux citoyens et citoyennes de Québec, qu’ils et elles soient franco-descendantes ou issues d’une immigration plus récente, souhaitent faire preuve d’hospitalité, d’empathie et s’efforcent de réconforter ou d’aider les personnes réfugiées, que ce soit dans le cadre de leur travail, de leur engagement civique ou de leur vie privée. Mais comment comprendre et appuyer des personnes souvent non francophones, dont la vie a été brutalement chamboulée par une violence inimaginable et qui sont en train de faire un deuil forcé de la vie qui était tout simplement la leur?

D’autres citoyens et citoyennes de Québec ont exprimé des peurs et de la colère à l’endroit de ces personnes qu’ils considèrent comme des intruses menaçant l’équilibre local de leur vie, de leur culture. Ce qui prend parfois la triste forme du racisme ou de la xénophobie haineuse exprime-t-il une peur sincère (même si mal avisée) de voir disparaître le monde qui était le leur ou s’agit-il d’une manifestation de cette tendance de la pensée humaine à rejeter tout ce qui est trop différent de soi et qui parait menaçant? Quoi qu’il en soit, ces personnes sont citoyennes d’un pays qui a des obligations juridiques envers les personnes demandant l’asile au sens de la Convention relative au statut des réfugiés (article 33) et de la Convention contre la torture (article 3). Comme le rappelle le Conseil canadien pour les réfugiés, la Cour suprême du Canada a confirmé que la Charte canadienne des droits et libertés garantit aux personnes demandant l’asile les principes de la justice fondamentale pour que leurs demandes devant les tribunaux soient entendues et évaluées en toute impartialité. La Convention relative au statut des réfugiés (article 31) et la loi canadienne (Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, s. 133) interdisent aussi aux gouvernements de pénaliser les personnes réfugiées qui entrent ou séjournent de façon irrégulière sur leurs territoires. Elles les obligent plutôt à mettre en place des institutions d’accueil, incluant des processus d’examen des demandes d’asile qui peuvent conduire à un refus en principe argumenté.

Rappelons ici que le Québec a été construit par des générations successives d’immigrants et d’immigrantes et par leurs descendances, en relation plus ou moins harmonieuse avec les Premières Nations qui vivaient sur le territoire. Sans ce premier accueil fondateur, la Nouvelle-France n’aurait pas existé, ni le Québec moderne. La tradition d’hospitalité qui en est issue fait partie de l’histoire et de la culture du Québec et explique que de nombreux Québécois et Québécoises se réjouissent de la diversité culturelle croissante de leur ville ou de leur pays et voient en chaque personne qui vient s’y installer ce qu’elle apporte avec elle comme nouvelles idées, compétences et potentialités. Il est triste que d’autres l’aient oublié et se réfugient dans une conception figée de l’identité culturelle québécoise qui la réduit à du folklore et se méfient des « nouveaux et nouvelles » qui, fuyant la guerre ou la misère ou à la recherche d’aventure et d’une vie meilleure, continuent d’arriver du monde entier. Des idées qu’on croyait révolues, qui parlent à mots couverts de « pureté » d’un peuple menacé par des personnes étrangères, refont surface dans l’espace public, dans les discours des élus, hommes ou femmes, dans les politiques publiques. Ces idées nourrissent un désir de fermeture des frontières et de rejet des personnes réfugiées, au mépris des conventions internationales et de la solidarité humaine. Pourquoi ne pas voir l’identité culturelle comme un processus infini qui absorbe sans cesse de nouvelles références dans une synthèse toujours en mouvement, inclusive?

L’ignorance et la méconnaissance mutuelles empêchent cette synthèse, cet enrichissement réciproque des cultures. La méfiance envers l’autre qui est différent de soi se nourrit de l’ignorance. Les stéréotypes remplissent le vide créé par le manque de contacts et de rencontres ou les échanges superficiels. « Qui sont ces personnes étrangères qui viennent s’installer dans ma ville? », se demandent les habitants et habitantes qui y sont nées ou qui y ont grandi. « Qui sont ces personnes qui habitent la ville où je souhaite m’établir? », se demandent les immigrantes et immigrants. L’absence de réponse à ces questions peut engendrer la méfiance et le repli sur soi et nuire à la construction collective du vivre-ensemble harmonieux auquel nous aspirons tous et toutes.

Des organismes comme le Conseil canadien pour les réfugiés tentent de répondre à cette ignorance en luttant contre les mythes qui empoisonnent l’accueil des personnes réfugiées :

Le présent livre est également une contribution à ce combat, non pas sous la forme de statistiques, mais de portraits de personnes issues des différents groupes qui ont trouvé refuge à Québec au fil des décennies, ainsi que de ceux et celles qui les ont accueillis et aidés. Ils permettront d’humaniser l’image des personnes réfugiées et serviront d’inspiration ou de modèle aux lecteurs et lectrices, en montrant des personnes engagées dans le vivre-ensemble de manière très concrète. Comme le dit Vincent Message à propos de la conférence des réfugiés organisée par l’Université Paris Vincennes en 2016, faire des portraits est une occasion de donner la parole à des gens qui l’ont très peu : « les rencontres de ce type [sont aujourd’hui décisives], quand l’opinion publique tend à s’en tenir aux images médiatiques simplistes et aux fantasmes misérabilistes ou xénophobes, sans se faire d’idée précise des trajectoires que les réfugiés ont pu connaître, ni des causes de leur exil. On parle d’eux partout, mais on leur donne peu la parole – et le combat se joue aussi dans l’inversion de cet état de faits ».

Ce livre, comme l’ensemble de la série Québec, ville ouverte à laquelle il appartient, répond donc de manière concrète et simple au besoin de mieux se connaître et se comprendre. Il propose, dans la première partie, 24 portraits d’hommes, de femmes ou de familles ayant le statut de personne réfugiée qui vivent actuellement à Québec. Ces courts portraits nous montrent à la fois les différences, mais aussi les ressemblances entre les aspirations, les rêves, les manières de vivre et les valeurs de tous les citoyens et citoyennes de Québec, nées ici ou ailleurs. Ils nous renseignent autant sur la culture des arrivants et arrivantes que sur celle du Québec telle qu’observée et analysée par ces personnes : une formidable capacité d’accueil, mais des difficultés à laisser entrer les nouveaux arrivants, hommes et femmes, dans l’intimité des maisons, une crainte des débats trop vifs qui peut passer pour de l’hypocrisie, une foi en l’égalité entre tous qui permet l’épanouissement, etc.

La deuxième partie propose dix portraits de personnes dont le métier les conduit à appuyer ou aider les personnes réfugiées à s’insérer à Québec. La troisième partie propose douze portraits de personnes qui ont choisi de faire du bénévolat. Suivent trois rencontres avec des journalistes de Québec qui ont couvert l’arrivée de personnes réfugiées puis neuf rencontres avec des chercheurs ou des chercheuses, principalement de l’Université Laval, qui travaillent ou réfléchissent à la question de l’accueil des personnes réfugiées.

Tous ces portraits ont été réalisés par des étudiantes et étudiants en communication publique de l’Université Laval dans le cadre du cours de premier cycle intitulé « Éthique de la communication publique » que je donne chaque année au Département d’information et de communication de l’Université Laval. Il s’agissait d’un travail d’équipe noté, représentant 25 % de la note finale. Il consistait à réaliser par équipe autant de portraits que de membres de l’équipe (quatre ou cinq) et à y ajouter une réflexion collective dont les meilleurs extraits figurent dans la dernière partie du livre. Les 57 étudiants et étudiantes ont d’abord bénéficié d’une séance d’information sur le processus d’immigration en général à Québec. Puis, s’appuyant sur un guide d’entrevue et des conseils d’ordre éthique, chacun a pris rendez-vous avec la personne ou la famille dont il ou elle allait faire le portrait. Ces personnes ont été soit des volontaires, soit des amis ou des amis d’amis. Les rencontres d’une ou deux heures ont eu lieu au domicile des personnes choisies, dans un café, à l’Université Laval. Les étudiants et étudiantes étaient en solo ou en duo, tout comme les personnes interviewées qui pouvaient être seules, en couple ou en famille. En général, chaque rencontre était enregistrée pour faciliter la rédaction du portrait. La personne rencontrée pouvait choisir l’anonymat. Dans ce cas, nous lui avons donné un pseudonyme suivi de la lettre X et nous avons effacé du portrait ce qui pouvait l’identifier.

Le travail d’écriture a lui aussi été balisé par quelques consignes. Par exemple, je proposais d’utiliser le passé simple de la narration (pas facile!), une trame chronologique et d’inclure quelques mots ou phrases dans la langue d’origine de la personne, une photo de la rencontre ou des photos souvenirs et de nombreux extraits verbatim de la discussion. J’ai ensuite lu, évalué, corrigé et parfois complètement récrit chaque portrait, avec l’aide des réviseuses, avant de le faire valider. Les portraits qui n’ont pas pu être validés figurent dans le livre en format anonymisé. Chaque étudiant ou étudiante avait la possibilité d’approfondir sa réflexion sur ces rencontres dans son journal de bord, une autre activité obligatoire du cours d’éthique. Des extraits anonymes de ces réflexions figurent dans l’épigraphe du livre et dans la conclusion.

Chaque trimestre depuis l’hiver 2016, le projet Québec, ville ouverte explore ainsi, avec les personnes inscrites au cours, une région du monde d’où sont issus des immigrants ou immigrantes ou un groupe minoritaire vivant à Québec. Cette activité pédagogique originale, désormais partie intégrante de mon cours, vise à sensibiliser les étudiants et les étudiantes aux enjeux éthiques de l’exclusion et du racisme, à l’expérience de l’immigration, au pouvoir de la rencontre pour chasser les préjugés, à la force de l’écriture pour construire des outils de lutte contre le racisme et à la difficulté et au bonheur de l’écoute authentique d’autrui. Cette activité s’inscrit dans ma pratique délibérée d’une pédagogie active, tournée vers l’extérieur des murs de la classe, qui vise à former des citoyens et citoyennes vigilantes, sensibles à autrui et intéressées par les enjeux collectifs. Comme le montrent les témoignages des étudiants-auteurs et des étudiantes-autrices rassemblées dans la merveilleuse conclusion de ce livre, cette expérience leur a effectivement permis de découvrir la richesse du vivre-ensemble et les empêchera de demeurer dans l’indifférence à ce qui la menace. Ces futurs communicateurs et communicatrices, qu’ils ou elles deviennent journalistes, publicitaires ou relationnistes, seront vigilantes face aux dérives racistes et à l’exclusion ou à l’injustice qui pourraient hélas croiser leur chemin. Nous espérons que la lecture de ces portraits aura le même effet sur leurs lecteurs et lectrices!

Les personnes présentées dans le livre offrent un festival de culture, d’intelligence, de bonté et de générosité. Les récits présentés dans ce livre mettent de la chair autour des portraits statistiques des réfugiés, montrant, par exemple, les difficultés à acquérir la fameuse première expérience de travail québécoise indispensable pour obtenir un emploi, l’impossibilité de faire reconnaître ses diplômes ou son expérience antérieure, l’importance d’acquérir un diplôme local et autres expériences typiques de l’immigration à Québec.

De manière délicate, la plupart de ces récits rapportent des expériences de racisme ou de rejet vécues à Québec ou dans un autre pays occidental. Les narrateurs et narratrices attribuent poliment ces gestes ou phrases racistes à l’ignorance d’individus qui ont peu voyagé ou peu rencontré la différence. Toutefois, la fréquence de ces épisodes d’un récit à l’autre fait réfléchir, interpelle, interroge. Leur violence, bien que masquée dans les récits par la résilience des narrateurs et des narratrices prompts à « passer à autre chose », en ressort clairement. Ces récits montrent aussi, à l’inverse, de nombreux gestes d’accueil généreux et réconfortants, qu’il s’agisse de voisins et de voisines, de collègues ou des organismes officiels d’accueil des personnes immigrantes et des personnes réfugiées.

Ce projet pédagogique original a bénéficié de l’appui d’Accès savoirs, la boutique des sciences de l’Université Laval qui aide les enseignants et enseignantes à développer des projets pédagogiques tournés vers la communauté en les associant à des organismes à but non lucratif de la région de Québec. Ce livre existe en format imprimé, mais aussi en libre accès, comme tous les livres des Éditions science et bien commun. Le format numérique libre lui permettra de circuler allègrement sur tous les continents et d’être lu en particulier par tous ceux et celles qui rêvent de partir au Canada, au Québec. Ils y découvriront des récits qui montrent clairement ce qui se perd et ce qui se gagne dans l’expérience de l’immigration et qui pourraient les aider à faire un choix éclairé en fonction de leurs priorités.

En terminant, je tiens à remercier mes deux collègues qui ont participé avec enthousiasme à la finalisation de ce livre : Caroline Dufresne et Sarah-Anne Arsenault.

Et bien sûr, mille mercis aux hommes et femmes qui ont partagé avec sincérité une expérience humaine complexe, parfois douloureuse, parfois heureuse, mais toujours bouleversante, et aux étudiants et étudiantes qui ont si bien relevé le défi de ces rencontres et de l’écriture de ces portraits. Une expérience inoubliable pour tous et toutes!

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