10 Anja X, Bosnie-Herzégovine

Laurence Gauthier-Huot

Anja, aujourd’hui âgée de 23 ans, est arrivée au Canada lorsqu’elle était enfant. Elle vit maintenant à Québec depuis plusieurs années.

Bombardements en Bosnie

Si Anja est née en Serbie, ses parents sont originaires de Sarajevo, la capitale de la Bosnie : ils furent acceptés comme réfugiés en Serbie à la suite des premiers bombardements. À sa naissance, Anja ne fut toutefois pas considérée comme Serbe, mais plutôt comme réfugiée bosniaque.

Sa famille décida de quitter le pays à cause de la guerre en ex-Yougoslavie. Selon Anja, ce conflit concernait un déchirement pour le pouvoir qui n’avait jamais été résolu et qui ne le sera sans doute jamais : « Mes parents m’ont tout le temps dit qu’ils étaient partis parce qu’ils savaient que ça n’allait jamais arrêter ». Selon elle, le conflit dure depuis plus longtemps que ce qu’on croit généralement, tellement longtemps qu’il est désormais impossible de le régler. Anja pense qu’il y a beaucoup de haine impliquée : « Dans une guerre, il y a tout le temps un seul méchant; tu ne veux pas avoir à expliquer que ce sont des méchants de tous les côtés ». Elle pense aussi qu’il y a beaucoup de rancune, parce que la justice n’est pas facile à trouver et parce que tout le monde se fait pointer du doigt.

Choix du Canada et arrivée

Les parents d’Anja choisirent d’emblée le Canada, car « les autres qui voulaient partir parlaient toujours [du Canada] et de combien c’était un bon pays ». De plus, ils ne voulaient pas rester en Europe « puisqu’ils savaient que, quand tu restes en Europe, les gens connaissent le conflit et [eux,] ils voulaient vraiment tout recommencer et laisser ça derrière eux ». Sa famille fit alors une demande d’asile pour le Canada : elle fut choisie par le Québec, qui privilégiait les jeunes familles. La ville de Québec était si peu connue en ex-Yougoslavie qu’ils apprirent seulement dans l’avion qu’on y parlait français.

Anja se rappelle, lors des premiers moments de son arrivée, que sa famille fut beaucoup aidée par des religieuses :

Je me souviens qu’on allait avec ma mère chercher dans les sous-sols d’église des choses communautaires, puis c’était super bien et il y avait toujours des religieuses qui étaient là et qui s’occupaient de nous.

Elle dit n’avoir manqué de rien, et ce, malgré les difficultés financières de sa famille. Anja alla à l’école primaire Saint-Mathieu, où il y avait beaucoup d’enfants immigrants et réfugiés et où elle eut accès à des cours d’orthophonie pendant quatre ans. Ce n’est qu’une fois au secondaire qu’elle estima pouvoir parler parfaitement français. Selon elle, l’école Saint-Mathieu était très bien et l’aida beaucoup « parce qu’il y avait du monde d’un peu partout, mais aussi des Québécois… c’est pas mal ça aussi qui aide l’intégration ». Au début, Anja trouvait certaines activités pédagogiques un peu bizarres, comme le cours de musique dans lequel elle jouait de la cuillère.

Mon père ne me croyait même pas qu’on jouait avec des cuillères, puis il est allé voir à l’école pour savoir si c’était vraiment vrai. Il ne comprenait pas. Ça m’a fait rire.

Points positifs, points négatifs

Ce qui l’intrigue encore des fois, ce sont les expressions québécoises comme « tire-toi une bûche » (expression qu’elle n’avait jamais entendue de sa vie). Anja est très nuancée et croit d’abord et avant tout que personne n’est défini par ses origines : il y a simplement de bonnes et de moins bonnes personnes, peu importe l’origine.

Anja essaie toujours de conserver un lien avec sa culture en lisant des journaux dans sa langue, en écoutant la musique de son pays d’origine et en naviguant sur Internet, mais elle ne veut jamais imposer à quelqu’un sa façon de fonctionner et de vivre. Elle trouve, par exemple, que les gens d’ici se sont un peu perdus avec les accommodements raisonnables et se sont trop fait dire qu’ils étaient racistes, alors qu’ils sont en réalité très ouverts : « Je trouve que ça, ça me chicote : autant que je trouve ça beau, autant que ça m’énerve ». Selon elle, il faut arriver à travailler tous ensemble; la vie en société est un travail d’équipe.

Une des choses qu’elle apprécie à Québec, c’est que les gens n’ont pas de haine les uns envers les autres : durant les 400 ans de l’existence de la ville, il n’y a pas eu de grandes tragédies, ce qui fait que les Québécois sont très ouverts, gentils et généreux. Du secondaire jusqu’au début de l’université, elle fréquentait principalement des immigrants et ne parlait pas comme elle le fait aujourd’hui : elle n’avait pas les mêmes expressions, le même timbre de voix, le même accent. « Souvent, les gens vont faire de mini ghettos, ils vont se regrouper ensemble, puis ils vont se sentir en sécurité. Les gens ne vont pas nécessairement se regrouper avec quelqu’un de la même culture, mais avec des gens qui comprennent leur réalité et partagent une histoire similaire », remarque-t-elle. En vieillissant, elle eut de plus en plus d’amis d’origine québécoise et réalisa que ses façons d’agir et de communiquer variaient selon ses groupes d’amis. En effet, Anja constate qu’elle adapte encore aujourd’hui son discours en fonction de la personne avec qui elle parle : par exemple, elle prend fréquemment des nouvelles des parents de ses amis immigrants, tandis qu’elle ne le fait pas avec ses amis québécois qui ne le lui demandent pas non plus.

Recommandations

Selon elle, pour faciliter de futures expériences comme la sienne à Québec, il faut considérer qu’il s’agit d’une « relation à double sens » : l’un ne peut pas vraiment imposer quelque chose à l’autre, il faut que les deux apprennent à se respecter. Elle croit aussi que si des gens viennent au Canada, c’est parce que les valeurs les attirent et qu’ils ont envie de vivre à la manière d’ici.

Tu ne peux pas dire « moi j’arrive et je t’impose ceci et cela », autant qu’un Québécois ne peut pas dire « je veux que tu oublies ta religion ».

C’est donc une adaptation qui doit se faire des deux côtés, jusqu’à un certain point : « Moi, si je suis ici, c’est parce que les gens [de mon pays] étaient tellement sur les différences, au lieu de comprendre que ça se vivait à deux, que ça a fait une guerre ». Surtout, Anja pense que les immigrants et les réfugiés ne devraient pas oublier d’être reconnaissants et d’apprendre le français correctement; c’est selon elle une « question de respect ». De plus, elle croit qu’ils devraient s’impliquer dans leur pays d’accueil. « Si on n’était pas ici, on ne serait peut-être pas vivant », rappelle-t-elle. Aussi, il faudrait que les réfugiés tissent des liens avec des gens qui ne viennent pas de leur pays, ou du moins qu’ils essaient.

Selon Anja, il est important que les Québécois sachent à quel point il est normal d’avoir des inquiétudes face à l’arrivée de personnes réfugiées. Toutefois, il faut que les gens s’informent davantage à propos des nouveaux arrivants et de l’endroit d’où ils viennent. « Il faut apprendre à faire confiance au gouvernement et il faut justement que [ce dernier] entende que des gens ont des craintes et qu’ils ont un peu peur », note Anja. Selon elle, les familles qui arrivent ont souvent tout perdu et ont besoin d’aide. De plus, ce ne sont pas des gens qui s’imposent, mais plutôt des gens qui sont très reconnaissants. Les réfugiés ont vu leur instinct de survie se déployer au maximum, ils sont dépourvus, ils n’ont parfois ni famille ni amis et ne comprennent pas totalement leur nouvel environnement (transports en commun, valeurs, quoi manger, à qui demander, etc.). Surtout, ils ne veulent pas déranger. Il est normal que les réfugiés et les Québécois aient peur, puisqu’ils « ne savent rien de l’autre ». Pour éliminer cette crainte, Anja pense que le mieux est que les deux côtés apprennent à se connaître mutuellement.

En ce qui concerne les personnes qui aident et s’impliquent dans l’accueil des réfugiés, elle croit que « la meilleure approche est de ne pas les prendre en pitié […] parce que ce sont des gens très forts, et parce que n’est pas parce qu’ils viennent d’arriver qu’ils ont envie de dire ce qui leur est arrivé ». Il faut plutôt être empathique. Certaines questions trop précises ou personnelles ne sont pas nécessaires, il faut y aller doucement. « C’est super intéressant qu’il y ait du monde qui s’implique et des bénévoles. Je pense même que quelqu’un qui a plein de préjugés devrait faire du bénévolat », affirme Anja.

Son père lui a toujours dit :

Une main, c’est cinq doigts. Il n’y en a pas un qui est pareil, pas un qui a la même fonctionnalité. Mais pour que ta main soit capable de prendre quelque chose, c’est parce qu’ils travaillent tous ensemble, même s’ils sont très différents.

Selon Anja, c’est la même chose avec les citoyens d’un pays : pour qu’on puisse tous vivre ensemble, il faut travailler ensemble.

Sarajevo en Bosnie. Source : https://pixabay.com/fr/sarajevo-bosnie-bosnie-herzégovine-2259911. Crédit : adestuparu

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