18 Luis X., Colombie

Roxanne Pelletier

Lors d’un voyage à Vancouver l’été dernier, j’ai rencontré Luis X., un jeune homme dynamique, passionné de voyage et de photographie, mais surtout un ami formidable et attachant. Il étudie actuellement en génie à l’Université Laval et il est âgé de 25 ans.

Originaire d’une petite ville d’environ 100 000 habitants située au nord-est de la Colombie, Luis habite maintenant Québec depuis près de huit ans. Il s’y réfugia à l’âge de 17 ans, avec la famille de son père, sa tante et sa grand-mère en raison du conflit armé interne qui persistait depuis 1960. Ce conflit opposait des groupes paramilitaires aux forces gouvernementales, mais il faisait beaucoup de dommages collatéraux. En effet, ce conflit aurait fait plus de 250 000 morts. Dans le cas de Luis X. et de sa famille, c’est plus précisément le groupe en marge de la loi de l’ELN ou, selon la traduction libre de Luis X., l’Armée de Libération Nationale de la Colombie, qui leur causait des ennuis. Ça faisait longtemps que le groupe exerçait ses pressions et menaces sur les habitants de la région, mais un événement précis fit déborder le vase. L’oncle de Luis, camionneur de marchandises à l’époque, se fit un jour intercepter et enlever par un groupe de militants de l’ELN qui exigeaient de se faire payer des frais de redevances pour « acheter la paix ». Ils proférèrent également des menaces de mort à l’égard de l’ensemble de sa famille. Comme ce n’était plus sécuritaire parce que la famille était spécifiquement visée, le père de Luis entreprit les démarches et demanda aide et refuge à l’international. Le Canada offrait à l’époque une grande ouverture aux réfugiés colombiens et c’est pourquoi c’est dans notre pays qu’ils trouvèrent refuge. Ce fut la province de Québec qui accepta la demande d’accueil de sa famille. Ensuite, ils purent choisir la ville d’accueil, soit Québec, puisque son père connaissait déjà quelqu’un ici, mais également parce que « c’est tranquille, il n’y a pas trop de trafic, ce n’est pas trop stressant, mais ce n’est pas un village non plus… C’est un beau compromis entre les deux ». Depuis ce temps, ils ont toujours habité à Québec. Aujourd’hui, il affirme que le conflit est en voie de résolution grâce aux Nations Unies qui ont reçu pour mandat de superviser la fin du conflit.

Les premiers moments à Québec

Avant même de penser à s’établir au Canada, la famille de Luis dut passer des tests de dépistage de maladies (tuberculose, sida, etc.), puis ils purent déménager avec leurs vêtements et leur argent. À leur arrivée, des fonctionnaires du gouvernement canadien les attendaient à l’aéroport de Toronto. Ils leur donnèrent des manteaux et des bottes. Il y avait toujours un traducteur avec eux, car ils ne parlaient ni français ni anglais. Leur première nuit à Québec se déroula dans une auberge. Peu de temps après leur arrivée, ils commencèrent déjà à se chercher un logement. Le gouvernement les aida en leur allouant un montant d’argent pour les soutenir pendant quelques mois, le temps qu’ils se trouvent un emploi. Puis, Luis et sa famille entreprirent leur processus de francisation. Pour Luis, ce fut à l’Université Laval, puisqu’il était plus jeune, mais pour d’autres membres de sa famille, ce fut au cégep Sainte-Foy. Ils suivirent les cours de français pendant 10 mois, de 8 h à 16 h, tous les jours. Les cours étaient très intenses. Ils avaient des examens chaque mois, ce qui leur permettait de passer à un autre niveau de français. Puis, Luis commença son intégration en sciences de la nature. Il trouva le changement très difficile, car son professeur de francisation parlait lentement, tandis que les professeurs des cours réguliers ne faisaient pas attention et parlaient trop vite pour lui. Il ne comprenait pas toujours non plus quand ses collègues de classe parlaient parce qu’ils utilisaient parfois des expressions inconnues, ce qui rendait les contacts plus difficiles. Il fallut à Luis au moins un an et demi avant d’être bien dans sa peau, de bien s’exprimer et se sentir à l’aise. Même avec une bonne maîtrise du français, à cause de son accent, les gens ne le comprenaient pas toujours.

Les difficultés d’être un réfugié

Selon lui, « la langue est l’obstacle le plus important, ainsi que l’adaptation au climat ». Il faisait très froid lorsqu’ils arrivèrent. Le premier hiver,« ce n’était pas si pire», car c’était tout nouveau, tout beau, de découvrir la neige pour la première fois. Mais avec le temps, cela devint plus difficile :

On vient du chaud, de la chaleur. Alors maintenant, je trouve les hivers très longs. Mais on s’habitue, tu changes une chose pour une autre. En prenant cette opportunité, tu dois aussi faire des sacrifices. Au bout du compte, la balance penche pour Québec. Oui, ta famille et tes amis sont derrière, mais tu as plus d’avenir ici.

Être loin de sa famille est en effet un défi à vivre pour tous les réfugiés. Pour sa part, Luis retourne en Colombie aux deux ou trois ans pour revoir sa famille, dans la mesure où son budget le lui permet. Malheureusement, chaque fois qu’il retourne là-bas, il se rend compte que ses amitiés s’effritent. Il n’est pas informé de tout ce que ses amis ont fait pendant sa longue absence et il essaie de passer le plus de temps possible avec sa famille et notamment sa grand-mère.

Malheureusement, chaque fois que j’y vais, il y a un membre de ma famille qui n’est plus là. Alors chaque fois que je pars, c’est très dur, mais je fais comme si c’était la dernière fois, car je ne sais jamais s’ils seront là quand je reviendrai. C’est très dur, mais c’est la vie.

Les différences de culture et de traditions constituent également un élément parfois difficile à saisir pour lui. En Colombie et en Amérique latine, les gens sont souvent croyants et la valeur de la famille est très importante.

Ici, ça l’est moins. Les églises, ça devient des condos, des bibliothèques, ou elles sont en train de se faire démolir et je trouve ça triste. Vous n’êtes pas athées, mais vos gens semblent croire en autres choses que Dieu même s’ils se disent catholiques, alors c’est vraiment différent de chez nous.

En Colombie, les gens ont des cours de religion. Presque tout le monde va à la messe et c’est un moment pour se rassembler. Ici, selon Luis, ce n’est pas le cas. Toutefois, avec la communauté latino-américaine de Québec, il continue de s’impliquer dans sa religion. Il apprécie également qu’il y ait des églises, comme Notre-Dame de Sainte-Foy, qui offrent les messes en espagnol.

Les premières années à Québec, Luis participait aux activités classiquement touristiques. Il allait voir le Carnaval de Québec, il participait à la fête de la Saint-Jean, se déplaçait pour le Redbull Crashed Ice, mais un peu comme beaucoup de Québécois, il considère maintenant que c’est de l’acquis et y participe moins souvent qu’à son arrivée. Dans un certain sens, les fêtes québécoises lui font parfois réaliser à quel point il se sent seul.

En Colombie, pour la semaine sainte, tout le monde est en congé pour toute la semaine. C’est un peu comme pour Noël, mais ici ça ne se fête pratiquement pas. Alors c’est difficile dans des moments comme cela d’être loin de sa famille.

Un autre aspect qui a été difficile, en arrivant ici, c’est de devoir tout faire : à manger, le lavage, etc. « Là-bas, en Colombie, c’est beaucoup plus normal et accessible de payer quelqu’un pour faire ça, un peu comme une femme de ménage. Ici, c’est beaucoup trop cher. J’étais tout seul et je devais m’occuper de ma grand-mère. Depuis l’âge de 17 ans, je me fais à manger et je travaille, ce qui est très différent de la Colombie, car là-bas, les enfants restent avec leurs parents jusqu’à l’université au moins. Ils vivent de leurs parents jusqu’à ce qu’ils finissent leurs études ». Un événement qui l’a beaucoup marqué à ce sujet est survenu alors qu’il donnait des cours de mathématiques à un garçon de 12 ou 13 ans qui commençait son secondaire à Québec. Voici comment il relate l’histoire :

Le petit garçon m’a dit :
– Tu sais ce qu’ils m’ont donné mes parents pour mon anniversaire?
– Non ?
– Un four micro-ondes et des ustensiles.
– Mais pourquoi? Tu es très jeune, à quoi ça va te servir?
– Ah, parce qu’ils commencent à me donner des choses, car quand je vais finir mon secondaire je vais déménager et je vais avoir besoin de choses pour meubler mon appartement.

Je ne comprenais vraiment pas, ça m’a vraiment beaucoup surpris. C’est comme si ici les parents attendent que leurs enfants aient 18 ans pour qu’ils partent. Mais ce ne sont pas juste les parents qui veulent que leurs enfants partent, les enfants aussi veulent partir tôt de la maison et moi je trouve ça… oh my god! Car nous, on reste le plus possible avec nos parents, jusqu’à 25-26 ans. Ça m’a choqué, mais maintenant je suis habitué. C’est bien aussi, parce que les gens sont plus indépendants.

Les plaisirs d’être un réfugié à Québec

Même s’il dit clairement qu’« il n’y a rien de facile à être réfugié », il est tout de même capable d’identifier certains aspects plus positifs de son expérience au Québec. Il apprécie beaucoup la ville, s’intéresse à son histoire et à son architecture, son patrimoine historique. Il a l’impression de se trouver dans une autre époque. Malheureusement, en Colombie il n’y a pas vraiment de patrimoine semblable, selon lui. Il adore se promener dans le Vieux-Québec pour y exercer sa passion, la photographie, passion qu’il admet qu’il n’aurait d’ailleurs probablement pas développée s’il n’avait pas immigré ici.

Ça a commencé quand je suis arrivé ici. À l’époque, j’avais un tout petit Kodak que je trainais partout. On m’appelait le Chinois parce que je photographiais tout, tout, tout. Puis je me suis intéressé au cadrage et aux techniques pratiques de la photographie. J’ai ramassé mon argent et je me suis acheté un bon appareil, un canon 70D.

Côté nourriture, il signale l’heureuse présence de marchés latinos, mais il a quand même appris à manger québécois. Il adore la poutine, au point où c’est rendu son plat préféré. Il a d’ailleurs intensément participé au festival de la poutine en mangeant une bonne dizaine de poutines lors de la Poutine Week. Il dit en rigolant qu’il a appris à manger des légumes crus. Il trouve également qu’on mange plus santé, car en Colombie le mode de cuisson préféré est la friture.

Sa perception des Québécois

Luis X. trouve que les jeunes ne sont pas trop au courant de ce qui se passe en politique. Il trouve cela bizarre, car selon lui l’avenir de la province et du pays dépend des jeunes.

Je ne sais pas pourquoi les gens ne s’intéressent pas à la politique, contrairement en Colombie, où les gens sont très au courant de tout ce qui se passe. Peut-être à cause qu’il y a beaucoup de problèmes là-bas, mais ici heureusement il n’y a pas beaucoup de problèmes alors les gens laissent ça aller. Peut-être  que quand les choses nécessitent des changements, les gens sont incités à participer, comme en Colombie.

Il trouve également que nous sommes différents dans notre manière d’accueillir les gens et de s’ouvrir sur les différences. « Vous, culturellement, je veux dire l’Amérique du Nord et les Européens, vous êtes des personnes un peu froides avec les nouveaux arrivants. Il y a comme une couche de glace après les gens, comme une sphère, et ça prend beaucoup de temps pour rentrer dans cette sphère-là. Ça m’a choqué sur le coup, mais je comprends. Au début, quand je faisais des travaux d’équipe au cégep, je parlais à des gens et après quand je rencontrais les personnes dans un autre contexte, ce n’était pas pareil et je trouvais ça plate. À un point, j’ai été un peu démotivé et je me demandais : est-ce que c’est moi? Qu’est-ce qui ne marche pas avec moi? Mais après, quand j’ai compris ce qui se passait, j’ai compris comment percer ça. Maintenant j’ai beaucoup d’amis québécois et ça va bien. Mais pour les gens qui n’ont pas encore compris comment percer cette barrière-là, c’est plus difficile. En Colombie, si je te connais aujourd’hui, tu es mon ami demain et on se fait des colleux, mais ici, si tu fais ça, c’est bizarre ». En ce sens, certains aspects des relations québécoises sont moins en cohésion avec ses valeurs.

Ce qui n’est pas en affinité avec moi, c’est que les gens ne donnent pas beaucoup d’importance, ou pas autant que moi, à la famille et à l’amitié. Ici, l’amitié n’est pas aussi solide que là-bas. Ici, c’est très fragile et les gens sont très individualistes. Ce n’est pas que je n’aime pas ça, mais c’est que ce n’est pas en affinité avec mes valeurs. Tout ce que j’aime moins n’est rien à comparer à tout ce que j’aime ici.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles toutes les fréquentations qu’il a eues depuis qu’il est au Québec, dont sa copine actuelle, étaient des Colombiennes. Il a trouvé ça difficile d’approcher des Québécoises. Il relate toutefois le cas de certains de ses amis qui ont fréquenté des Québécoises, mais ça n’a jamais marché, car les valeurs culturelles entraient parfois en conflit.

Pour moi, danser, la nourriture colombienne, les valeurs de la famille, j’accorde beaucoup d’importance à ça, c’est pour ça que ça a toujours marché avec des Colombiennes. Je remarque même que dans ma classe, les Africains restent entre eux, les Arabes restent entre eux, il y a un fit plus naturel.

Néanmoins, Luis apprécie beaucoup notre ponctualité et notre respect pour les autres personnes. « En Colombie, les gens sont un peu impatients et ils ne sont vraiment pas ponctuels. Là-bas, c’est mal vu de ne pas être à l’heure, mais entre nous c’est normal. » Il aime aussi beaucoup notre tolérance et le fait qu’on ne remet pas tout à demain. Contrairement aux Québécois, « nous, les Colombiens, on procrastine beaucoup ». Selon lui, nous sommes organisés, car nous planifions tout avec nos agendas. Il n’a d’ailleurs jamais compris le principe d’agenda, il n’est pas capable de s’en servir, dit-il avec une pointe d’humour. Il apprécie également l’opportunité qu’il a eue de développer des compétences dans d’autres langues que l’espagnol, soit le français et l’anglais, en venant habiter à Québec. Pour lui, « c’est important d’avoir plus qu’une langue, sinon on est limité ». Il espère d’ailleurs pouvoir transmettre ses valeurs colombiennes à ses futurs enfants, en insistant sur le fait que leur éducation sera un mélange des deux cultures. « On prend le meilleur des deux, ça, c’est super, pour avoir une meilleure éducation pour mes futurs enfants ».

Les inquiétudes face aux réfugiés

Luis X. pense que les Québécois ne devraient pas s’inquiéter des réfugiés, dont les réfugiés syriens qui, comme lui, quittent la guerre et la violence. Les gens qui sont responsables d’accueillir ces gens font des recherches et de grosses investigations avant de les accepter au pays, exactement comme ils l’ont fait pour lui et sa famille. Selon lui, c’est assez poussé et il n’y a pas d’inquiétude à avoir.

Ce sont des gens qui souffrent beaucoup et qui ne sont pas là pour faire subir de la souffrance. Grâce à Dieu, grâce à la vie, les Canadiens ont des privilèges. Ils vivent en paix, ils vivent très tranquilles. Il n’y a pas de pauvreté, si on compare avec la Colombie, il n’y a pas de guerre. Chez nous, il y a des enlèvements, des meurtres et tout ça fréquemment, et ça, c’est vraiment très dur. Depuis que je suis enfant, j’entends des histoires d’horreur en Colombie et quand j’arrive ici et que j’entends les autres parler, je me rends compte que leurs problèmes, ce n’est rien. Même que je n’aime pas écouter les nouvelles ici, car ça répète toujours les mêmes choses. Des fois je trouve ça drôle, car les gens parlent de choses qui pour moi n’ont pas trop d’importance. Ici, il y a aussi des choses à régler, mais la préoccupation pour les immigrants, ce n’est pas un vrai problème.

Conseils pour les réfugiés

Selon lui, la meilleure chose est de s’intégrer dès le début. Dans son cas, l’adaptation avec les gens a été quand même facile, mais lorsqu’il parle à sa communauté latino-américaine, il réalise que pour certaines personnes c’était plus difficile.

Certaines personnes restent dans le cercle latino et ont de la difficulté à se faire des amis, surtout pour les personnes adultes. Oui, tu peux avoir des contacts avec la communauté hispanophone, mais il faut essayer des choses. Pour bien s’intégrer, il faut écouter la radio en français, la télévision en français, lire en français. Tu viens que tu maîtrises mieux la langue et c’est plus facile de se faire des amis. Il faut investir du temps, avec des personnes d’ici. C’est s’intégrer à des groupes de lecture, ou d’intérêt où tu dois interagir avec d’autres personnes. Parce que si tu restes dans un cercle communautaire, tu ne vas pas t’intégrer.

De son expérience jusqu’à présent, Luis réalise que parfois, c’est bien de s’éloigner : « Oui, je suis Colombien et j’habite au Canada, mais des fois je me sens comme un citoyen du monde. On fait partie de quelque chose de plus gros qu’il faut explorer en s’intéressant aux autres ».

Réflexion de l’auteure

Pour avoir passé plus de cinq semaines à Vancouver en sa compagnie, je croyais bien connaître Luis X. Toutefois, cette entrevue m’a fait réaliser que je ne m’étais jamais intéressée en profondeur à son parcours et à son histoire. Aujourd’hui, plus que jamais, j’apprécie Luis et j’ai du respect pour ce qu’il a accompli. Je crois qu’il n’y a rien de plus beau que la dernière phrase de son témoignage pour témoigner de l’enrichissement que les réfugiés peuvent nous apporter.

Ville de Bogota, Colombie. Source : https://pixabay.com/fr/bogota-colombie-montagne-221346. Crédit : Julianza

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