11 Isidora X., Chili

Zoé Witala

Née au Chili, Isidora X. vit à Québec depuis 1974.

La dictature

L’histoire de son exil commença lors du coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili. Elle travaillait alors pour la campagne du président démocrate et socialiste de l’époque, Salvador Allende. Lorsque survint le coup d’État orchestré par Augusto Pinochet, « mercantiliste, sanguinaire et idiot » selon Isidora, la répression fut terrible : en 1973 seulement, 30 000 personnes « disparurent ». Isidora suppose que ces personnes moururent ou réussirent à s’enfuir. Elle-même fut recherchée dans son pays pour avoir travaillé pour Salvador Allende. En effet, son appartenance socialiste était connue et le régime dictatorial n’aimait pas beaucoup cela. Elle ne craignait pas les attaques physiques, mais elle subissait constamment de la violence psychologique. Les hommes d’Augusto Pinochet savaient qu’elle était une femme aux valeurs profondes. Un jour, ils la menacèrent avec un fusil. Ils lui demandèrent de se tourner dos à eux afin de ne pas tirer sur ses seins puisque ces derniers sont sacrés dans leur pays. Heureusement, il n’y avait pas de balles dans leurs fusils et les militaires repartirent. Isidora en tremble encore : ce jour-là, elle avait « failli mourir ».

Presque chaque famille fut touchée par les attaques du régime Pinochet. Le coup d’État du Chili était très sanguinaire. Isidora apercevait parfois des « rivières rouges de gens morts ». Toujours en 1973, plusieurs personnes d’influence furent également assassinées : Victor Jara, professeur d’université et musicien, ainsi que Pablo Neruda, poète et écrivain, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1971. Elle se fit alors vivement conseiller par ses proches de quitter le pays. Elle-même voulait rester, elle refusait de céder à la peur. Mais elle accepta finalement à contrecœur de partir pour le Canada afin de protéger les gens qu’elle aimait. En effet, la situation n’était pas seulement dangereuse pour elle : on l’avait prévenue que les militaires « allaient finir par venir la chercher et brûler tout le monde ». Aujourd’hui, elle reconnaît qu’elle est « chanceuse d’avoir survécu ». Elle ajoute que « c’est difficile d’avoir vu toutes ces violences et d’avoir perçu la douleur dans les yeux des gens ».

L’année suivante, en 1974, l’ambassade canadienne était la seule encore en fonction au Chili puisque le gouvernement Trudeau de l’époque avait décidé de laisser ses portes ouvertes. Le Canada prêta même une somme d’argent à Isidora pour la faire venir au pays. À l’époque, elle ne savait pas où aller et n’avait aucune préférence. Le Canada était venu vers elle, en quelque sorte. La même chose se produisit avec la ville de Québec. Elle avait affirmé qu’elle s’adapterait n’importe où et qu’elle n’avait pas peur. Elle se voit, aujourd’hui encore, comme « une citoyenne du monde » avant tout. On lui proposa Québec, elle accepta.

Isidora arriva à la gare maritime du port de Québec et fut aussitôt accueillie par des fonctionnaires. La ville avait aménagé des chambres spécialement pour les réfugiés. Il y en avait en provenance, notamment, de la Russie, de l’Afrique et de la République islamique. Une fois arrivée à Québec, elle se sentait assez stressée, mais les autres réfugiés et elle prirent le temps de rire beaucoup pour oublier leur angoisse et leur insécurité.

Elle réussit à se trouver du travail quelques jours seulement après son atterrissage. Elle commença dans l’usine de poulet Flamingo. Elle n’y passa qu’une journée, car elle n’aimait pas le travail manuel. Son deuxième travail consistait à enseigner l’espagnol et à garder les enfants d’une petite famille qui l’hébergeait en échange. Cette fois, elle conserva ce travail quelques mois. Ensuite, elle entra dans une école afin d’apprendre le français. Puis elle travailla pour la Banque Canadienne au département d’imprimerie et de photocopie. Finalement, elle se maria et devint alors femme au foyer.

Arrivée en août au Québec, elle eut du mal à s’adapter au froid de l’hiver. Elle fut émerveillée à la vue de la première neige, mais cela ne dura pas longtemps, mentionne-t-elle en riant, puisque, encore aujourd’hui, elle « n’aime pas la neige ». Elle dit également avoir été surprise de la relation des Québécois avec la religion catholique. Elle trouvait que « la religion était contrôlante, ici ». En tant que femme politique, Isidora trouvait que les Québec étaient « endormis » en 1974. Aujourd’hui, elle trouve que les jeunes sont plus réveillés, heureusement.

Isidora souligne que les Québécois ont été très accueillants. Au début, relate-t-elle, « les gens sont très froids, mais une fois la barrière traversée, ils sont très chaleureux ». Ensuite, elle apprécie le fait que les gens ne crient pas : « Les Québécois sont silencieux ». De plus, elle trouve que les adultes partagent beaucoup avec les enfants. Elle apprécie par dessus tout la sécurité que le Canada semble apporter aux citoyens. Cependant, elle trouve que les Québécois vivent dans une abondance parfois malsaine : l’endettement des gens la rend triste puisque ce phénomène est stressant et difficile à vivre.

Aujourd’hui, elle retourne parfois dans son pays d’origine. Au début, elle craignait d’y retourner, mais depuis qu’elle est citoyenne canadienne, elle ne se sent plus en danger. Certes, la première fois qu’elle retourna au Chili, elle eut extrêmement peur, mais ce n’est plus le cas désormais. Cependant, elle n’y retournerait jamais de manière permanente puisqu’elle aime la sécurité que le Québec lui apporte, à elle et à sa famille.

Selon elle, afin de faciliter des expériences positives comme la sienne à Québec, il faudrait donner une formation de deux ou trois jours aux réfugiés dès leur arrivée pour leur expliquer comment se déroule la vie quotidienne au Québec. Également, elle conseille aux Québécois de ne pas avoir peur des réfugiés. Il faut apprendre à les connaître et arrêter de colporter des préjugés. L’une de ses valeurs les plus importantes est d’apprendre à vivre avec l’autre. Finalement, elle croit qu’il serait important que les gens qui aident et s’impliquent dans l’accueil des réfugiés les acceptent comme ils sont, car certains bénévoles semblent encore sensibles à certaines idées préconçues. Elle souligne qu’une des activités qui devraient être mises de l’avant dès leur arrivée est de leur faire visiter la ville.

Pour finir, Isidora confie que, dans la vie, « il faut toujours rester dans l’essentiel ». Elle ajoute : « Québec, gracias Québec! » (Québec, merci Québec!).

Todos somos humanos y todos debemos acompanarnos. (Nous sommes tous des êtres humains et tout le monde doit se soutenir.)

Dictature chilienne

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