31 Emely X., Maison pour femmes immigrantes

Anne-Marie Fecteau

Emely X. a immigré au Québec à l’âge de 23 ans. Aujourd’hui, elle travaille à la Maison pour femmes immigrantes. Il s’agit d’un organisme communautaire féministe à but non-lucratif qui existe depuis 1986 pour répondre aux besoins des femmes immigrantes et de leurs enfants victimes de violence conjugale. La maison accueille également des victimes québécoises, mais plus de 60 % de la clientèle actuelle sont des femmes immigrantes résidant dans la région de Québec. En effet, les intervenants de la maison emploient une approche interculturelle et offrent des services adaptés aux besoins des femmes immigrantes et de leurs enfants.

Son passé

L’histoire d’Emely est un amalgame de courage, de détermination et de travail acharné.

Le fait d’avoir été elle-même victime de violence conjugale et d’être immigrante lui permet de mieux comprendre la réalité à laquelle ses clientes sont confrontées tous les jours. « Je ne serais pas ce que je suis devenue si je n’avais pas vécu toutes ces épreuves, » confie-t-elle.

Mais avant d’obtenir ce poste à la Maison pour femmes, Emely a dû travailler très fort pour gravir les échelons un à un. À l’époque, elle parlait uniquement anglais. Devoir reprendre à la base alors qu’elle possédait déjà une formation fut le plus difficile selon elle :

J’ai dû être plongeuse dans un restaurant et accepter des emplois pour lesquels j’étais surqualifiée. C’était très difficile au début, mais après, lorsqu’on obtient des références, les Québécois sont très ouverts! C’est important d’avoir des gens qui peuvent témoigner de la qualité de son travail au Québec parce que les employeurs d’ici ne téléphonent pas à l’extérieur pour valider vos expériences.

Elle poursuit en déplorant que trop de personnes immigrantes se découragent et restent confinées dans ce premier emploi toute leur vie au lieu de gravir les échelons pour atteindre un poste à la hauteur de leurs compétences : « Plusieurs d’entre eux ont des études de niveau supérieur, des diplômes, et ils parlent plusieurs langues. C’est un gaspillage de potentiel parce qu’ils ne connaissent pas les ressources qui s’offrent à eux et ils s’habituent à un certain niveau de vie. ».

Intervenante et apprentissage sur le terrain

Emely n’a jamais suivi de formation pour devenir intervenante, elle a tout appris sur le terrain en commençant comme travailleuse de nuit. C’est à force de détermination et de passion qu’elle a fait sa place dans cette organisation à but non lucratif.

Difficile pour elle de nous décrire à quoi ressemble son quotidien, car ses journées sont toujours très différentes. « Je travaille au niveau administratif et je fais des interventions pour les mères et les enfants. Une matinée, je peux me rendre à la cour municipale pour assister une cliente dans son procès et l’après-midi je peux être sur le terrain à cuisiner avec une mère ou faire une intervention avec un enfant. »

Dans le cadre de son travail, elle est sans cesse confrontée à de nouveaux défis, mais selon elle l’objectif demeure toujours de redonner leur autonomie aux femmes pour qu’elles puissent avoir toutes les ressources disponibles afin de reprendre le contrôle de leur vie.

Pour ça, il faut avoir la bonne technique, il faut écouter et respecter l’histoire de chaque femme avant de vouloir lui imposer notre façon de vivre. Il faut écouter ce qu’elles considèrent avoir besoin avant tout, ensuite on introduit graduellement un plan sur mesure. Chaque femme a un vécu et a déjà sa propre version de comment bien vivre, teintée par sa culture, sa religion et ses valeurs. Il faut respecter ça!

Pour mieux illustrer ses propos, elle nous raconte cette anecdote : « Un jour, j’ai connu une interprète qui m’a raconté avoir accompagné une femme népalaise à son rendez-vous chez le docteur. Cette femme était mère de cinq enfants élevés dans un camp de réfugiés. L’infirmière croyant bien faire lui donna des conseils sur la manière de tenir et d’allaiter son nouveau-né. La mère, insultée, a demandé à l’interprète de lui dire « Qui êtes-vous pour me dire comment élever mes enfants? Mon plus vieux aura 15 ans et je n’ai pas besoin de me faire dire quoi faire! » ».

Femmes réfugiées et immigrantes, davantage vulnérables à la violence conjugale

Sachant que Emely a travaillé principalement avec des immigrantes, nous lui avons demandé pourquoi ces femmes sont plus vulnérables en situation de violence conjugale. Selon elle, la précarité de leur statut lorsqu’elles sont parrainées est un des facteurs majeurs.

C’est très compliqué, parce que durant les trois années où les femmes immigrantes sont parrainées par leur mari ou la famille, la personne qui parraine peut se retirer à tout moment et la femme immigrante sera automatiquement renvoyée dans son pays. Dans la majorité des cas, elles perdront également la garde de leurs enfants, car elles ne peuvent pas retourner avec eux.

De plus, Emely précise que les femmes en attente de leur statut de réfugiée n’ont pas le droit de travailler ou de bénéficier de l’aide sociale, ce qui complexifie les démarches de divorce même en cas de violence conjugale. Finalement, le rapport à la violence n’est pas le même pour une femme ayant vécu les atrocités de la guerre ou dans les conditions misérables des camps de réfugiés. Pour ces femmes, une dispute de couple même avec des gestes de violence demeure une simple dispute de couple! Certaines en viennent à normaliser ces gestes de violence, car c’est tout ce qu’elles connaissent!

Recommandations

À tous ces Québécois et Québécoises qui craignent l’arrivée des personnes immigrantes, Emely désire livrer un seul message : « Arrêtez de généraliser, du moment qu’on met tout le monde dans le même paquet, on fait erreur. Ce n’est pas parce qu’une personne commet un geste que toute la communauté doit en payer le prix! ». Forte de son expérience personnelle en tant que femme immigrée, elle croit que l’éducation est la clé :

J’ai beaucoup d’espoir que le temps va calmer les choses, mais aujourd’hui, tous les jours, il y a de nouveaux messages de peur et de haine dans les médias. Si on veut que les choses changent, il faut propager autant de discours sur les aspects positifs de l’immigration. Il faut présenter des faits tangibles pour changer les perceptions négatives des Québécois. Par exemple, quand on regarde les statistiques, on réalise que les immigrants sont proportionnellement moins nombreux à bénéficier de l’aide sociale que les Québécois. De plus, l’espoir d’avoir une meilleure vie fait en sorte que les immigrants vont nous aider parce qu’ils veulent s’aider eux-mêmes!

Enfin, Emely termine l’entrevue en nous livrant ce conseil :

Ne voyez pas un immigrant dans une personne, voyez simplement une personne et, vous verrez, les choses vont changer pour le mieux.

Vénézuela. Source : https://pixabay.com/fr/venezuela-puerto-la-cruz-991906. Crédit : medinaalfaro

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