26 Naji Daher, Centre multiethnique de Québec

Simon Dufresne

Naji Daher, fils de parents d’origine libanaise, est né à Québec en 1993 où il vécut les premières années de sa vie. Il retourna ensuite passer quelques années au Liban avec ses parents. Au Liban, la mère de Naji l’inscrivit dans une école chrétienne française malgré le fait qu’il était musulman sunnite : elle souhaitait qu’il puisse continuer à avoir une éducation semblable à celle qu’il aurait eue à Québec. Naji est reconnaissant envers sa mère de l’avoir inscrit dans une école francophone, car cela facilita grandement son retour au Québec en 2001. Il fréquenta alors l’école secondaire de Rochebelle où il continua à nourrir son intérêt pour les diverses cultures présentes à Québec. Il fit par la suite ses deux années d’études collégiales au cégep de Sainte-Foy, puis un baccalauréat en science politique à l’Université Laval, terminé en décembre 2015.

Donner au suivant

Pendant plusieurs années, Naji travailla dans le domaine de la vente de téléphones cellulaires, loin de se douter que les attentats de 2012 en Syrie allaient avoir des répercussions sur sa vie de tous les jours. En effet, en novembre 2015, à la suite de l’annonce de l’arrivée de réfugiés syriens dans la ville de Québec, Naji décida qu’il était temps pour lui d’aider son prochain.

S’exprimant dans un français irréprochable en plus de parler couramment arabe, Naji n’eut aucun problème à se trouver un second emploi afin de s’impliquer avec les personnes réfugiées. Il dénicha rapidement un poste d’interprète dans la compagnie responsable de la traduction des différents documents légaux remis aux familles réfugiées. La grande majorité des familles reçues à Québec ne parlent pas français, car en Syrie, contrairement au Liban, les gens parlent arabe et kurde.

Le poste de Naji consistait à assister les familles réfugiées lors de la remise des documents officiels. Il devait s’assurer que les familles comprenaient ce qui y était écrit, mais aussi ce à quoi elles s’engageaient en les signant. Lors de ces rencontres, Naji devait représenter l’autorité publique, ce qui l’obligeait à être très neutre et à ne pas s’impliquer sur le plan personnel.

Désirant faire davantage pour les familles des réfugiés et poussé par sa déception face à l’inaction des élus municipaux, Naji mit en place une collecte de fonds afin d’appuyer le Centre multiethnique de Québec, principal organisme communautaire responsable de l’accueil des personnes réfugiées à Québec. Après deux mois de démarche auprès de son entourage et de différents médias, il remit au Centre multiethnique de Québec la somme de 2 454 $. Durant sa collecte de fonds, Naji n’eut pas peur de prendre la parole pour défendre son projet. Il accepta même de rencontrer le controversé animateur de radio Jeff Fillion afin d’en discuter. Jeff Fillion est reconnu pour son opposition à l’arrivée des familles de réfugiés à Québec, mais Naji n’a pas eu froid aux yeux et est tout de même allé le visiter lors de son émission du midi.

Son poste actuel d’interprète au Centre multiethnique de Québec lui permet d’être en contact direct avec les personnes réfugiées, ce qui a grandement contribué à fonder son opinion sur le sujet. Naji est conscient de la chance qu’il a eue d’avoir appris le français pendant son séjour au Liban, car il est constamment confronté à la difficulté que représente l’effort de s’intégrer à Québec sans parler français.

Il constate néanmoins qu’il n’y a aucun souci à se faire pour les enfants, qui sont reconnus pour apprendre rapidement de nouvelles langues. Ce sont les parents pour lesquels l’adaptation est la plus touchée par l’aspect linguistique, notamment au niveau de la socialisation. Ils peuvent suivre des cours de francisation, mais ce n’est pas obligatoire. À ce sujet, Naji a identifié un point très important : lorsque les personnes réfugiées arrivent à Québec, elles ne connaissent personne et se tournent donc souvent vers les gens des micro-communautés ou vers les autres réfugié-e-s pour créer des liens sociaux. Cependant, cela retarde leur intégration et crée une sorte de cercle vicieux. C’est pourquoi il est important que les familles réfugiées créent rapidement des liens avec des familles locales.

La ville de Québec, un bon choix

Naji a toujours considéré la ville de Québec comme un bon choix de ville pour s’intégrer. Lui-même ayant vécu le processus d’intégration lors de son retour du Liban en 2001, il affirme qu’on peut retrouver à Québec la même « culture internationale » que dans les autres villes cosmopolites, mais à plus petite échelle. Par là, il explique que les micro-communautés de la ville de Québec sont toutes interreliées : son groupe d’amis est constitué de Congolais, d’Haïtiens et de Québécois. Chacun influence la culture d’origine des autres afin de créer une culture internationale. Ce phénomène est très présent, surtout dans les grandes villes d’Occident.

Si Naji avait à transmettre un seul message aux gens s’inquiétant de la venue des réfugiés syriens dans la ville de Québec, ce serait le suivant :

Rappelez-vous que ces gens ont laissé derrière eux leur vie, certains ont marché des milliers de kilomètres pour atteindre des camps de réfugiés afin de fuir les terreurs de la guerre. Ces gens sont à la recherche d’une vie meilleure et ont tout aussi peur du terrorisme que vous, sinon plus. Et pour ceux et celles qui pensent que ces gens n’auront jamais d’emploi et vivront aux frais de la société toute leur vie, détrompez-vous : ce sont des gens extrêmement travaillants et, dans moins de dix ans, ils seront économiquement indépendants.

Il tient aussi à remercier la population de la ville de Québec pour sa grande générosité envers le Centre multiethnique de Québec. En effet, un grand nombre de gens sont devenus bénévoles au cours de l’hiver 2016 pour porter main forte au Centre multiethnique de Québec qui a même été obligé de refuser des bénévoles, puisque son effectif était complet. C’est bien rare pour un organisme de ce type de devoir fermer ses portes à l’aide de la population!

Depuis son arrivée en poste comme interprète, Naji a pu observer de près le travail des bénévoles du Centre multiethnique de Québec. Il a été agréablement surpris par la qualité de leur travail et de l’encadrement offert aux personnes réfugiées. Le Centre multiethnique de Québec a fourni aux familles réfugiées un encadrement complet. Lorsqu’elles arrivent au Québec, elles ont besoin d’être accompagnées tout au long du processus. Par exemple, certaines familles ont séjourné dans des camps de réfugiés où sont entassées des centaines de milliers de gens. D’où l’importance de faire un suivi médical auprès des familles. Le Centre multiethnique de Québec et ses bénévoles ont réussi à encadrer l’ensemble des familles accueillies et étaient même prêts à en accueillir le double.

Toutefois, le comportement du milieu de la recherche l’a troublé. En effet, plusieurs dizaines de personnes sont entrées en contact avec le Centre multiethnique de Québec afin de faire part de leur intérêt de recherche envers les familles réfugiées. Que ce soit des chercheur-e-s ou des doctorant-e-s, chacun-e voulait utiliser ces familles comme sujet de recherche. Naji pense qu’il est important de laisser à ces familles un espace de vie privée au moment de leur arrivée et de ne pas les considérer comme des animaux de laboratoire. La vie privée doit être préservée lors des périodes de stress et c’est pourquoi Naji pense qu’il faudrait limiter le nombre de recherches sur le sujet. Toutefois, il est très conscient que c’est une occasion en or pour les chercheur-e-s de réaliser des études de cas décrivant l’intégration à grande échelle d’une population de personnes réfugiées et que, dans les prochaines années, ces études pourront aider à améliorer le programme d’intégration du Centre multiethnique de Québec.

Naji est une personne très pragmatique et ouverte aux autres. Conscient de la chance qu’il a eue d’arriver au Québec et de parler français, il a décidé d’aider les autres. Pour lui, prendre un deuxième emploi comme interprète fut la moindre des choses pour faciliter l’intégration des personnes réfugiées. Tel que mentionné plus tôt, il a grandi entouré de plusieurs micro-communautés et s’est imprégné des différentes valeurs véhiculées par celles-ci. Une valeur qui est présente dans chacune de ses communautés est l’entraide, et c’est exactement ce qu’il a décidé de faire : aider son prochain.

Naji est un bon exemple de ce à quoi les jeunes de demain devraient ressembler. Il est ouvert sur le monde, articulé, cultivé, travaillant et n’a pas peur de s’engager dans la communauté afin d’aider les autres. Il fait preuve d’une grande empathie, car il se glisse facilement dans la peau des gens qu’il rencontre afin de s’assurer qu’ils sont bien à l’aise. Notre société a grandement à gagner avec des citoyens engagés comme Naji.

Naji lors de la remise des fonds amassés pour le Centre multiethnique de Québec.

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