55 Louis-Jacques Dorais, professeur d’anthropologie

Félix Rhéaume

Louis-Jacques Dorais est un chercheur retraité en anthropologie âgé de 70 ans. Véritable encyclopédie vivante d’anthropologie, il a complété une maîtrise dans ce domaine dans les années 1960 à l’Université de Montréal, pour effectuer ensuite à Paris un doctorat linguistique sur la langue et la société des Inuits. C’est d’ailleurs dans la Ville lumière que cet homme a rencontré la femme avec qui il partage toujours sa vie, une Vietnamienne qui étudiait aussi à Paris. Après son passage en Europe, le couple a décidé de venir s’installer à Québec, où monsieur Dorais a commencé une carrière à l’Université Laval en 1972 en tant que professeur.

Recherche

Si monsieur Dorais a débuté ses travaux de recherche sur la situation des Inuits, il s’est tourné vers les réfugiés du Vietnam à partir de 1975, notamment animé par le fait que sa femme soit originaire de ce pays. Il a ainsi mené de nombreux projets sur le sujet, dont le premier en 1978, réalisé avec un professeur de l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Cette recherche consistait à réaliser de nombreuses entrevues avec des réfugiés vietnamiens afin de mieux comprendre l’organisation sociale de leur communauté. Ce premier tour d’horizon a été suivi d’une recherche de plus grande envergure effectuée dans les années 1980.

En effet, de 1980 à 1985 environ, monsieur Dorais s’est penché sur le cas des réfugiés vietnamiens, laotiens et cambodgiens venus s’installer dans la région de Québec. Il trouvait intéressant de faire une étude dans cette région, puisqu’elle était assez homogène à l’époque et moins étudiée que Vancouver et Montréal, par exemple. Avec des assistants de recherche agissant à titre de traducteurs, il demandait aux gens de raconter leur récit de vie, d’abord en expliquant le cheminement qui les a menés jusqu’à Québec, puis en décrivant leur vie dans leur pays d’origine.

À la fin des entrevues, monsieur Dorais questionnait les interviewés à propos de leur intégration à Québec. Il a constaté que les réfugiés avaient généralement réussi à s’intégrer, surtout économiquement, même si leur nouvel emploi n’était pas nécessairement semblable à l’ancien. Par exemple, plusieurs anciens officiers de l’armée sud-vietnamienne ont travaillé dans des restaurants en arrivant ici, même s’ils n’avaient pas d’expérience en restauration.

Ces réfugiés étaient donc prêts à renoncer à un certain niveau de vie pendant les premières années qui suivirent leur arrivée, mais misaient sur l’éducation de leurs enfants en contrepartie. En effet, même s’ils n’avaient pas beaucoup d’argent, ils envoyaient souvent leurs enfants dans des écoles renommées telles que le Petit Séminaire de Québec (aujourd’hui le Collège François-de-Laval) afin de leur offrir une éducation de bonne qualité. Plusieurs enfants sont ainsi devenus des médecins, des avocats, etc., ce qui a permis à leurs parents, ainsi qu’à toute la famille, d’augmenter leur qualité de vie au fil des années.

De plus, monsieur Dorais a observé que les réfugiés de ces pays avaient un désir d’intégration très fort, que ce soit pour apprendre le français ou se trouver un emploi, mais qu’ils souhaitaient conserver leurs valeurs ainsi qu’un certain mode de vie qu’ils avaient dans leur pays d’origine. Ce n’est donc pas pour rien que la diaspora vietnamienne a créé de nombreuses associations pour pouvoir se retrouver. Monsieur Dorais a cité en exemple que, à un moment, pour 700 vietnamiens dans la ville de Québec, il y avait neuf associations leur étant consacrées!

Difficultés d’intégration des personnes réfugiées à Québec

Les principales difficultés constatées par monsieur Dorais dans l’intégration des réfugiés au Québec sont la langue et l’emploi. À Québec, plus particulièrement, la langue occupe une place très importante. Il est donc primordial que les réfugiés apprennent le français afin de pouvoir bien fonctionner dans la ville.

L’emploi est aussi une difficulté pour les réfugiés qui arrivent ici. Plusieurs d’entre eux ont des diplômes postsecondaires qui ne sont pas reconnus, ce qui fait qu’ils doivent souvent se résigner à occuper des emplois hors de leur champ de pratique. Monsieur Dorais mentionne également que les personnes arrivées en bateau dans les années 1980 (boat people) étaient souvent peu scolarisées, exerçant auparavant le métier de pêcheur, de cultivateur, d’artisan, et ne parlant pas du tout français. Leur intégration a donc été plus difficile.

Avantages et désavantages de la ville de Québec pour les personnes réfugiées

Louis-Jacques Dorais considère qu’il y a à la fois des points positifs et des points négatifs dans l’expérience d’intégration des personnes réfugiées à Québec. Au niveau des aspects positifs, il affirme qu’il est plus facile d’apprendre le français à Québec, car c’est une nécessité afin de pouvoir bien fonctionner dans la ville, contrairement à Montréal où il est possible de se débrouiller sans. De plus, Québec est une ville plutôt calme, ce qui est apprécié par plusieurs réfugiés qui quittent un pays en guerre (même si certains la trouvent même trop calme). Finalement, Québec est une ville avec une bonne situation économique, ce qui fait qu’il est plutôt facile de trouver un emploi.

Pour ce qui est des points négatifs, il mentionne qu’il existe une attitude un peu froide envers les étrangers dans la ville de Québec, encouragée par les radios de confrontation (aussi appelées radio-poubelles). Il ajoute que cette attitude existe depuis longtemps dans la ville, mais qu’elle est moins présente de nos jours qu’il y a 20 ou 30 ans. Toutefois, il observe que cette attitude diffère selon les groupes « d’étrangers ». Par exemple, les personnes arabes ainsi que celles de confession musulmane risquent d’être moins bien considérées, à cause des amalgames qui sont faits entre arabes, musulmans et terroristes.

La peur, palpable au Québec

Puisque ce livre a été motivé par le désir de contrer la vague de peur qui déferle actuellement sur le Québec quant à l’arrivée de personnes réfugiées, nous souhaitions avoir l’avis de monsieur Dorais sur la xénophobie palpable dans la province et dans la ville de Québec.

L’ex-chercheur souhaite dire aux gens que l’arrivée de personnes réfugiées n’a rien à voir avec le terrorisme, car les terroristes vont trouver un moyen de venir de toute manière s’ils veulent vraiment commettre un attentat. Selon lui, cette inquiétude serait surtout liée à une peur de l’inconnu, ce qui encourage les amalgames entre les réfugiés et le terrorisme.

Il soutient que les Québécois auraient beaucoup à apprendre des personnes immigrantes en général et qu’ils devraient s’ouvrir davantage. Il donne l’exemple d’une dame vietnamienne qui lui a dit que les Québécois pourraient apprendre beaucoup de choses des Vietnamiens, notamment au sujet de la famille. En effet, elle lui a affirmé que pour les Vietnamiens, les membres d’une même famille doivent s’entraider, que c’est très important dans leur culture, alors que cela lui semble manquer dans la vie sociale des Québécois.

Pour conclure, monsieur Dorais est sans contredit un homme très intéressant qui a permis de faire avancer les connaissances sur les personnes réfugiées habitant dans la ville de Québec. Nous le remercions d’avoir accepté de prendre du temps pour enrichir notre culture, ce fut fort passionnant!

Louis-Jacques Dorais

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