2 Sounthone Saravong, Laos

Camille Belzile

Sounthone Saravong est arrivée au Québec en 1980 alors qu’elle n’avait que trois ans. Elle et ses parents ont fui le Laos, alors sous l’emprise de la dictature du gouvernement communiste. Encore aujourd’hui, le Laos ne s’est toujours pas démocratisé et c’est le parti communiste laotien qui est au pouvoir.

Le départ du Laos

Il fallait que la famille de Sounthone quitte rapidement le pays : son père avait aidé deux de ses sœurs à traverser le fleuve Mékong, qui sépare le Laos et la Thaïlande. Comme le régime communiste interdisait de franchir cette frontière, et donc d’aider à la traverser, la police recherchait activement le père de Sounthone. Pour sauver sa vie, celui-ci dut se cacher pendant un mois et demi. Puis, l’une des sœurs rendues en Thaïlande paya un guide pour qu’il vienne chercher le reste de la famille de Sounthone et la fasse traverser la frontière à son tour. Par mesure de sécurité, ce guide dut prouver, par une lettre de la sœur, qu’il était bien celui qu’elle avait envoyé pour leur venir en aide. À son arrivée, le guide avertit la famille qu’ils partiraient tous ensemble le soir même et qu’il fallait n’amener avec eux que le strict minimum. Personne ne devait soupçonner leur départ. Ils partirent donc à pied, dans la jungle, pour traverser le fleuve Mékong à un endroit où il se faisait plus étroit. Pendant le parcours, ils durent être extrêmement vigilants pour ne pas se faire remarquer : le passage était surveillé. Mais la petite Sounthone, âgée d’un an, était malade et sa mère fit son possible pour camoufler sa toux. Autrement, ils risquaient tous la mort. Ils réussirent finalement à prendre un bateau. Bien sûr, Sounthone ne s’en souvient pas, mais sa mère lui a raconté qu’il y avait des cadavres qui flottaient autour d’eux. Plusieurs personnes avaient tenté de traverser sans parvenir à se rendre sur l’autre rive. Le mot d’ordre des soldats du régime communiste était de « tirer à vue » sur tout individu tentant de fuir le pays, peu importe de qui il s’agissait.

Une fois de l’autre côté du fleuve, en Thaïlande, la tante de Sounthone les attendait avec des couvertures. Ils se rendirent alors dans un camp de réfugiés où ils restèrent pendant deux ans. Certains pays envoyaient parfois de l’aide au camp. La famille eut ainsi la possibilité de faire une demande d’asile, soit aux États-Unis, soit au Canada. Le père de Sounthone décida de faire la demande aux deux pays, tout comme son grand-père. Ils se dirent que le premier pays à leur répondre serait celui où ils iraient. C’est le Canada qui contacta en premier la famille de Sounthone. Ils allèrent d’abord faire les tests médicaux nécessaires pour vérifier qu’ils n’avaient pas de maladies. Deux semaines plus tard, ils purent enfin partir vers le Canada. Peu de temps après, le grand-père de Sounthone fut accepté aux États-Unis comme réfugié.

Arrivée au Canada et au Québec

La famille de Sounthone pensait arriver dans la région de Toronto, ce qui aurait été une bonne chose puisque le père parlait un peu anglais, mais elle atterrit finalement à Montréal. Certaines personnes arrivant du Laos plus riches possédaient des valises de cuir ou de tissu, mais la famille de Sounthone n’avait qu’une boîte de carton. Elle arriva au mois de février, dans le grand froid hivernal, munie de vêtements trop légers pour se tenir au chaud. Elle venait de passer d’une température de 30 à -30 degrés Celsius. Tout un choc!

En temps normal, un processus de parrainage est toujours mis en branle par le gouvernement pour accompagner les personnes réfugiées. Les familles laotiennes arrivées ce jour-là avaient donc toutes été jumelées avec des familles québécoises. Toutefois, il ne restait plus aucun parrain pour la famille de Sounthone. C’est donc le gouvernement qui dut la prendre en charge. Selon Sounthone, ils en furent bien chanceux. En effet, des personnes employées par le gouvernement les amenèrent aussitôt dans une base militaire pour leur permettre de se laver dans les douches communes, les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Tous et toutes dormirent au même endroit et, le lendemain, un autobus vint les chercher. Une fois sur l’autoroute 20, les parents de Sounthone se demandaient bien à quel endroit on les conduisait. Ils étaient un peu inquiets, car ils n’apercevaient aucune ville sur le bord de l’autoroute. Ils arrivèrent finalement à Québec. Certaines familles furent menées légèrement plus loin : à Chicoutimi, à Sept-Îles ou à Val-d’Or, selon la famille de parrainage.

À leur arrivée à Québec, la famille de Sounthone fut encore prise en charge par le gouvernement, mais aussi par des personnes bénévoles originaires du Laos qui pouvaient traduire et leur apprendre le français. Parmi les bénévoles, il y avait aussi des Québécois et Québécoises. Ce fut plus facile pour Sounthone d’apprendre une nouvelle langue que pour ses parents, puisqu’elle était très jeune. Elle fit son primaire, son secondaire et son cégep au Québec, en français. Bien sûr, ses parents souffrirent davantage qu’elle de la nostalgie des beaux moments au Laos et conservèrent un accent laotien, contrairement à elle.

Le défi de l’intégration

Une décision qui a grandement favorisé l’intégration de la famille au Québec fut de s’installer à Lévis plutôt qu’à Québec. Son père en avait décidé ainsi afin d’en apprendre le plus possible sur la culture québécoise et de s’intégrer plus facilement. En effet, dans la ville de Québec, il aurait été trop facile d’être en contact avec d’autres familles laotiennes sans devoir apprendre le français. Sounthone est aujourd’hui heureuse de la décision de son père, car elle constate que cela leur a vraiment permis de mieux s’intégrer à leur terre d’accueil. Elle est consciente que plusieurs Laotiens choisissent de rester avec les communautés laotiennes et elle respecte leur choix. En travaillant dans des restaurants laotiens, par exemple, il est possible de poursuivre sa vie au Québec sans jamais apprendre le français. Le père de Sounthone, quant à lui, décida d’aller au Centre International de Langues pour apprendre la langue. C’est toutefois le français international qui lui a été enseigné; il ne pouvait donc pas comprendre les expressions québécoises! Pour y remédier, il choisit alors d’apprendre le français québécois sur un lieu de travail. C’est ainsi qu’il commença à travailler chez Dunkin’ Donuts, désormais en contact avec des Québécois et Québécoises et leur langue particulière. Cela témoignait d’une grande volonté de s’intégrer au Québec. C’est grâce à cette intégration au travail et aux sacrifices de sa femme qu’il a par la suite eu le courage de continuer sa scolarité jusqu’au cégep et obtenu son diplôme.

Sounthone sait tout de même parler le laotien, car certains membres de sa famille ne parlent pas français et c’est dans sa langue maternelle qu’elle doit s’exprimer pour communiquer avec eux. Elle a maintenant une petite fille de dix ans à qui elle introduit la langue laotienne tranquillement. Elle souhaite que sa fille puisse un jour parler cette langue pour pouvoir parler avec ses grands-parents, mais « chaque chose en son temps ».

Puisqu’elle est arrivée très jeune au Québec, Sounthone a vécu simultanément au sein de deux cultures très différentes. En effet, ses parents ont conservé leurs valeurs culturelles laotiennes tandis qu’elle grandissait dans la culture québécoise. Parfois, les coutumes québécoises se trouvaient en contradiction avec ce que ses parents tentaient de lui inculquer. Par exemple, une femme ne sort pas le soir au Laos. Au Québec, si Sounthone voulait sortir avec ses amies, il fallait qu’elle argumente longuement avec ses parents. Malheureusement, alors que les parents québécois sont habitués d’argumenter avec leurs enfants, ce comportement n’est pas acceptable au Laos. Sounthone a donc dû trouver un équilibre. Ses parents étaient toutefois particulièrement ouverts, contrairement à ceux de ses amies laotiennes qui devaient aller voir leur copain québécois en cachette, car leurs parents n’auraient jamais accepté une telle union.

La culture des pays asiatiques est bien différente de la culture de ceux nord-américains. Ici, selon Sounthone, les gens semblent jouir de plus de liberté et le principe de l’égalité entre les femmes et les hommes est fermement établi. La culture de ses parents lui avait plutôt enseigné que les femmes devaient toujours être douces, patientes et persévérantes. Sounhtone s’est aperçu qu’au Québec, une femme doit savoir imposer ses limites si elle ne veut pas qu’on profite d’elle. Bien sûr, au Laos, Sounthone fait ressortir ses valeurs laotiennes, tandis qu’ici, elle applique davantage ses valeurs québécoises. Mais elle se considère comme ayant véritablement intégré les deux cultures dans sa personnalité. Elle attise parfois l’intérêt des gens autour d’elle lorsqu’elle met en valeur certaines coutumes ou pratiques laotiennes. Par exemple, lorsqu’elle rencontre quelqu’un qui a l’âge de ses parents, elle l’appelle « maman » suivi de son prénom ou « papa » suivi de son prénom. Au Laos, il s’agit d’une forme de politesse envers les personnes plus âgées.

Lorsque l’on accueille des personnes réfugiées, il faut prendre en considération qu’elles ne laissent pas leur identité derrière elles. On ne peut donc pas forcer leur intégration. Il est bien de leur montrer le français, de leur partager nos habitudes de vie (l’épicerie, l’école, etc.) et de leur présenter la culture québécoise. Toutefois, il faut savoir accepter que certaines d’entre elles n’auront jamais les outils nécessaires pour complètement s’intégrer. Il est possible que ces personnes souhaitent s’entourer d’individus ayant la même origine et cela leur appartient. Il y a des efforts qu’on ne peut pas faire à leur place. Sounthone trouve que le Québec et le Canada sont très généreux et s’estime heureuse d’y vivre.

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Accepter et s’intégrer à notre terre d’accueil

Chutes Kuang Si, Laos. Source: https://pixabay.com/fr/kuang-si-falls-chute-d-eau-l-eau-463925. Crédit : Poswiecie

 

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