97 Zapatisme

Claude Bourguignon Rougier

Le zapatisme est un mouvement social mexicain qui émerge à un moment charnière, en 1994, avec le déploiement des politiques néo-libérales en Amérique et dans le monde. Dans l’aire américaine, c’est le début du traité de l’ALENA qui va entraîner une paupérisation importante du Mexique. Mais il y a aussi, depuis les années 1980, la montée en puissance des mouvements indiens et l’émergence d’une nouvelle façon de penser la politique et l’histoire latino-américaine dans le monde intellectuel, politique et universitaire. De nouvelles catégories de pensée surgissent, de nouvelles réflexions chez les militant-e-s qui vont réviser leur appareil critique et leur réflexion sur le pouvoir.

Le Chiapas, État du Mexique où démarre l’insurrection, a toujours souffert de l’exclusion économique et politique et de la main mise sur les terres par de grand-e-s propriétaires terrien-ne-s, ce que nulle réforme agraire n’a jamais vraiment remis en question. C’est un État particulièrement marqué par la question du territoire. Dans cette région coexistent la propriété privée, la propriété communale indienne et ce qu’on appelle l’ejido, une structure foncière héritée de la réforme agraire révolutionnaire du siècle dernier. L’État révolutionnaire répondit aux demandes de terres des paysan-ne-s par des dotations de terres. Depuis la Conquête, les petit-e-s paysan-ne-s chiapanéques ont toujours essayé de récupérer les terres qui leur ont été dérobées par les Espagnol-e-s. La guerre d’indépendance du XIXe siècle et la révolution de 1910 ne changèrent pas la situation : les Indien-ne-s continuèrent à réclamer leurs terres tandis que le processus de concentration et d’exploitation se développait, marqué dans la deuxième partie du XXe siècle par une pression sur la terre particulièrement forte de la part des éleveurs et éleveuses.

Dans cette zone à fort peuplement indien, maya essentiellement, les disparités sociales sont énormes. Cela explique que la théologie de la libération, axée sur le souci pour les pauvres, s’y soit développée à partir des années 1960. L’évêque Samuel Ruiz, gagné à cette position, y encouragea la création d’associations paysannes indépendantes. Une autre caractéristique de cet État tient au fait qu’il fut le havre des militant-e-s d’extrême gauche qui fuyaient la guerre sale menée par le pouvoir après le massacre de Tlatelolco. Cette culture de résistance et d’organisation, qui s’enracinait dans diverses histoires, exacerbait la violence des élites locales qui faisaient régulièrement assassiner les leaders paysan-ne-s.

C’est dans ce contexte, le 1er décembre 1994, que l’EZLN[1] fait irruption en armes à San Cristóbal, entrant en rébellion contre le gouvernement local de l’État du Chiapas et celui du Mexique. Motif? Ils et elles revendiquent le respect des droits et de la dignité des indigènes, s’inscrivant d’emblée dans une histoire multiséculaire. Comme on peut le lire dans la Declaración de la Selva Lacandona (1994):

Nous sommes le produit de cinq cent ans de luttes.

Rapidement, les militant-e-s obtiennent l’autonomie de plusieurs municipalités qui sont aujourd’hui autogérées et regroupées en cinq caracoles[2]. Aujourd’hui, l’expérience zapatiste se déploie dans la moitié orientale, majoritairement indienne, du Chiapas, l’équivalent d’un territoire comme la Belgique. Mais, sur ce territoire, vivent aussi des gens qui ne sont pas zapatistes, ce qui implique donc la coexistence, pas toujours pacifique, de deux systèmes politiques différents.

Le zapatisme a eu une existence compliquée et violente durant ses vingt-cinq ans d’existence. Il est important de noter qu’au départ les zapatistes envisageaient de négocier avec l’État. Lorsqu’ils et elles ont vu que les accords de San Andrés[3], passés en 1996, n’aboutissaient à rien et que l’État mexicain adoptait une stratégie de terreur, ils et elles ont abandonné l’idée d’une reconnaissance institutionnelle des revendications indiennes. Aujourd’hui, les communes autonomes zapatistes ne reçoivent aucun financement d’un État fédéral qui a tout fait pour en finir avec le mouvement : à travers les interventions directes de l’armée en 1994 et 1995, les interventions massives de paramilitaires, les déplacements de population et les massacres comme celui d’Acteal[4] dans les années 1995-2000. L’État a également pratiqué une politique de division des communautés, ce qui aboutirait au XXIe siècle à des assassinats, et a manipulé les populations avec des programmes clientélistes.

Le nom du mouvement zapatiste renvoie à la figure indienne du révolutionnaire Emiliano Zapata, natif d’Anenelcuico, et mort assassiné, comme la plupart des révolutionnaires de l’époque. La légende dit qu’il reviendrait après sa mort. Ce mythe, à prendre au sens anthropologique du terme, s’inscrit dans une tradition plus vaste qui est celle de la résistance indigène et de tous ces mort-e-s qui reviendraient, comme l’Inka Tupac Amaru, décapité par les conquérants à Vilcabamba. Une image de la résurrection qu’il faut voir autant dans la perspective d’un Walter Benjamin que dans celle d’une culture christique. En effet, nous y retrouvons l’écho des espérances millénaristes liées à la venue du règne du Christ comme la remise en question benjaminienne de la conception moderne du présent. Dans tous les mouvements indiens importants de l’histoire, la question de la résurrection a fait surface d’une façon ou d’une autre, mais la forme demeure : le retour du refoulé.

La conquête espagnole a été suivie de 500 ans de messianisme et de prophéties, avec des expressions spécifiques au fil du temps (…). Dans cette perspective de fond, il n’est pas surprenant que, parmi les peuples indigènes, des présages ou des expressions messianiques annoncent la fin de l’exploitation, des revendications auxquelles ils furent soumis et des bons moments à venir. À la fin du XVIIe siècle, les millénarismes ont été réaffirmés, les peuples indiens avaient besoin d’un rédempteur pour se libérer de l’oppression à laquelle ils étaient soumis. (Tarrio et Concheiro Borquez, 2006)

Emiliano Zapata, lors de la révolution mexicaine et de son entrée dans le palais présidentiel, avait refusé de s’asseoir sur le fauteuil présidentiel. Et c’est aussi la ligne du mouvement actuel : les zapatistes ne veulent pas prendre le pouvoir, ils et elles ne veulent pas s’emparer de l’État, ce qui pose ainsi les bases de l’autonomie et de la communalité, deux notions essentielles aux mouvements autochtones qui se sont développés depuis.

Ce qui est également remarquable dans ce mouvement, c’est l’union entre métis-ses. et Indien-ne-s, car Marcos, ce leader métis, de tradition marxiste-léniniste, contrairement à une vieille habitude qui avait culminé avec l’indigénisme, va cesser de parler au nom des Indien-ne-s. Il essaiera d’établir un pont entre la critique sociale et la cosmovision indigène, son rôle devenant avec le temps de plus en plus discret et les leaders étant désormais tous et toutes indigènes, une place importante ayant été prise par les femmes.

Les aspects les plus innovateurs du mouvement ne sont pas les plus connus : on a beaucoup focalisé sur la figure charismatique de Marcos[5] et son sens génial de la mise en scène et de la parole. Beaucoup moins sur les principes d’organisation et de luttes ou sur la puissance et l’originalité du féminisme zapatiste. Jérôme Baschet (2014) qui suit le mouvement et le soutient depuis le début a produit de nombreuses analyses sur ce mandar obedeciendo qui les caractérise.

Les zapatistes ne veulent prendre le pouvoir, mais ce n’est pas pour autant qu’ils et elles refusent de l’exercer dans le cadre de la société qu’ils et elles organisent. Depuis 2003, les 38 communes autonomes désignent des représentant-e-s dans cinq Conseils de bon gouvernement. On remarquera ici la ressemblance avec la proposition faite dans Nueva corónica y buen gobierno par Guamán Poma de Ayala, au XVIe siècle. Pour Jérôme Baschet,  2003 a été un moment décisif, durant lequel les zapatistes ont décidé d’appliquer ce qui aurait du l’être dans le cadre de l’État et si les accords de San Andrés n’avaient pas été trahis.

L’organisation des communes autonomes se fonde sur celle, traditionnelle, de la commune indienne. Il n’y a pas de spécialistes de la gestion sociale mais des « charges » municipales non payées, exercées pendant deux ou trois ans au maximum. Chaque commune délègue deux ou trois représentant-e-s au Conseil de sa zone. Les délégué-e-s au conseil se relaient par période de 12 à 15 jours. Un des aspects intéressants des délibérations dans les conseils est la forme qu’elles y prennent. Leur lenteur, incompréhensible pour un-e occidental-e, s’explique par la volonté de rechercher un consensus et surtout d’empêcher la formation d’une distance entre le Conseil et les communes. D’autre part, le fait que certaines propositions ne soient pas adoptées ne signifie pas nécessairement qu’on les rejette mais simplement qu’elles sont mises de coté. Les zapatistes sont attentifs et attentives à la dé-spécialisation de la politique.

En ce qui concerne l’organisation de communes, qui tiennent leur propre registre d’état civil, et administrent la justice, il s’agit moins, dans le cadre de la justice par exemple, d’infliger une punition que de chercher une réconciliation négociée entre les parties. Quant au système éducatif, dans lequel les enseignant-e-s ne reçoivent pas de salaire mais sont pris-es en charge par la commune, il repose sur des principes qui auraient plu à Paolo Freire. Il s’agit de donner du sens à ce que les jeunes apprennent, de créer et de participer à une dynamique de transformation sociale où la revendication indienne s’inscrit dans le mouvement plus vaste d’une humanité rebelle.

Pour ce qui est de l’expérience féministe, dont rend compte la figure médiatique de la comandante Esther, on remarquera qu’elle ne s’énonce pas nécessairement à travers ce vocabulaire. Dans ce mouvement, il n’est pas nécessaire de se dire féministe pour agir comme tel-le. Le féminisme autochtone zapatiste n’est pas anti-homme comme certaines formes de féminisme séparatiste radical, mais il change profondément la commune indienne. Son influence sur le mouvement féministe latino-américain décolonial est importante, comme en témoigne l’interview de Márgara Millán ou celle de Karina Ochoa dans Feminismos a la contra (2019).

Le mouvement zapatiste est un des premiers a avoir développé et posé la question de l’autonomie et donc, à proposer une façon de penser la politique et la vie autrement que dans les structures habituelles de l’État-nation. Il a également été capable de montrer à travers sa pratique que les structures du pouvoir sont patriarcales, racistes et capitalistes. Enfin, leur slogan « un monde qui en comprenne plusieurs », a fait d’eux et d’elles les premiers et premières à établir la nécessité de sortir de l’Univers pour aller vers le Plurivers.

Références

 

Antillón, Ximena. 2005. « Caracoles et conseils de bon gouvernement. Une autre façon de gouverner :  « Commander en obéissant » ». Revue DIAL.

http://www.alterinfos.org/spip.php?article960

Arnaud, Julia et Espoir Chiapas. 2019. « Nouvelles zapatistes :  « Notre lutte est pour la vie » ». Ballast.

https://www.revue-ballast.fr/nouvelles-zapatistes-notre-lutte-est-pour-la-vie-2/

Baschet, Jérôme. 2014. « Autonomie, indianité et anticapitalisme : l’expérience zapatiste ». Actuel Marx, vol. 56, no. 2 :  23-39.

Bourguignon Rougier, Claude. 2010. Stratégies romanesques et construction des identités nationales. Essai sur l’imaginaire postcolonial dans quatre fictions de la foret : 181.

Comandancia general del EZLN. 1994. Primera Declaración de la Selva Lacandona. Enlace zapatista.

PRIMERA DECLARACIÓN DE LA SELVA LACANDONA

Goutte, Guillaume. « Que deviennent les zapatistes, loin des grands médias ?».  Ballast. 

https://www.revue-ballast.fr/guillaume-goutte-la-lutte-zapatiste/?pdf=505

Ochoa, Karina. 2019. « Un desafío para los feminismos descoloniales : complejizar la cuestión del mestizaje ». Feminismos a la contra, sous la dir. de Luis Martínez Andrade : 53.175.

Tarrío García, María et Concheiro Bórquez, Luciano. 2006. « Chiapas  : los cambios en la tenencia de la tierra ». Argumentos.  vol.19. n.51 : 34

http://www.scielo.org.mx/pdf/argu/v19n51/v19n51a2.pdf


  1. Ejército Zapatista de Liberación Nacional
  2. Au debut, il y eut les Municipios Autónomos Rebeldes Zapatistas (Marez). Puis apparurent les caracoles, litteralement « coquillages ». Ce sont des communes autonomes libres avec leurs assemblées de Bon Gouvernement, apparues en 2006. Le terme caracol renvoie à l’imaginaire maya et à la cosmogonie toujours vivante de de ces peuples. Le coquillage est lié au mystère de la naissance et à la guerre. Il est également une figuration de la spirale de l’infini et du zéro. Dans l’imaginaire occidental, la spirale est négative ( Bourguignon Rougier, 2010).
  3. En 1996, le gouvernement mexicain accepta de passer un compromis avec les représentants de l'EZLN, s’engageant à mettre en place un nouveau pacte social avec les peuples indigènes, qui prenait en compte leurs revendications d’autonomie mais il fit marche arrière au dernier moment.
  4. Il s’agit du massacre perpétré en 1997 par des membres de groupes armés ou paramilitaires dans un village du Chiapas, au cours duquel 45 villageois, majoritairement indigènes, furent assassinés.
  5. “sous-commandant Marcos”, appellation ironique dans la mesure où un tel grade n’existe pas dans la hiérarchie militaire, est le nom de guerre de Rafael Sebastián Guillén Vicente, militant altermondialiste méxicain qui a été jusqu’en 2014 le porte-parole officiel et le leader de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale qu’il avait rejoint en 1984 dans le Chiapas.

License

Symbole de License Creative Commons Attribution - Partage dans les mêmes conditions 4.0 International

Un dictionnaire décolonial de Claude Bourguignon Rougier est sous une licence License Creative Commons Attribution - Partage dans les mêmes conditions 4.0 International, sauf indication contraire.

Partagez ce livre