81 Post-occidentalisme

Claudia Bourguignon Rougier

Comme l’orientalisme, l’occidentalisme est un imaginaire qui n’existe pas seulement à travers des subjectivités mais aussi des modes de vie, des habitus, des institutions. Dans son livre séminal, Edward Saïd avait montré que l’Orient est une construction coloniale, le grand discours que l’Europe construit sur l’Orient dans le cadre du deuxième colonialisme. Mais avant l’orientalisme, remarque Walter Mignolo (2002), il y a eu l’occidentalisme. L’Amérique est l’extrême Occident, l’Occident plus la différence coloniale. L’occidentalisme, c’est l’élaboration de ce discours qui sculpte l’image d’une Amérique n’existant que dans les représentions européennes, un ensemble de pratiques et de représentations caractérisées par la déconnexion et le dualisme (barbare/civilisé, femme/homme, progrès/archaïsme, etc.) qui occultent la violence du colonialisme en mettant en avant la « mission civilisatrice » et les plans de modernisation ou de développement. C’est là la première phase de l’occidentalisme, comme le remarque Fernando Coronil (2000) :

J’ai parlé de l’occidentalisme comme d’un « ensemble de pratiques et de représentations qui participent à la production de visions du monde » qui 1) divisent les composantes du monde en unités isolées; 2) désagrègent l’histoire de leurs relations; 3) transforment la différence en hiérarchie; 4) naturalisent ces écrits de plus en plus nombreux sur la mondialisation (…). Ces modalités de représentation, structurées en termes d’oppositions binaires, obscurcissent la constitution mutuelle de l’Europe et de ses colonies, et de l’Occident et de ses post-colonies. Elles dissimulent la violence du colonialisme et de l’impérialisme derrière le manteau flatteur des missions civilisatrices et des plans de développement.

La seconde, nous pouvons l’observer de nos jours. Elle prend les atours des discours néolibéraux, du globocentrisme analysé par Fernando Coronil, un mode pervers de représentation dans lequel l’Occident dissimule sa présence et brouille les frontières qui le séparent des Autres; l’altérité d’hier est remplacée par la subalternité d’aujourd’hui.

Contre l’occidentalisme, la réponse est le post-occidentalisme. Le premier à employer le terme fut le poète et essayiste cubain Roberto Fernández Retamar dans son classique Nuestra América y Occidente (1976). Il avait eu recours à ce néologisme dans le cadre de sa réflexion sur les relations entre l’« Amérique latine » et l’Europe, puis entre l’« Amérique latine » et l’Amérique anglo-saxonne après 1898. Ce moment correspond à la perte des dernières colonies espagnoles, Cuba et Porto Rico, et à l’émergence de ce qui sera le grand empire du XXe siècle, les États-Unis. Il s’agit donc d’une analyse qui met en perspective deux formes de domination ou de colonisation et le transfert de l’une à l’autre, ce qui amène Mignolo (2002) à écrire :

Pour les penseurs d’Amérique latine, le croisement et le chevauchement des puissances impériales ont moins été conçus en termes de colonisation que d’occidentalisation. C’est pour cette raison que « post-occidentalisme » (au lieu de « post-modernisme » et « post-colonialisme ») est un mot qui trouve sa place « naturelle » dans la trajectoire de la pensée en Amérique latine, tout comme « post-modernisme » et « post-colonialisme » trouvent leur place en Europe, aux États-Unis et dans les anciennes colonies britanniques, respectivement.

Mignolo remarque que chez Fernández Retamar, le terme surgit dans un texte où émerge également la question de la race. Après avoir noté que l’occidentalisation n’a pas marché, parce que certaines communautés sont là comme signe de la résistance à l’irruption violente sur leurs terres, le poète cubain Fernandéz Retamar écrit :

Les Indiens et les Noirs, donc, loin d’être des corps étrangers à notre Amérique parce qu’ils ne sont pas des « Occidentaux », lui appartiennent de plein droit : plus que les étrangers « civilisateurs ». Et il était naturel que cela soit pleinement révélé ou souligné par les penseurs marxistes, car avec l’émergence du marxisme en Europe occidentale dans la seconde moitié du XIXe siècle, et son enrichissement ultérieur par le léninisme, est apparue une pensée qui met le capitalisme, c’est-à-dire le monde occidental, au banc des accusés. Mais il ne s’agit plus d’une idéologie occidentale, plutôt d’une idéologie post-occidentale, qui permet de comprendre pleinement l’Occident, de le surmonter pleinement, et donne donc au monde non occidental les moyens de comprendre pleinement sa réalité dramatique et de la dépasser.  (Mignolo, 2002 / Fernández Retamar 1976,)

Pour Mignolo, qui par la suite, réinvestirait le terme, ainsi que pour Fernando Coronil, l’approche est encore marquée par une perspective marxiste qui ne peut rendre compte de la réalité latino-américaine mais, déjà, opére une inversion des mécanismes de colonisation intellectuelle de l’« Amérique latine » et de la vieille antinomie fondatrice civilisation/barbarie. À la même époque, sur le continent, le concept de colonialisme interne de González Casanova, la démarche des théoricien-ne-s de la dépendance ou encore celle des philosophes de la libération peuvent être qualifiées d’approches post-occidentales.

Car le post-occidentalisme est bien ce projet critique qui vise à dépasser l’occidentalisme. L’appellation post-occidentalisme désigne mieux le discours de décolonisation intellectuelle en « Amérique latine » que celle d’études post-coloniales. En effet, le terme qui fut utilisé pour nommer le continent après la Conquête, les Indes Occidentales, ou, plus tard, celui d’« Amérique latine », montre bien que dès les débuts, l’occidentalisation et l’occidentalisme ont été à l’œuvre. La notion de post-occidentalisme a donc l’avantage de renvoyer à une histoire propre, celle de la pensée critique latino-américaine.

Références

Coronil, Fernando. 2000. « Naturaleza del poscolonialismo: del eurocentrismo al globocentrismo. Incolonialidad del saber ». Dans Eurocentrismo y ciencias sociales,  perspectivas latinoamericanas, sous la dir. de Edgardo Lander : 89. Buenos Aires : Clacso.

p. 89http://biblioteca.clacso.edu.ar/clacso/sur-sur/20100708044815/6_coronil.pdf

Mignolo, Walter. « On orientalism and occidentalism ». Vidéo.

https://www.opendemocracy.net/en/walter-mignolo-on-orientalism-and-occidentalism/

Mignolo, Walter. 2002. « Posoccidentalismo : les epistemologías fronterizas y el dilema de los estudios latinoamericanas de area ». Revista Iberoamericana, vol. LXVIII, n°. 200 : 848, 849.

http://revista-iberoamericana.pitt.edu/ojs/index.php/Iberoamericana/article/viewFile/5978/6119

Fernández Retamar, Roberto. 1976. « Nuestra américa y el occidente ».  Cuadernos de cultura latinoamericana » : 51.

http://ru.ffyl.unam.mx/bitstream/handle/10391/2954/10_CCLat_1978_Fernandez_Retamar.pdf?sequence=1&isAllowed=y

Licence

Symbole de License Creative Commons Attribution - Partage dans les mêmes conditions 4.0 International

Un dictionnaire décolonial de Claudia Bourguignon Rougier est sous une licence License Creative Commons Attribution - Partage dans les mêmes conditions 4.0 International, sauf indication contraire.

Partagez ce livre