52 Haïti/Ayiti

Paul Mvengou Cruz Merino

Au contraire d’une certaine littérature ibéro-centrée qui insiste sur la différence linguistique pour désigner les espaces latino-américains, il est nécessaire de rétablir l’importance historique et paradigmatique de Haïti pour l’« Amérique Latine » et pour l’Afro-amérique-latine, en commençant précisément avec l’importance de la révolution haïtienne (1791-1804). Cette dernière est d’abord une révolution historique parce qu’elle a été le fait des révoltes des esclavagisé-e-s africain-e-s et qu’elle réussit à établir la « première république noire libre » en 1804. A la même époque l’institution et le commerce esclavagiste se poursuivent dans d’autres anciennes colonies européennes aux Amériques et l’Afrique centrale, par exemple, est confrontée aux débuts de l’installation territoriale et coloniale française. L’insurrection des esclavagisé-e-s débute en 1791 et aboutit en 1804 à l’établissement d’Haïti. Or, cette révolution haïtienne souffre d’un désintérêt analytique de la part de l’historiographie européenne, que Hurbon (2007) explique pertinemment à partir de l’héritage de l’interprétation des penseurs des Lumières. Plus précisément, la focalisation sur l’importance de la révolution française par les philosophes des Lumières a oblitéré la portée décisive de la révolution haïtienne. En effet, le récit de la révolution française a constitué le discours occidental sur la « Modernité » universaliste et sa propension à s’imposer comme modèle humain de « révolution ». L’Homme triomphant de la révolution française et de la déclaration des droits de l’homme est un Homme occidental qui se caractérise par un type de langue, une organisation familiale, une raison qui sont éminemment occidentaux et donc ethno-centrés. Ainsi, une telle perspective aboutit à interpréter la révolution haïtienne comme conséquence de la révolution française alors même que les données historiographiques montrent que le débat sur l’esclavage durant la révolution française n’était pas clos. Dès lors, on perçoit la colonialité et l’ethnocentrisme d’une réduction de la révolution haïtienne à l’humanisme de la révolution française.

La révolution haïtienne revêt plusieurs dimensions. La première est qu’elle est anti-esclavagiste, elle s’oppose à un ordre social raciste capitaliste violent à une époque durant laquelle l’esclavage a été rationalisé et s’inscrit comme une modalité capitaliste banale. De plus, cette révolution haïtienne provoqua des révoltes d’esclavagisé-e-s dans d’autres colonies européennes : notamment au Vénézuela (les révoltes de Coro/Maraicabo) ou à Cuba (révolte de Güines). Ce caractère translocal et translinguistique montre sa puissance révolutionnaire au sein des communautés d’esclavagisé-e-s des Amériques, ce qui exprime la densité historique de l’afro-diaspora. En outre, tel que le suggère l’historien Ngou-Mvé (2012), la révolution haïtienne est l’aboutissement de siècles de luttes et de résistances, plus ou moins abouties, des esclavagisé-e-s africain-e-s depuis les côtes africaines jusqu’aux Amériques. En effet, des guerres contre les Portugais en plein royaume du Kongo au travers du kilombo au XVIe siècle jusqu’aux révoltes, par exemple, au Mexique colonial ou en Colombie coloniale, les Africain-e-s, ont cherché à se défaire d’un ordre colonial.

La deuxième spécificité est son caractère anti-colonial. La révolution haïtienne remet en cause des niveaux de la colonialité du pouvoir et du savoir. Elle déconstruit le discours philosophique hégelien sur l’incapacité des Noir-e-s à agir et à lutter contre l’esclavage. La dialectique du maître et de l’esclave ne tient plus, ce n’est plus l’esclave qui préfère la vie à la liberté; avec la révolution haïtienne, l’esclave préfère la mort à la poursuite d’une vie d’esclave. De même, la révolution haïtienne s’appuie sur des éléments culturels qui ont été combattus par la colonialité du savoir eurocentré (le Code Noir et l’institution esclavagiste), notamment la pratique du vaudou, les cultes aux morts et la langue créole. Ainsi, même durant les affrontements, les esclavagisé-e-s ont mobilisé des référents vaudous qui ont pu  renforcer leur solidarité.

Références

Adler, Camilus. 2017. « La Révolution haïtienne de 1804 entre les études postcoloniales et les études décoloniales latino-américaines ». Revue d’études décoloniales (2).  http://reseaudecolonial.org/2017/10/01/la-revolution-haitienne-de-1804-entre-les-etudes-postcoloniales-et-les-etudes-decoloniales-latino-americaines/

Hurbon, Laënnec. 2007. « La révolution haïtienne : une avancée postcoloniale ». Collège international de Philosophie 4 (58) : 56-66.
https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2007-4-page-56.htm

Voir aussi à ce sujet :

« Penser Haïti avec et à travers Haïti : un regard décolonial. Jean CASIMIR ». Vidéo YouTube. Chaîne de CAFE PHILO HAITI. 5 janvier 2019.
https://www.youtube.com/watch?v=ENf6h-o_9qk&t=438s

https://www.youtube.com/watch?v=LwYmhxdqWB8

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