1 Abya Yala

Claude Bourguignon Rougier

Abya Yala. C’est ainsi que les Kunas de l’actuel Panama nommaient la terre de leurs ancêtres. C’est un lieu où sont possibles des pratiques de vie et de connaissance qui ne laissent pas place au dualisme nature/culture. Les Kunas sont un peuple caractérisé par sa profonde combativité qui l’a amené, entre autres, à s’opposer à la colonialité du pouvoir panaméen. En 1925, après plusieurs années de résistance, ce peuple se souleva contre le gouvernement panaméen lors de ce que l’on a appelé la Révolution Tule. La politique ethnocidaire de la jeune république avait provoqué une révolte générale. Au cours de leurs luttes, les Kunas surent agir à plusieurs niveaux, usant de pratiques traditionnelles comme l’emploi de poésies chantées pour communiquer mais aussi de stratégies « modernes », telles que le recours à la Justice ou la déclaration d’une éphémère République de Tule. La révolte aboutit à un accord qui permit aux Kunas de garder leurs us et coutumes et leur procura une relative autonomie. Cela fait de ce peuple un véritable précurseur des luttes actuelles (Martínez Maura, 2008).

Abya Yala veut dire « Terre de vie », « terre de pleine maturité », « terre de sang ».

Les organisations indigènes latino-américaines ont décidé, lors du cinquième anniversaire de la « Découverte », de ne plus employer le terme d’« Amérique ». Elles y voient une trace de l’ego européen, plus précisément italien, l’ombre d’Amerigo Vespucci. Elles ont donc adopté le mot kuna pour désigner le continent.

Une façon de faire comprendre qu’il n’ y a pas plus d’Amérique qu’il n’y a eu d’Indien-ne-s.

En dehors des autochtones, de nombreux chercheurs et nombreuses chercheuses et militant-e-s emploient aujourd’hui le terme pour se référer au continent. Ils et elles provoquent parfois des réactions hostiles qui prennent la forme de l’ironie y compris dans le milieu décolonial. Le terme « abyayalisme » est apparu. Cette expression dépréciative, à rapprocher du terme « pachamamisme », est destinée à disqualifier la perspective de certaines luttes indigènes, présentées par leurs détracteur-e-s comme des mouvements tournés vers le passé et nécessairement inefficaces à l’heure de lutter contre la colonialité du pouvoir. Pour des auteurs et autrices comme Santiago Castro Gómez, l’abyayalisme c’est l’illusion qu’un changement est possible à partir d’autres bases que celles posées par la modernité : « Certains penseurs qui s’identifient au « tournant décolonial » ont fait du latino-américanisme une sorte d’abyayalisme, pour eux, il faut renoncer et quitter la modernité. Mais, à mon avis, cette idée aussi est coloniale, et elle est fausse » (Castro Gómez, 2018).

Une telle position, chez un auteur associé au courant décolonial, rend compte de divergences profondes au sein de la perspective décoloniale. Elle renvoie aux débats sur l’autonomie, sur l’État et sur la nature de la modernité. La question de l’autonomie y est centrale et va bien au-delà de la reconnaissance d’une particularité qui se serait maintenue à travers les âges; question déjà au centre de la Révolution Tule en 1925. Finalement, au regard de l’histoire du continent, il n’est pas surprenant que ces divergences s’articulent autour de ce que les États nommaient la « question indienne ».

Références

Castro Gómez, Santiago. 2018. « Cuestiones abiertas en teoría decolonial. Reflexiones desde Mariátegui ». Communication faite lors du symposium sur l’actualité de Mariátegui. Instituto Caro y Cuervo, Bogotá. 23 août 2018. (La traduction française est à paraître).

Martinez Maura, Mónica. 2008. « De tule nega à kuna yala. Médiation, territoire et écologie au Panama, 1903-2004 ». Nuevo Mundo Mundos Nuevos. Thèse de doctorat. Espagne : Universidad Autónoma de Barcelona.
https://journals.openedition.org/nuevomundo/15592 

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