54 Indien-ne/Indigène/Peuple originaire

Paul Mvengou Cruz Merino

Ces trois catégories identificatrices posent la question de la nomination, de la désignation et de la reconnaissance de groupes humains. Le terme « indien-ne », à partir de Abya Yala, renvoie à la configuration coloniale du pouvoir, du savoir et de l’être. En effet, ce sont des milliers de groupes de populations présentes aux Amériques qui ont été désignées comme « indiennes » à partir de l’erreur d’interprétation de Colomb qui croyait être arrivé dans les « Indes ». Dans cette perspective, cette imposition d’une identification nie la spécificité des groupes de population vivant sur les territoires  bien avant l’arrivée des Européen-ne-s. Par la suite, le terme va être associé à un régime social d’exploitation économique (encomienda, etc). « Indien-ne » possède donc une charge coloniale dans la mesure où ce vocable est l’expression de la domination économique, politique, identitaire des colon-e-s espagnol-e-s sur les populations du continent. L’anthropologue mexicain Bonfil Batalla disait à ce sujet qu’il s’agissait d’une

catégorie supra-ethnique qui ne dénote aucun contenu spécifique des groupes qui la constituent, sinon une relation spécifique entre eux et d’autres secteurs du système social global dont ils font partie. La catégorie d’indien dénote la condition de colonisé et fait référence à la relation coloniale. (Bonfil Batalla, 1972)

En outre, l’usage social contemporain de cette catégorie est très dépréciatif car associé à des valeurs coloniales (l’Indien-ne serait le et la « non civilisé-e », le et la « pauvre »). De plus, la marginalisation sociale et politique de ces populations s’est traduite au niveau épistémique,  certaines disciplines ayant œuvré pour le maintien de cette catégorie. Ainsi, au Mexique, l’anthropologie naît de l’intérêt porté aux questions « indiennes».

Le terme « indigène » est souvent employé comme synonyme d’« indien-ne ». Or, selon Ana Luz Ramírez Zavala, ce basculement semble intervenir après la deuxième décennie du XIXe siècle. À l’origine, le terme indigène renvoyait de manière générale à tout-e natif et native originaire d’un pays. Cette acception consacre la différence culturelle des populations d’Abya Yala mais sous un angle négatif : une infériorité culturelle. De nos jours, se maintient une valeur dépréciative du terme associé à une hiérarchisation raciale et culturelle coloniale.

Contrairement aux deux précédents termes, l’expression « peuple originaire » est plus récente. Elle désigne le caractère ancestral des populations vivant dans les Amériques et leur mode de vie différencié. Elle est utilisée dans plusieurs mouvements sociaux pour souligner l’importance de modes de vie alternatifs au capitalisme eurocentré.

Ces trois termes ont été repris et critiqués d’un point de vue politique et théorique par les communautés vivant dans le territoire d’Abya Yala. Comme d’autres configurations sociales et historiques de domination et de stigmatisation, un processus de recalibrage de ces catégories a permis de construire des mouvements de revendication des populations d’Abya Yala. Ainsi, par exemple, dans de nombreux pays d’« Amérique Latine », les populations établissent leur auto-identification dans leur langue et à partir de leur histoire.

Voir à ce sujet : https://www.youtube.com/watch?v=25tRtSnsvms

Références

Bonfil Batalla, Guillermo. 1972. « El concepto de indio en América: una categoría de la situación colonial ». Anales de Antropología 9 : 105-124.

Ramírez Zavala, Ana Luz. 2011. « Indio/indígena, 1750-1850 ». Historia Mexicana 60 (3) : 1643-1681.

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