45 Féminisme décolonial

Claude Bourguignon Rougier

Quand commence le féminisme décolonial? À quel moment les femmes s’emparent-elles de l’adjectif?

Ou encore :

Quand leurs pratiques rendent-elles manifeste une lutte contre la colonialité? Y a t-il déjà dans le concept de colonialité du pouvoir quelque chose qui le lie à la critique de la domination masculine ou a-t-il fallu l’intervention des féministes pour que cette imbrication du genre dans la colonialité apparaisse? Doit-on penser, comme Francesca Gargallo, que le féminisme décolonial est une invention au profit de deux femmes qui ont fait du « décolonial » une chasse gardée? Ou, comme Brenny Mendoza, qu’il n’y a pas de féminisme décolonial? Ou au contraire, avec Márgara Millán, estimer qu’il y a, en « Amérique latine », un féminisme décolonial?

Le féminisme décolonial a cette particularité qu’il fait apparaître les limites de l’approche féministe mainstream, mais aussi la quasi-absence de critique du patriarcat dans la problématisation de la colonialité du pouvoir par les tenant-e-s du projet Modernité/Colonialité. Le féminisme décolonial n’est pas celui de la classe moyenne blanche de la région. Bien sur, il ne saurait y avoir une généalogie « objective » du féminisme décolonial puisqu’en fonction du point d’ancrage, les histoires ne sont pas les mêmes.

Le féminisme latino-américain existe depuis longtemps et un de ses pans, comme ce fut le cas en Europe dans les années 1970, a été lié à la critique révolutionnaire et à la volonté de sortir du capitalisme. Il est passé par des ruptures significatives, en particulier lorsque son institutionnalisation et son ONGéisation a produit des scissions profondes dans le mouvement féministe, mais aussi lorsqu’a émergé un féminisme autonome. Mais la nécessité de prendre position avec l’apparition du féminisme indigène a également contribué à l’apparition de ces tensions.

Au début des années 1990, le courant féministe qui se proclame autonome apparaît dans un moment charnière de l’histoire d’Abya Yala et de l’histoire globale. Car il y a un lien entre l’anniversaire de la « Découverte », le surgissement du zapatisme, la montée des revendications indiennes et afrodescendantes sur tout le continent, et, d’un autre côté, l’institutionnalisation du féminisme avec son insertion dans des politiques étatiques et l’emprise des ONG.

Le tournant « étatiste » pris par le féminisme avait produit un malaise au sein des organisations féministes abyayalenses. Il se manifesta en 1993, lors de la sixième rencontre féministe continentale, au Salvador. Il prit la forme d’une opposition à une vision « réaliste » de la lutte féministe, dans laquelle l’idée d’une transformation radicale de la société s’était effacée. La sensibilité de femmes qui avaient fait partie d’organisations de lutte armée ou qui étaient sur des positions anarchistes joua un rôle important dans la gestation de ce féminisme autonome. Il articulait une critique de l’impérialisme et des formes nouvelles de colonialité, même si le terme n’apparut pas comme tel à l’époque. Il est intéressant de relever que le mot venait d’émerger, un an plus tôt, dans un article de Aníbal Quijano.

La critique du développement durable, des ONG et du système humanitaire que développeraient ces groupes rejoignait la critique du développement que l’on trouvait déjà chez certain-e-s tenant-e-s de la théorie décoloniale, comme Arturo Escobar. Pour les féministes autonomes, il fallait articuler les luttes aux mouvements existant, pas aux centres de pouvoir nationaux ou internationaux, ce que faisaient les féministes mainstream. Une autre question importante serait posée, celle de l’autonomie, qui finirait par s’affirmer après divers aléas. Dans le même temps s’affirmerait l’articulation race-sexe-classe et la montée en puissance des militantes antiracistes et des mouvements lesbiens, avec leurs agendas politiques précis, basés sur l’indépendance vis-à-vis des partis, l’importance du choix des espaces et des formes de réunion, et la critique de l’argent. Les rencontres de 2007 prônaient un féminisme qui ne devait pas se limiter à une politique de la sexualité; dans celles de 2009, la volonté d’autonomie, en liaison avec des mouvements sociaux comme le zapatisme, se structurait autour d’une critique de la recolonisation du continent dans le cadre des politiques néolibérales.

Le Glefas, à partir de 2008, donnerait au mouvement autonome son originalité, avec des personnalités emblématiques comme Yuderkys Espinosa et Ochy Curiel, deux militantes engagées dans l’antiracisme et les luttes pour l’autonomie. Elles insistaient sur l’importance de la formation, la nécessité de penser la praxis féministe à partir d’une position non hégémonique et affirmaient que les premières expériences décolonisatrices étaient celles des femmes racialisées et des lesbiennes du tiers-monde. Pour Yuderkys Espinosa, le féminisme décolonial est un moment contemporain de l’histoire du féminisme dont la particularité est le lien profond qui le lie aux subalternes : les personnes qui s’y expriment ne se revendiquent pas nécessairement comme féministes mais sont impliquées dans des luttes pour l’autonomie et la communalité, un retour du refoulé historique en quelque sorte. Yuderkys Espinosa souligne la différence entre ce féminisme et le féminisme mainstream, qui regarde vers le futur comme si l’histoire des femmes n’avait été qu’une succession de dominations. Au contraire, le courant latino-américain, à travers les nombreuses recherches qui ont été faites et grâce aux féministes indigènes, fait découvrir un passé-présent que les femmes peuvent réutiliser pour leur combat. Et il rejoint les recherches de féministes européennes comme Sylvia Federici, laquelle, dans Caliban et la sorcière, a démontré le caractère historique et daté du patriarcat.

C’est là un féminisme autonome.

Dans la naissance du féminisme décolonial, le Black feminism américain et le féminisme de couleur jouent un rôle très important. Leur particularité est de partir d’abord de luttes puis de les théoriser. Les féministes noires ont été parmi les premières à remarquer qu’on ne pouvait se contenter d’une approche fondée sur le genre. Dans le cadre du mouvement autonome, l’influence de ce courant est manifeste chez Ochy Curiel ou Yuderkys Espinosa.

Quant au féminisme indigène, il est à la fois une composante du féminisme décolonial et un intérêt commun à plusieurs de ses courants qui s’en inspirent. Ce féminisme indigène existe avant tout comme pratique, et il renvoie à la longue tradition de luttes des femmes indiennes qui se battirent avec acharnement lors des innombrables conflits de la période coloniale. Donc, il ne se revendique pas nécessairement comme tel, parfois seulement. Aura Cumes, Maya guatémaltèque, ou Vilma Almendra, Embera colombienne, sont des féministes indigènes qui portent un regard à la fois très critique et plus pragmatique. Elles ne partent pas des mêmes présupposés que les féministes occidentales, ce qui est d’ailleurs leur point commun avec les féministes autonomes ou communautaires. Dans une interview, l’anthropologue Mercedes Olivera écrit à propos de la pratique des femmes indigènes :

On peut commencer à travailler pour les droits sexuels, les droits reproductifs, l’avortement, le droit au choix sexuel, mais nous, nous faisons un travail totalement inversé : nous partons de la violence systémique, de la violence économique et nous nous rapprochons petit à petit de l’individualité. […] Théoriquement, on ne sait pas très bien ce qu’est le féminisme autochtone. La discussion sur ce que j’appelle « l’individuation » est très intéressante. Notre féminisme occidental positiviste part de l’individu, d’un individu excluant, qui, historiquement, a exclu les femmes. Dans l’approche des camarades indigènes, il s’agit de droits collectifs. Nous avons discuté avec Celia Amorós, laquelle soutient que les collectifs sont contraires à l’autodétermination féministe. Il ne s’agit pas d’annuler l’individu, mais de reconnaître que le collectif est composé de personnes différentes. L’individuation implique cette reconnaissance collective de l’existence de l’individu. On ne peut pas faire de collectifs s’il n’y a pas cette reconnaissance et ce respect de l’autodétermination. Il s’agit aussi d’arriver à l’autodétermination, mais qu’elle soit générée dans le collectif. (Olivera, 2013[1])

Il y a, chez ces féministes indigènes, une critique lucide du rôle des ONG mais elles n’oublient pas non plus que leur arrivée a permis à beaucoup de femmes indiennes d’avoir accès à des métiers autres que ceux de servantes.

Pour moi, le féminisme qui vient d’atteindre nos territoires est le féminisme de l’égalité, le féminisme qui ne lutte que contre l’idée d’être des femmes. C’est sans doute très bien pour celles qui ont cette expérience, mais nous, femmes autochtones et noires, nous ne pourrons pas résoudre nos problèmes sur la seule base du féminisme. (Cumes, 2017)

Aura Cumes fait une critique pertinente de l’idée de culture, critique qui n’a malheureusement pas encore assez de résonance dans le mouvement :

Les peuples autochtones apparaissent comme les gardiens de la culture, mais jamais comme des sujets politiques. Ensuite, il y a une « muséification » des indigènes qui nie notre statut de sujets politiques. La gauche voit la domination comme de l’exploitation, et dans une large mesure, c’est le cas. Pour nous, le colonialisme n’est pas un système d’exploitation, mais un mode de domination, d’oppression, qui ne repose pas seulement sur l’économie. S’il n’avait été question que de cela, tant de gens ne seraient pas morts pour défendre le christianisme. (ibid.)

Cette idée de muséification s’accompagne d’une vision qui tranche avec celle du courant décolonial : pour elle, la colonisation n’est pas terminée. La colonialité peut bien rendre compte de la réalité vécue par les peuples métis ou blancs, mais pas de celle propre aux Indien-ne-s. Il est intéressant de noter que cette approche recoupe celle d’historien-ne-s ou d’anthropologues comme l’Argentin Mario Rufer, qui parle de « conquistalidad » du pouvoir en « Amérique Latine » ou de Rita Segato.

Existe également un féminisme communautaire qui correspond à la perspective de Julieta Paredes, Bolivienne aymara. C’est une autre tendance importante au sein du féminisme décolonial. Paredes, qui emploie le concept de patriarcat car il renvoie aussi bien au racisme qu’au capitalisme et à l’hétérosexualité, soutient que le féminisme communautaire est une solution viable pour le monde entier et elle entrevoit les alliances avec des femmes non féministes et des hommes. Son but est de construire la Communauté des Communautés – un point de vue qui est cependant loin de faire l’unanimité dans le monde indien. Pour Francesca Gargallo, Julieta Paredes a séquestré le mouvement aymara, car elle est devenue une féministe étatique au service d’Evo Morales. Elle empêcherait les femmes aymara qui n’ont pas la même opinion ni les mêmes projets qu’elle de s’exprimer.

Le féminisme communautaire existe en zone andine, mais aussi chez les Nasa de Colombie et chez les Zapotèques mexicain-e-s, ou en Amazonie, ou au Guatemala. Dans ce pays à forte population autochtone, Lorena Cabnal a été expulsée de sa communauté parce qu’elle avait dénoncé la violence sexiste et les féminicides. Pour Francesca Gargallo, le mouvement zapatiste, dans lequel les femmes ont pris une place déterminante, et le mouvement colombien Quintín Lame de la fin des années soixantedix ont été des moments fondateurs pour le féminisme décolonial.

Les problèmes soulevés par l’emploi de la catégorie de genre sont très représentatifs de la spécificité et du pouvoir critique du féminisme décolonial. L’idée de genre fut d’abord adoptée avec enthousiasme par le mouvement féministe. Mais elle fut rapidement critiquée car elle était utilisée dans le cadre de politiques néolibérales qui réduisaient la question du genre à celle de l’équité. À cet égard, Julieta Paredes ne se contente pas d’analyser la réduction opérée par l’« oenegisation » du genre dans le contexte néolibéral. Elle pointe la position de classe et de race des femmes qui s’investissent dans ce type de féminisme. L’idée d’équité de genre est aussi absurde que celle d’équité de classe; ce qu’il faut c’est un dépassement concret de la réalité du genre.

Ce qui frappe dans le mouvement féministe d’Abya Yala, c’est son extrême richesse et son imbrication à des stades divers dans la question de l’autonomie et de la communalité. D’où une puissance critique exceptionnelle.

Références

Cumes, Aura. 2017. « La cosmovision maya et le patriarcat : une interprétation critique ». Recherches féministes 30 (1) : 47-59.
https://www.erudit.org/fr/revues/rf/2017-v30-n1-rf03181/1040974ar/

Cumes, Aura. 2017. « Tenemos que sacarnos las telaranas ». Glefas. (traduction à paraître en 2020 dans la Revue d’études décoloniales).

Curiel, Ochy. 2018. « Entretien avec Jules Falquet et Lissel Quiroz Perez ». Revue d’études décoloniales (3).
http://reseaudecolonial.org/2018/10/16/interview-dochy-curiel/

Espinosa, Yuderkys. 2019. « Une « histoire du féminisme latino-américain depuis une position subalterne ». Entretien avec Y. Espinosa-Miñoso ». Contretemps. Consulté le 25 novembre 2019.
https://www.contretemps.eu/entretien-espinosa-minoso-feminisme-decolonial/

Falquet, Jules. 1998. « Le débat du féminisme latino-américain et des Caraïbes à propos des ONGs ». Cahiers du GEDISST (21) : 131-147.
www.persee.fr/doc/genre_1165-3558_1998_num_21_1_1046

Falquet, Jules. 2011. « Les « féministes autonomes » latino-américaines et caribéennes : vingt ans de critique de la coopération au développement ». Recherches féministes 24 (2) : 39-58.
https://www.erudit.org/fr/revues/rf/2011-v24-n2-rf5005937/1007751ar/

Falquet, Jules. 2017. « Les racines féministes et lesbiennes autonomes de la proposition décoloniale d’Abya Yala (Première partie) ». Contretemps. Consulté le 25 novembre 2019.
http://www.contretemps.eu/racines-feministes-lesbiennes-autonomes-dabya-yala/

Gargallo Celentani, Francesca. 2014. Feminismos desde Abya Yala. Ideas y proposiciones de las mujeres de 607 pueblos en nuestra América. México : Editorial digital Corte y Confección.
https://francescagargallo.files.wordpress.com/2014/01/francesca-gargallo-feminismos-desde-abya-yala-ene20141.pdf

Guzmán, Adriana, América Maceda, Julieta Paredes & PDTG. 2013. « AMÉRIQUE LATINE – Féminisme communautaire : la nature n’est pas un sein intarissable ». DIAL. Consulté le 25 novembre 2019.
http://www.alterinfos.org/spip.php?article6221

Martínez Andrade, Luis. 2019. « Une approche des féminismes du Sud global ». Revue d’études décoloniales (4). Version française de « Un acercamiento a los feminismos del Sur Global ». Dans Feminismos a la contra. Entre-vistas al Sur Global. Sous la direction de Luis Martínez Andrade, 29-68. Santander : La vorágine.
http://reseaudecolonial.org/2019/11/13/une-approche-des-feminismes-du-sud-global/
https://www.academia.edu/40464954/Feminismos_a_la_contra._Entre-vistas_al_Sur_Global

Millán, Márgara. 2019. « En Amérique latine, Il y avait un féminisme décolonial avant le boom du courant décolonial ». Revue d’études décoloniales (4). Version française de « En América latina, había un feminismo descolonial anterior al boom de la corriente descolonial ». Dans Feminismos a la contra. Entre-vistas al Sur Global. Sous la direction de Luis Martínez Andrade, 199-213. Santander : La vorágine.
https://reseaudecolonial.org/2019/11/04/en-amerique-latine-peut-on-parler-de-lexistance-dun-feminisme-decolonial-anterieur-au-boom-du-courant-decolonial/
https://www.academia.edu/40464954/Feminismos_a_la_contra._Entre-vistas_al_Sur_Global

Olivera, Mercedes. 2013. « Mercedes Olivera y la construcción del feminismo indígena ». Entretien avec Itandehui Reyes Diaz pour Cimacnoticias.
https://cimacnoticias.com.mx/noticia/mercedes-olivera-y-la-construccion-del-feminismo-indigena/


  1. Traduction libre.

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