11 Blanchité

Claudia Bourguignon Rougier

La blanchité (blancura en espagnol) n’est pas une notion biologique et n’est pas une couleur. Mais elle passe le plus souvent par cette dernière. Elle permet à un groupe doté de caractéristiques phénotypiques particulières de jouir d’une position supérieure par rapport à d’autres groupes. Pour le philosophe colombien Castro Gómez (2005) l’imaginaire de la blanchité correspondait à « l’ethnicisation de la richesse » lors de la colonisation de l’actuelle Colombie. La blanchité n’est pas une cause mais un effet du processus d’association d’une impureté (liée à l’impureté de sang) et d’une couleur, processus qui mettra à peu près deux siècles à se mettre en place. « Être blanc, n’est pas tant une couleur de peau que la mise en scène d’un imaginaire culturel tissé de croyances, modes, comportements et types de connaissance » (Gómez, 2005). Il faut paraître blanc-he et pour cela, se justifier d’une ascendance irréprochable, sans « tache de Juif ni de Maure », ou, pire encore, de Noir-e. Dans les colonies espagnoles, la pureté de sang était assimilée à une preuve de noblesse parce que, pour obtenir un titre de noblesse, il fallait se justifier d’un lignage sans tache. Elle était un capital culturel permettant d’affirmer sa distinction. Elle correspondait aussi à un style de vie, à la croyance en certaines valeurs, comme l’honneur. L’impossibilité de justifier sa pureté de sang rendait la mobilité sociale difficile sinon impossible et permettait de barrer l’accès au pouvoir politique ou social des groupes non blancs Ce n’était donc pas seulement la domination des groupes de couleur qu’elle rendait possible, mais aussi la reproduction de cette domination. Elle pouvait d’ailleurs se négocier, y compris au sens propre du terme (voir l’achat de blanchité dans toute l’« Amérique latine » du XVIIIe siècle avec les Reales Cédulas de Gracias al  Sacar). Mais peu à peu la blancheur devint la condition indispensable de la blanchité.

La blancura, de Castro Gómez ne doit pas être confondue avec la blanquitud de Bolivar Echeverría, qui n’est pas un auteur décolonial. Pour ce dernier, la blanquitud est un des fondements du racisme qui constitue la modernité capitaliste : la modernité a besoin d’un imaginaire de la blancheur d’ordre éthique qui, dans des cas extrêmes, comme celui du nazisme allemand, peut devenir une blancheur d’ordre ethnique, biologique. Pour Bolivar Echeverría (2010),

L’identité moderne capitaliste passe par l’identité nationale, qui est une identité fausse mais concrète et dans cette identité, la blanquitud est essentielle. Parce que la matrice de la modernité fut activée par des hommes blancs, cette couleur devint le trait caractéristique des peuples nationaux.

Quelque part entre le XVIe et le XVIIIe siècle, le phénomène fit d’un trait hasardeux une condition.

On peut appeler blanquitud la visibilité de l’identité éthique capitaliste dans la mesure où elle est surdéterminée par la blancheur raciale, mais par une blancheur raciale qui se relativise en exerçant cette surdétermination (…). Le racisme ethnique de la blancheur, apparemment dépassé par et dans le racisme civilisateur ou éthique de la blancheur, est toujours prêt à reprendre le dessus, avec sa tendance à discriminer et éliminer l’autre, toujours prêt à relancer son programme génocidaire (Echeverría, 2010).

Il semblerait que nous vivions un moment caractérisé par ce qui est décrit dans la dernière phrase. Voilà deux conceptions différentes mais qu’il faudrait essayer de penser ensemble, avec en contrepoint les analyses de la blanchité qui sont faites en Europe.

Références

Castro Gómez, Santiago. 2005. La hybris del punto cero : ciencia, raza e ilustración en la Nueva Granada (1750-1816). Bogotá : Pontificia Universidad Javeriana.
http://biblioteca.clacso.edu.ar/Colombia/pensar-puj/20180102042534/hybris.pdf

Echeverría, Bolívar. 2010. Modernidad y « blanquitud ». México : Editorial ERA.

Echeverría, Bolivar. Bogotá. « Images de la blanchité ». Site internet officiel de Revue Période. Consulté le 25 août 2019. http://bolivare.unam.mx/ensayos/imagenes_de_la_blanquitud

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