25 Coronil, Fernando

Claude Bourguignon Rougier

Enseignant dans les départements d’histoire et d’anthropologie de l’Université du Michigan, Fernando Coronil, Vénézuélien de Caracas, dirigea le centre d’études latino-américaines de cette université et y créa le programme d’anthropo-histoire. Il participa aux réunions du projet Modernité/Colonialité entre 2000 et 2008, et s’est particulièrement intéressé à définir le nouveau type de pouvoir mondial et à caractériser les nouvelles formes d’impérialisme après le 11 septembre 2001.

D’après lui, ces formes mettaient en évidence l’imbrication de pratiques et de discours coloniaux et impériaux et la fusion entre impérialisme colonial, national et global. Étudiant la façon qu’avait eu de se reconfigurer la géopolitique du pouvoir, il remarquait que la violence, auparavant monopolisée par l’État, s’était privatisée même si l’on observait la coexistence de processus privés (le terrorisme par exemple) et de processus étatiques (contre-violence de la répression et du contrôle accru des populations). Mais, notait-il, c’est cette violence aveugle et privée qui inquiète les populations, pas celle que déploient les États, y compris avec leurs propres citoyen-ne-s, comme c’est le cas pour les États-Unis et l’Europe. Il notait également qu’à partir du 11 septembre 2001, le rôle dominant des États-Unis, critiqués jusqu’à la fin du siècle dernier, avait été perçu globalement comme positif. La montée du terme « empire » coïncidait avec cette valorisation positive tandis que disparaissait la notion d’impérialisme, à un moment, pourtant, où les processus de soumission aux grands centres capitalistes n’avaient jamais été aussi puissants.

Parallèlement, il notait qu’au niveau des idées, le champ des études postcoloniales avait explosé après la fin du colonialisme comme tel. Or, les formes modernes de sujétion des ex-colonies n’intéressent qu’à la marge ces études. Les études culturelles et post-coloniales ont approché l’impérialisme, mais seulement celui du passé. Leurs tenant-e-s ont éclairé les mécanismes du pouvoir colonial, mais ils et elles ont laissé dans une « commode obscurité » (Coronil, 2004) les mécanismes actuels de la domination, les rapports entre impérialisme colonial et national cessant d’être un sujet central, au même titre que l’économie et la politique.

Ce n’est pas le cas avec l’approche décoloniale latino-américaine, énoncée à partir d’un continent qui connaît le passage des formes anciennes d’impérialisme aux nouvelles. Cela explique le potentiel critique bien supérieur de la perspective décoloniale qui, au début du XXIe siècle, brillait encore par son absence dans les anciennes métropoles impériales. Car, dans les universités occidentales, l’impérialisme et le colonialisme appartiennent à des champs d’études différents, une séparation logique, vu les intérêts qui sont en jeu. Il est donc plus facile, même si les résistances furent coriaces en France par exemple, d’y accueillir les études post-coloniales, lesquelles entérinent de fait cette séparation. L’« Amérique latine » échappe à cette tendance car elle peut faire le lien entre ces deux moments historiques. Il y existe une vaste tradition de réflexions sur la relation entre colonialisme et néocolonialisme. Cela a commencé avec des libérateurs ou révolutionnaires comme Simón Bolívar ou François-Dominique Toussaint Louverture, et continue avec des politiques comme le cubain José Martí, qui affronta à la fois le colonialisme espagnol et l’impérialisme nord-américain après 1898, ou des intellectuel-le-s comme José Carlos Mariátegui. L’histoire de l’« Amérique latine », qui glissa de la domination impériale espagnole à l’impérialisme nord-américain, la met en situation de pouvoir appréhender ce lien. La difficulté à concevoir un projet national que rencontrèrent des intellectuel-le-s comme Mariátegui ou Raul Prebisch les amena à réfléchir à la question au début du XXe siècle. Dans la deuxième moitié du siècle, la théorie de la dépendance, dont l’influence est indéniable chez Aníbal Quijano, affronta elle aussi le problème. La perspective latino-américaine change notre regard : prenons par exemple la périodisation de l’impérialisme qui avait cours au début du XXIe siècle, qui faisait de 1850 l’aube du colonialisme et de l’impérialisme, et de 1950, la date de leur déclin. Vue de l’« Amérique latine », la périodisation change de sens; la période évoquée y devient celle de l’ascension des États-Unis comme pouvoir impérialiste hémisphérique, soit dans toute l’Amérique et 1950 ne marque plus la fin du colonialisme mais le moment où l’impérialisme américain d’hémisphérique devient global.

Fernando Coronil n’oppose donc pas globalisation, impérialisme et colonialisme. Il les articule historiquement, s’attachant à préciser leurs contours respectifs. Avant l’impérialisme global, il y eut l’impérialisme colonial, puis national, qui l’ont rendu possible :

Dans l’impérialisme colonial, ces unités sont des empires politiques, souvent personnifiés par des monarques ou des sociétés aux identités juridiques claires et aux champs d’action bien précis, qui exercent une domination directe ou indirecte sur leurs territoires et peuples d’outre-mer. Dans l’impérialisme national, ces unités sont des nations indépendantes, nées de l’impérialisme colonial, liées par des relations économiques et politiques asymétriques à travers lesquelles les relations de subordination et de dépendance sont maintenues. Dans l’impérialisme colonial comme dans l’impérialisme national, le pouvoir politique s’exerce par le contrôle des territoires, (leurs frontières sont des lignes tracées par l’État sur la géographie physique, et il s’agit de tirer le meilleur parti de ses frontières naturelles, côtes, rivières et montagnes), qu’un État armé défend avec zèle. A l’intérieur de ces frontières, qui définissent la portée des identités impériales, il y a les États, qui continuent à exercer un contrôle considérable sur les sujets et les biens. Dans l’impérialisme mondial, les unités géopolitiques sont définies par des processus qui intègrent la politique-territoriale à l’économique-mondiale, c’est-à-dire que le pouvoir social s’exerce à travers les États et les unions économiques dans un marché mondialisé qui est de plus en plus flexible quant à ses formes territoriales. Tout semble indiquer que dans cette forme d’impérialisme, ce qui compte ce n’est pas tant la réorientation de l’État avec son territoire juridico-naturel, que les nouvelles formes de territorialité sociale définies par le marché mondial. Elles concernent des populations dont la localisation spatiale reflète la structure changeante asymétrique du marché mondial. Si dans les empires coloniaux et nationaux, la prédominance des États fait de la territorialité un fondement déterminant des unités géopolitiques de base, dans l’impérialisme mondial, la prédominance du marché mondial – qui passe par les institutions étatiques et transnationales, notamment des entreprises économiques, des organisations non gouvernementales et des communautés d’experts – fait que la territorialité exprime plutôt la structure du marché mondial. Loin de rejeter les États, l’impérialisme mondial en dépend. (Coronil, 2004)

Pour lui, il allait de soi que l’impérialisme n’était pas un moment du passé : « Le « globocentrisme » des discours dominants de la mondialisation néolibérale cache la présence de l’Occident et le fait qu’il reste dépendant de l’assujettissement des Autres et de la Nature » (Coronil, 2000). Il a fait partie de ceux et de celles qui ont identifié la re-primarisation de l’économie latino-américaine avec le regain d’extractivisme propre au début du nouveau siècle. C’est la raison pour laquelle il insistait sur la nécessité de repenser la relation entre terre, travail et capital, et de ne pas en rester au rapport capital/travail, ce qu’il développe particulièrement dans El estado mágico. Il notait que la division internationale du travail supposait une division parallèle de la nature. Dans un article intitulé « Naturaleza del poscolonialismo: del eurocentrismo al globocentrismo », il exposa sa conception du globocentrisme que nous présentons plus loin.

L’idée de colonialité du pouvoir de Aníbal Quijano lui semblait très pertinente et il le rejoignait dans son analyse d’un capitalisme qui s’est construit à travers le rapport colonies espagnoles/métropoles, dans le cadre du nouveau marché mondial, impérialisme et capitalisme se constituant mutuellement. Mais il suggérait de remplacer « colonialité du pouvoir » par « pouvoir de la colonialité » afin d’éviter une certaine réification du pouvoir vu comme un. Une remarque à méditer aujourd’hui où le terme de colonialité est employé souvent de façon simplificatrice. Pour Fernando Coronil, plus que de « colonialité du pouvoir », nous devrions parler de « pouvoir de l’impérialité ».

Cet engagement explique l’enthousiasme avec lequel il soutint le projet bolivarien mais aussi les réserves qu’il émit à ce sujet. Comme les activistes des mouvements récents liés à l’autonomie et la communalité, il remarquait que le modèle économique du Vénézuela était conservateur. Ce modèle de production était basé sur le pétrole, sur des entreprises mixtes dont les capitaux étaient ceux du secteur public vénézuélien mais aussi des capitaux transnationaux, et il était destiné avant tout aux exportations sur le marché mondial. Le livre El estado mágico est une analyse du processus vénézuélien qui a suscité bien des polémiques. Son auteur n’avait pas pour autant renoncé à son projet de transformation sociale et peu avant de mourir, à la fin de El futuro en ruedo. Política y utopía en América latina, il redéfinissait la gauche à partir de l’expérience récente des pays latino-américains; il y faisait le bilan des politiques de gauche en « Amérique latine » dans la première décennie du XXIe siècle, montrant qu’elles s’organisaient dans le cadre d’une double chronologie :  la gestion du présent était celle d’une économie capitaliste, pas différente de celles de la droite traditionnelle,  le futur était le lieu où se réaliserait le programme révolutionnaire ou réformiste. Il essayait de voir dans quelle mesure l’histoire latino-américaine permettait de sortir de ce cul-de-sac. Il y voyait des moments où des possibles étaient apparus et reprenait les propos de Gary Wildar, lorsque ce dernier discutait :

Des avenirs qui ont été imaginés mais qui n’ont jamais pu advenir, des avenirs alternatifs qui auraient pu être, et dont les possibilités d’émancipation n’ont pas pu se réaliser, mais qui, aujourd’hui, pourraient être reconnus, reprendre vie car ils constituent un héritage toujours actuel toujours crucial. (Wilder, 2009 : 103)

Ainsi, il s’inscrivait dans la tradition utopiste de l’« Amérique latine », terreau du projet décolonial.

Références

Coronil, Fernando. 2002. El Estado mágico. Naturaleza, dinero y modernidad en Venezuela. Caracas : Nueva Sociedad.

Coronil, Fernando. 2000. « Naturaleza del poscolonialismo : del eurocentrismo al globocentrismo ». Dans La colonialidad del saber : eurocentrismo y ciencias sociales. Perspectivas latinoamericanas. Sous la direction de Edgardo Lander, 54. Buenos Aires : Sur-Sur.
http://biblioteca.clacso.edu.ar/clacso/sur-sur/20100708044815/6_coronil.pdf

Wilder, Gary. 2009. « Untimely Vision : Aimé Césaire, Decolonization, Utopia ». Public Culture 21 (1).
https://www.academia.edu/11702143/Untimely_Vision_Aim%C3%A9_C%C3%A9saire_Decolonization_Utopia

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