76 Patriarcat

Claudia Bourguignon Rougier

La critique du patriarcat, dont Claudia Von Werlhof, en Europe, est une des représentantes les plus conséquentes, a trouvé en « Amérique latine » des prolongements particulièrement créatifs. Rita Segato, anthropologue argentine, a élaboré les concepts de patriarcat de « basse intensité » et de « haute intensité ». Le premier s’applique aux sociétés précolombiennes. Dans ces « mondes-villages », les femmes avaient un statut subalterne mais elles avaient aussi un rôle à jouer, ailleurs que dans la sphère de la reproduction. Elles n’étaient pas enfermées dans une sphère domestique car celle-ci, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, n’était pas dépolitisée. La réflexion féministe décoloniale remet en question l’opposition espace public/espace privé qui repose sur un dualisme caractéristique de la pensée moderne. Lorsque la sphère privée devient un lieu inaccessible, le contrôle de la communauté sur les rapports et comportements familiaux n’est plus possible. Comme l’écrit Rita Segato, la repolitisation de l’espace privé le rend vulnérable et fragile; les femmes sont celles qui paient le prix de cette transformation. L’expression patriarcat de « haute intensité », s’applique au monde moderne/colonial actuel, marqué par la séparation espace public/espace privé.

Quant à María Lugones, elle estime que l’emploi du terme « sphère domestique » pour parler de l’espace où les femmes avaient un certain pouvoir est problématique car il renvoie à la division espace privé/espace public. En fait, la réalité communautaire n’était pas organisée sur le modèle de la séparation propre à la modernité occidentale, les espaces « privés » et « publics » y étaient tous traversés par le politique. Le genre et la séparation des différents espaces de la vie en champs relativement hermétiques sont des phénomènes liés à la perte de pouvoir politique des femmes après la colonisation.

Aujourd’hui, beaucoup de féministes latino-américaines, en particulier au Mexique où le féminicide atteint des proportions inégalées, construisent décolonialement une critique du patriarcat.

Aura Cumes, Maya cakchikel, ou Julieta Paredes, Aymara, parlent toutes les deux de la colonialité comme de la rencontre entre patriarcat, capitalisme et colonialisme. Mais si Julieta Paredes pense que la Conquête a produit la rencontre de deux patriarcats, Aura Cumes, elle, comme de nombreuses féministes décoloniales, voit plus de la domination que du patriarcat dans les mondes pré-colombiens

Extrait d’une interview d’Aura Cumes

Pour moi, le patriarcat qui a germé dans les terres où nous vivons est un patriarcat colonial. D’abord, parce qu’il s’agit d’un patriarcat formé dans l’anéantissement des femmes en tant que sujets politiques en Europe pendant près de trois cents ans, l’expression la plus spectaculaire et la plus féroce de ce processus ayant été la chasse aux sorcières. À cette époque, les femmes avaient plus de contrôle sur leur corps, sur la terre, et soumettre ces femmes à l’autorité des hommes fut ce qui permettait de mieux contrôler la société. Cette même idée a été reprise par le capitalisme, l’Inquisition, le protestantisme, lorsqu’il a été question de réduire et discipliner les femmes – au prix d’une violence extrême – et de les parquer au sein du foyer. C’est un patriarcat génocidaire, un féminicide, pour employer les termes à la mode. Et ces persécuteurs patriarcaux des femmes sont ceux qui sont venus ici, en Amérique, sur nos terres. Eh bien, lorsque les féministes de la communauté disent qu’il y avait un patriarcat ici qui était lié à celui-là, je ne suis pas tout à fait d’accord. (Cumes, 2017)

Extrait de l’introduction de Julieta Paredes dans Hilando fino

Nous devons reconnaître qu’il existait historiquement un lien patriarcal entre le patriarcat pré-colonial et le patriarcat occidental. Pour comprendre ce lien historique entre intérêts patriarcaux, revenir sur la dénonciation du genre pour le décoloniser peut être utile. (…) Des relations injustes entre les hommes et les femmes, ici, dans notre pays, il y en eu aussi avant la colonie, le patriarcat n’est pas seulement un héritage colonial. Il y a aussi un patriarcat et un machisme bolivien, autochtone et populaire. Décoloniser le genre, en ce sens, c’est retrouver la mémoire des luttes de nos arrière-arrière-arrière-grands-mères contre un patriarcat qui s’est établi avant l’invasion coloniale. Décoloniser le genre, c’est dire que l’oppression sexuelle n’est pas venue seulement des colonisateurs espagnols, mais qu’il y avait aussi une version de l’oppression sexuelle dans les cultures et sociétés précolombiennes. (Paredes, 2010)

Références

Cumes, Aura. 2017. « Tenemos que sacurdirnos las telarañas del pensamiento único que encubren el despojo». Periodismo hasta mancharse.

https://latinta.com.ar/2017/04/aura-cumes-tenemos-que-sacudirnos-las-telaranas-del-pensamiento-unico-que-encubren-el-despojo/

Cet article sera traduit et publié dans un numéro spécial de la Revue d’Études décoloniales.

Paredes, Julieta. 2010. Hilando fino desde el feminismo comunitario. La Paz : El Rebozo.

https://sjlatinoamerica.files.wordpress.com/2013/06/paredes-julieta-hilando-fino-desde-el-feminismo-comunitario.pdf

Mies, Maria, Veronika, Bennholdt, Veronika,  Von Wherlhof, Claudia. 1988. Women: The Last Colony. Londres : Zed Books.

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