18 Citoyenneté

Claude Bourguignon Rougier

La citoyenneté est un élément essentiel des rapports de pouvoir modernes. Elle est une interface subjective entre l’état moderne et les populations. Si cette relation, malgré tout ce qu’elle suppose de renoncement, fonctionne assez bien, ou plutôt, a fonctionné assez bien, dans les ex-métropoles impériales, dans les ex-pays colonisés, aujourd’hui pays en voie de développement ou Tiers monde, la catégorie pose de nombreux problèmes. L’exclusion d’une partie de la population, depuis les débuts des républiques indépendantes, y est trop massive. La citoyenneté a été pensée à partir d’une extériorité violente avec ce qui n’était pas le monde occidental ou la civilisation. C’est la citoyenneté d’un homme blanc, patriarche, hétérosexuel, propriétaire et lettré.

Aujourd’hui, on pourrait dire qu’avec le développement du multiculturalisme et de l’interculturalité, le plurinationalisme équatorien ou bolivien, on a fait un pas. Mais que sont ces politiques de reconnaissance? S’agit-il d’une reconnaissance véritable? Et quel sens cela a-t-il de reconnaître une différence qui continue de se traduire par l’exclusion et la marginalisation?

Comme le remarque un intellectuel mixe, la citoyenneté multinationale n’est pas la citoyenneté indigène.

Le premier concept identifie minorités nationales et minorités indiennes, le second attire l’attention sur la ligne abyssale qui sépare zone de l’Être et zone du non Être. Si la « citoyenneté multinationale », caractéristique du discours libéral, occulte la différence, la distinction entre minorités nationales et peuples autochtones, la « citoyenneté autochtone » propre à l’approche décoloniale, elle, reconnaît la différence, et pointe du doigt la ligne abyssale entre la zone de l’Être et la zone du non Etre. (Martínez Andrade, 2017)

Le concept de citoyenneté, comme celui de démocratie, fonctionne au mieux partiellement en « Amérique latine ». Non pas comme nous poussent à le croire gouvernements, élites et médias internationaux, parce qu’une nature violente accablerait les populations indisciplinables de cette partie du monde, mais parce que les nouvelles formes d’impérialisme n’autorisent pas la généralisation du modèle. L’existence d’une démocratie de « faible intensité » dans les pays en voie de développement apparaît comme une nécessité structurelle. Des théoriciens et théoriciennes de la dépendance, comme André Gunder Frank, l’ont démontré à propos du Brésil par exemple. Au-delà des formes spectaculaires d’atteinte à la démocratie, lors des dictatures des années 1960 ou 1970, il faut que se perpétue dans les pays dépendants une surexploitation nécessaire au bientre des groupes dominants et cette surexploitation est contradictoire avec l’existence d’un État de droit. La précarité de la vie de certains-e-, de préférence les racisé-e-s, mais pas seulement eux ou elles, est un prérequis.

Références

Martínez Andrade, Luis. 2017. « Pedro Garzón López, Ciudadanía Indígena : Del multiculturalismo a la colonialidad del poder ». Amerika (16).
http://journals.openedition.org/amerika/7889

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