5 Sofia X.

Alicia Angel-Despins

D’emblée, Sofia déclare que depuis qu’elle est arrivée au Québec, tout se passe très bien. C’est plutôt le chemin entre son pays natal et son pays d’adoption qui s’avéra plus ardu. Canadienne d’origine marocaine, elle se définit comme Française de cœur, Québécoise dans l’âme et de confession musulmane. Sofia est titulaire d’une maîtrise en finances et d’une autre en affaires publiques obtenue en France. C’est pendant ses études supérieures qu’elle fit la rencontre de son futur mari, lui aussi marocain. Un choix se présenta alors à eux : retourner vivre au Maroc ou déménager au Québec. Rester en France dans un climat préélectoral ne fut pas une option. Pourquoi le Québec? Principalement pour la langue, car Sofia n’a pas de famille ici. Les recommandations qu’elle reçut la menèrent à immigrer dans la ville de Québec.

L’arrivée au Québec

Elle fut charmée dès son arrivée et se souvient clairement de la douanière qui lui a dit : « Bienvenue chez vous! ». Dès le lendemain, les démarches d’immigration commencèrent : demande d’un numéro d’assurance sociale, participation à la semaine de formation au ministère de l’Immigration sur la préparation d’un curriculum vitae, le processus d’entrevue, la culture, l’histoire et l’intégration, etc. Elle y apprit notamment que les gens qu’on fréquente en premier sont déterminants pour la suite des choses. Elle apprit qu’il fallait éviter de parler de trois sujets : la religion, la politique et l’argent. Mais ce qu’elle retint surtout, c’est que la meilleure façon de s’intégrer au Québec était de faire du bénévolat qui pouvait être considéré comme une vraie expérience de travail, car cela permettait de se créer un réseau de contacts et d’amis qui pourraient être de bonnes références lors de la recherche d’un premier emploi.

Première rencontre

C’est au sein d’un organisme communautaire que je fis la rencontre de Sofia pour la première fois il y a quelques années. Motivée par la gouvernance, la politique, l’intérêt public et la cause des femmes, elle décida de s’engager dès son arrivée en 2011, au lieu d’observer. Ainsi, elle siégea au conseil d’administration de la caisse Desjardins et à son conseil de quartier. En 2015, elle prit aussi part, entre autres, au Défi Politique d’Éric Forest (100 jours de l’Effet A) pour échanger sur des mesures facilitatrices à l’implication des jeunes femmes en politique, elle fut invitée à la soirée de témoignage femmes-mentores, organisée par la YWCA de Québec pour partager son parcours de femme engagée, elle suivit certaines formations développées par Groupe Femme Politique et Démocratie, dont simulActions qui consiste à outiller les femmes désirant briguer des postes de conseillères municipales ou de mairesses. Grâce à son implication en faveur de la place des femmes dans les institutions, Sofia pourrait discuter longuement des différences fondamentales entre le Québec et la France. Selon elle, le Québec est beaucoup plus égalitaire, même si il y a encore du travail à faire. Au Maroc, elle n’a jamais senti la différence homme-femme, même s’il elle existe. Elle ajoute en riant : « Qui donne les ordres à la maison? Les mères et les grands-mères! ».

Son implication

Sofia s’implique également dans la cause de l’intégration des immigrants dans le marché du travail. Elle participa d’ailleurs à une étude du Conseil du statut de la femme sur l’employabilité des femmes maghrébines. Elle prépara également un slam en lien avec ce thème pour mieux en comprendre les tenants et les aboutissants. Mais surtout, elle ne manque aucune occasion pour sensibiliser les employeurs sur l’enjeu majeur que représente le taux de chômage élevé chez les Néo-québécois. Elle-même titulaire de deux maîtrises et cumulant plusieurs années d’expérience dans le domaine de la finance, elle dut repartir à zéro lorsqu’elle chercha un emploi. Elle commença comme vendeuse dans un centre d’achat, puis devint caissière chez Desjardins. Après quelques temps, elle fit savoir à son employeur qu’elle voulait obtenir un nombre d’heures de travail garanti par semaine puisqu’elle avait parcouru 10 000 km pour améliorer sa situation. Elle voulait gagner sa vie, mais elle voulait également s’épanouir dans son nouvel environnement. Elle quitta alors son employeur en bons termes, car la recherche d’emploi est un travail à temps plein. Sofia postula partout, auprès de toutes les grandes compagnies d’assurances, les banques et le gouvernement. Elle reçut des demandes d’entrevues de deux compagnies privées, mais c’est l’offre du gouvernement qu’elle accepta. Sofia s’estime chanceuse, car sa recherche d’emploi ne lui prit qu’un an, tandis que parfois les immigrants ne trouvent pas d’emplois qui les comblent. Pour elle, il était hors de question ne pas travailler. Elle trouve que c’est très important pour l’intégration. Elle continue quand même son bénévolat, qui est primordial pour elle. Il faut faire son chemin et elle le fait avec enthousiasme.

Récemment, elle a offert son aide aux familles des victimes de l’attentat survenu au Centre culturel islamique en janvier 2017. Sur le sujet du racisme et de l’islamophobie, Sofia reconnaît que ces phénomènes existent, mais qu’ils ne concernent qu’une minorité de la société québécoise. Elle précise que sa communauté d’origine a aussi un effort à faire, mais que les médias doivent être d’une plus grande aide en faisant également la promotion des histoires à succès et de l’apport de l’immigration à la société québécoise. Elle espère que les médias cesseront de seulement montrer le négatif, car il faut que l’amour exprimé par la majorité silencieuse lors de la veillée post-attentat continue pour solidifier les relations entre toutes les communautés.

Le message qu’elle a pour certains Québécois est de venir à la rencontre de sa communauté pour mieux la connaître. On évacue les craintes en dialoguant, dit-elle, et les gouvernements ont leur part de responsabilité pour faciliter ce dialogue. À ce titre, le projet de la charte des valeurs québécoises a, selon elle, davantage stigmatisé les Québécois.es de confession musulmane, après sept ans de débat sur l’Islam et les musulmans depuis la commission Bouchard-Taylor.

À propos de ses origines

Sofia se dit fière de ses origines qui sont pour elle une valeur ajoutée. Ses années en France l’ont marquée, car elle a appris à être indépendante. Elle sait conjuguer les différentes cultures qui composent son bagage de vie en ne conservant que le positif, même si l’adaptation aux façons de faire du Québec ne fut pas sans anicroches. Elle a appris notamment qu’au Québec « on baisse le ton! » et que le consensus et la conciliation sont des valeurs importantes qu’elle apprécie d’ailleurs grandement.

Sofia estime qu’elle a une belle vie à Québec, équivalente à celle qu’elle avait au Maroc et en France. Son seul bémol concerne l’impossibilité pour sa fille de passer de nombreux moments en famille avec les tantes, les cousins, mais surtout les grands-parents. Ce deuil est pour elle difficile à faire, car elle sait que sa fille ne vivra pas ces moments, cette transmission de valeurs et n’aura pas de souvenirs marquants de ses grands-parents. Mais Sofia n’est pas inquiète pour autant pour l’avenir de sa fille qui, comme elle, alliera le meilleur de la culture québécoise et de la culture marocaine. Sa fille grandira fort probablement à son image : tenace, déterminée, persévérante, communicatrice et énergique. Sofia aime plus que tout servir sa communauté et contribuer à la société.

Théière marocaine reçue à son mariage. Crédit : Sofia X.

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