50 Kadri X.

Annabelle Boislard

Kadri X. naquit en Libye en 1966. Ayant passé une enfance heureuse avec sa famille et ses amis, il décida, au terme de sa troisième année universitaire en génie nucléaire, de venir étudier en informatique à l’Université Concordia de Montréal. Le prétexte des études lui permit d’ailleurs d’éviter non seulement les affres du régime de Kadhafi, mais aussi les conditions de vie plus difficiles des dernières années. Kadri habite au Québec depuis maintenant 28 ans et nous offre aujourd’hui la chance de découvrir son histoire riche en expérience et savoirs.

Arrivée au Québec

Kadri n’avait a priori pas envisagé demander la résidence permanente, puisqu’il venait à Montréal pour y étudier. L’incertitude sur l’opportunité de son retour en Libye fit en sorte qu’après l’obtention de son diplôme en informatique à l’Université Concordia, il put travailler pendant un an avant de faire une demande de résidence permanente. Ne voulant pas demander le statut de réfugié par peur de représailles contre sa famille toujours en Libye, Kadri entreprit d’autres études qui lui ont permis de participer à un projet de recherche pour IBM. Il a ensuite obtenu une maîtrise à l’Université du Québec à Montréal. C’est d’ailleurs dans ce cadre précis qu’il avoue avoir appris le français, ayant auparavant évolué uniquement en anglais. C’est en lisant les étiquettes de produits de la vie courante qu’il a pu perfectionner son français oral et écrit, et ainsi s’intégrer davantage dans la société québécoise.

Adaptation

L’arrivée au Québec de Kadri s’est traduite par une succession de phases d’adaptation. Le choc culturel, bien présent, l’a d’emblée marqué lors de son arrivée. C’est d’abord l’attitude des autres à son égard qui l’ont surpris et choqué. En effet, l’attitude plus fermée et individualiste des gens était très différente de celle à laquelle il était habitué. Le simple fait de ne pas dire bonjour à quelqu’un qu’on connaît l’a chamboulé. Ce genre de réaction a créé chez lui un questionnement quant à savoir si les gens étaient simplement timides ou si cette tendance était en fait sociétale. Encore aujourd’hui, même après 28 ans de résidence au Québec, il éprouve de la difficulté à s’habituer à cette distance constante entre les individus.

Un autre aspect non négligeable de l’adaptation au nouveau contexte réside dans le climat du Québec. En effet, il a dû composer avec une température glaciale, contrastant avec la chaleur torride dans laquelle il avait évolué jusque-là. Comme il déteste au plus haut point la neige et la température glaciale, plusieurs de ses amis considèrent à la blague qu’il « s’était trompé de pays de résidence ». Afin de se défaire de cette température, Kadri a eu la chance de retourner à plusieurs reprises dans son pays d’origine. Ces courts arrêts en terrain connu lui ont d’ailleurs permis de se ressourcer et de passer du temps avec ses proches et sa famille.

La phase transitoire a toutefois eu des effets bénéfiques pour Kadri. En effet, être au Québec lui a permis de quitter un pays de dictature et d’accéder à une toute nouvelle liberté. Ajoutés à la démocratie, les services offerts aux citoyens ont amélioré significativement ses conditions de vie. Il soutient s’être bien adapté au Québec au fil du temps. Il a d’ailleurs pratiqué de nombreuses activités ludiques québécoises, dont le camping en tente-roulotte et la pêche. Il avoue s’être intégré réellement et pleinement à la culture québécoise lors de sa rencontre avec une Québécoise dont il est tombé amoureux et avec qui il a créé une famille extraordinaire.

Racisme

Il dit avoir été victime de racisme à plusieurs reprises. Il considère que les gens sont mal informés, mais surtout ignorants de ce qui se passe réellement dans le monde. Plusieurs pensent que dès qu’on vient d’Afrique, la peau est obligatoirement noire. Il s’est indigné de voir à quel point le chemin est long pour finalement éduquer les autres à cette réalité. Le racisme est d’ailleurs un fléau qui se présente souvent sous plusieurs visages. Bien souvent, Kadri ressent du racisme au-delà des mots, à travers les regards portés sur lui. Les gens le regardent différemment des autres. Il sent d’ailleurs une certaine crainte à son égard, un climat plus tendu que dans son pays d’origine. Ce sentiment difficilement explicable est visible, surtout lorsqu’on demeure dans notre pays d’origine et qu’on ne connaît pas la différence. Une personne ne peut pas véritablement comprendre le racisme tant qu’elle n’en a pas été victime directement.

Le racisme est aussi palpable dans le secteur de l’emploi. Malgré ses qualifications, diplômes et compétences acquises, il avoue avoir eu de la difficulté à se trouver un emploi. À compétences égales, formations, expériences et curriculums vitae identiques, le Québécois de souche sera toujours préféré à l’immigrant. Il admet qu’être immigrant renferme son lot de défis et qu’au quotidien, ce poids est lourd à porter. En tant qu’immigrant, il faut être deux fois meilleur que les autres, toujours se prouver et se surpasser, c’est un combat constant à livrer quotidiennement.

Le contexte social actuel tend à rendre Kadri craintif pour l’avenir. En effet, peu sont ouverts à la différence et plus le temps avance, plus les pensées péjoratives deviennent ancrées dans l’esprit collectif. Il est peiné de devoir toujours s’expliquer, de s’excuser et de condamner des actions qui sont perpétrées par d’autres. Il constate qu’investir autant d’efforts en ce sens ne sert à rien et que bien souvent, il vaut mieux opter pour la réponse courte ou pour l’ironie. Il considère d’ailleurs que se défendre n’aide en rien au changement d’attitude. On fait souvent dire aux médias n’importe quoi. Dans tous les cas, la finalité est la même, une incompréhension marquée du contexte et de la réalité.

La perception québécoise des arabes s’est empirée au fil des ans. Les événements du 11 septembre ont d’ailleurs tout changé en instaurant un climat de peur et de méfiance. Selon lui, ce climat risque de durer encore longtemps. Il avoue malgré lui entretenir une vision pessimiste pour l’avenir. Ce qui s’est produit à la mosquée de Québec en janvier 2017 a provoqué selon lui une vague de sympathie qui sera éphémère. Malgré les avancées en ce sens, il ne pense pas que cette compassion de circonstance durera. Les perceptions négatives continueront de perdurer au fil du temps.

Projet d’avenir

Il a encore bien des projets pour l’avenir. Il aimerait d’ailleurs avec humour ouvrir sa propre franchise Dairy Queen dans les prochaines années ici au Québec avec une succursale en Libye. « La température assez chaude de la Libye inciterait à coup sûr les gens à consommer de la bonne crème glacée molle toute l’année durant! ». Malgré tous les obstacles que la vie a mis sur la route de Kadri, il a su les surmonter et s’adapter à sa nouvelle réalité. Il a bâti en sol canadien une nouvelle vie avec sa famille aimante qui s’est d’ailleurs agrandie quelques jours avant notre entrevue. Son épopée ne peut que nous inspirer à s’ouvrir davantage aux autres, puisqu’on réalise à quel point ils ont tant à offrir. L’exemple de Kadri est celui d’une personne inspirante, dotée d’une grande gentillesse et d’un sens de l’humour immense.

Tripoli. Source : https://pixabay.com/fr/tripoli-libye-ville-afrique-2229019. Crédit : malek_sreti

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