24 Jamel X.

Gabrielle Germain

Jamel, âgé de 46 ans, habite au Québec depuis maintenant 20 ans. Il a eu un très long parcours scolaire et professionnel, tant au Maroc qu’au Québec. Il est titulaire d’un diplôme d’études en ingénierie, d’un baccalauréat et de deux maîtrises. Avant d’obtenir un emploi loin de chez lui, il n’avait jamais envisagé déménager au Québec.

L’arrivée au Québec

En 1996, il a vécu son déménagement vers le Québec. C’est à la suite de son embauche pour le groupe ONA (Omnium Nord Africain) qu’il a déménagé au Québec pour travailler sur une étude de faisabilité d’un gisement d’or au Maroc avec une université québecoise. C’est également dans ses quatre premières années au Québec qu’il a fait sa première maîtrise. Avec son bagage d’expérience, il avait pu obtenir une Bourse de la Francophonie, ce qui a grandement facilité son arrivée, puisque cette bourse s’ajoutait à son salaire. Jusque-là, il avait toujours en tête de retourner dans son pays d’origine. C’est pourquoi, lorsqu’il a déménagé, il avait une entente avec son employeur : une fois l’étude de faisabilité terminée, il serait transféré au Maroc.

Son arrivée au Québec a été plutôt difficile. Les mœurs et coutumes du Québec différaient de ceux de son pays d’origine : l’alimentation, les valeurs et les traditions, pour ne nommer que cela. Jamel précise qu’au Maroc, les gens priorisaient les valeurs familiales, contrairement à ce qu’il a pu voir au Québec. « Même si on le voit, on ne le voit pas comme au Maroc », a-t-il confié en parlant des valeurs familiales au Québec.

Une des premières choses qui l’a frappé à son arrivée, c’était la différence entre les repas du Maroc et du Québec. Au Maroc, les soupers se font tous en famille. Quand il s’est installé à Québec, il ne savait pas cuisiner et n’avait pas d’entourage. Il a donc dû manger dans les restaurants, ce qui constitua une autre surprise pour lui. Au Maroc, les restaurants sont conviviaux et chaleureux. Au Québec, on retrouve beaucoup de restauration rapide, les repas sont souvent individuels plutôt que familiaux et les restaurants sont très chers. Il a dû faire preuve d’adaptation.

Jamel arriva en septembre 1996, peu après le début de la session d’automne. Dès son entrée dans le bureau du directeur, il put voir l’étonnement dans ses yeux, un étonnement qui semblait dire : « Mais qu’est-ce que cet homme fait ici, après le début des cours? ». Il compléta une demande tardive d’admission. À son arrivée, il n’avait pas de logement et dû dormir dans une chambre d’hôtel durant les trois premières nuits. Lorsque le directeur le sut, il lui fit réserver immédiatement une chambre dans les résidences. En effet, le directeur se montra extrêmement accueillant et accommodant : c’est lui qui le présenta à l’équipe complète de chercheurs, composée de 16 personnes. C’est encore lui qui lui proposa de faire une maîtrise tout en travaillant sur l’étude. Cette maîtrise le rendait éligible à une deuxième bourse de la francophonie, ce qui était très intéressant.

Le dilemme : retourner au Maroc ou rester au Québec?

Durant les trois années passées au Québec à travailler sur le projet de recherche, Jamel eut la possibilité de faire quelques visites dans son pays d’origine pour, entre autres, aller voir la mine sur laquelle il travaillait et visiter ses proches. En 2000, il termina sa première maîtrise. À ce moment, ses plans étaient toujours de retourner au Maroc. Après tout, dès le début, il était persuadé qu’il n’allait pas faire sa vie au Québec, que c’était une situation temporaire et que son retour au Maroc allait se faire dès que l’étude de faisabilité serait terminée et approuvée. Toute de même, un des chercheurs avec qui Jamel travaillait s’est gentiment occupé de faire tous les papiers d’immigration. Six mois plus tard, tout était dans l’ordre. Néanmoins, des complications dans les bureaux marocains rendaient les choses difficiles : des licenciements, l’arrivée d’une nouvelle administration, etc. Jamel perdit tous ses contacts marocains dans l’entreprise. Malgré tout, ses papiers d’immigration étaient complétés et la décision lui revenait quant à savoir s’il voulait ou non retourner au Maroc. Le dilemme était là : bien qu’il ne tenait pas à rester au Québec, retourner travailler au Maroc ne semblait pas avantageux vu les circonstances. Au final, il décida de rester au Québec. Il termina sa deuxième maîtrise en 2002.

La réorientation de carrière

Après toutes ces années, Jamel s’est rendu compte que les mines n’étaient pas son domaine. Il entreprit donc une réorientation de carrière, bien que son nouvel emploi fut dans une branche similaire. Avec son parcours impressionnant, il obtint rapidement un emploi au gouvernement, tout en continuant des études de soir. Toujours insatisfait de son emploi, il démarra une entreprise de formation en informatique, sans diplôme dans le domaine, parallèlement avec son emploi au gouvernement. Une fois son entreprise viable et fonctionnelle, il quitta son emploi pour se consacrer entièrement à son entreprise.

La vie amoureuse

En 2010, Jamel rencontra celle qui deviendra sa femme alors qu’elle résidait toujours au Maroc. Leur mariage fut officialisé sur papier, au Maroc, en 2011. Les mariages, au Maroc, sont des événements pouvant être célébrés plusieurs mois après avoir signé l’acte officiel. Il s’agit de très grandes soirées axées sur la famille, ce qui était spécialement vrai dans la famille de sa femme.

Dans sa famille, c’est intense. Quand on se réunit, c’est tout le monde qui y va, même les enfants. Quand on dit qu’il y a un événement à célébrer, alors là, c’est pour tout le monde!

En 2014 naissait leur première fille. Contrairement à leur deuxième enfant, cette jeune demoiselle vit le jour au Maroc plutôt qu’au Québec, puisque sa femme n’est arrivée au Québec qu’en 2015.

La crainte culturelle

Depuis que Jamel et sa femme se sont installés au Québec avec leurs deux enfants, une crainte reste et demeure. Le fait d’avoir plusieurs cultures dans sa vie peut mener vers une crise d’identité. Voir leurs enfants grandir au Québec, s’intégrer aisément à la société et intégrer à leurs valeurs le multiculturalisme leur fait craindre que cela devienne une menace pour leur équilibre. Bien que le Maroc soit leur pays natal, il commence à être oublié.

C’est de se réclamer de deux pays, mais sans identité. Le malheur des enfants qui naissent de parents immigrants, c’est l’histoire qui risque de se répéter. Comme en France – on en est à la quatrième génération – à un certain moment, mes enfants vont grandir, mais auront toujours à vivre avec un problème d’identité. En grandissant, elles vont voir le regard des autres enfants se poser sur elles différemment. Elles finiront par se sentir comme si elles n’étaient pas québécoises, parce qu’elles seront différentes des autres.

Tout cela soulève la question de l’éducation. Jamel affirme qu’il croit très important que les autres enfants apprennent que malgré l’apparence différente de ses enfants, celles-ci sont tout aussi québécoises que tous les autres enfants. Au Maroc, il craint que ses filles soient jugées comme étrangères, puisque leur discours ne serait pas « du bon arabe ».

Le mot de la fin

Dans l’ensemble, son expérience d’immigration fut tout de même positive. Il put avoir le soutien et l’aide dont il avait besoin. Malgré tout, les craintes reliées à la culture, surtout au sujet de ses enfants, restent pour lui et son épouse une préoccupation constante.

Maroc. Source : https://pixabay.com/fr/maroc-essaouira-btiment-1602651. Crédit : olafpictures

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