51 Najah Whidat

Nadine-Tasnime El-Whidi

Najah rayonne de bonheur. Je la rencontre dans sa chambre d’hôpital. Pourquoi? Parce que dix heures plus tôt, Najah a mis au monde le petit dernier de la famille, Keenan. Elle est épuisée, mais témoigne, en arabe, de la bonté du personnel soignant et de la qualité des soins reçus. Keenan dort paisiblement dans les bras de sa fière maman. Plusieurs membres de la famille sont réunis autour du lit pour l’admirer. La chambre est double, et le jeune couple voisin semble dépassé par le nombre de personnes présentes. Je commence l’entrevue, devant un public distrait par les mouvements du bébé.

Une enseignante dans une Libye tendue

Najah grandit dans une famille aisée de Tripoli, capitale libyenne. Sa maison était grande et son jardin encore plus grand. Au début de la vingtaine, elle termina ses études en enseignement et décida de mener une carrière en éducation spécialisée au secondaire. Ses études terminées, elle rêvait, comme plusieurs jeunes femmes de son âge, de trouver son prince charmant et de vivre une vie de rêve avec lui.

Elle rencontra alors, par l’entremise de membres de sa famille, un certain Kadri X., de 12 ans son aîné.

J’étais impressionnée par sa carrière prolifique et surtout par son succès à l’étranger!

En effet, Kadri X. avait fuit plus tôt la dictature de Kadhafi et avait déserté l’armée libyenne, alors en conflit avec le Tchad, pour s’établir au Canada. À la suite du pardon national en 2004, ce dernier put retourner dans son pays d’origine pour visiter sa famille et fit alors l’heureuse rencontre de Mme Whidat.

Sous contrat avec une firme parisienne, Kadri invita Najah à venir avec lui. Celle-ci n’était encore jamais sortie de sa Libye natale, à 27 ans. Angoissée par un pays si différent du sien et rebutée par sa méconnaissance de la langue française, Najah fit maints allers et retours entre la France, où elle pouvait vivre une luxueuse vie parisienne avec son fiancé, et la Libye, où se trouvait toute sa famille, mais surtout tous ses repères.

Le choc du printemps arabe

Rapidement, le couple se maria en une cérémonie digne des Contes des mille et une nuits, puis accueillit leur premier enfant, Mohamed. Ils décidèrent alors de se réinstaller définitivement à Tripoli. Mais, au même moment, un grand mouvement prenait vie dans le monde arabe : le « printemps arabe ». En effet, incapables de tolérer de nouvelles décennies de dictature et d’abus, les populations de nombreux pays arabes se révoltèrent. L’instabilité et la violence devinrent chose du quotidien et le danger, omniprésent.

Après plusieurs mois d’hésitation, Kadri X. repensa alors au Canada, son ancienne terre d’accueil, et choisit d’y amener sa femme et son fils pour assurer leur sécurité. Le choc fut « terrible » pour Najah. Extrêmement proche de sa mère et de ses frères et sœurs, elle fut déchirée de devoir s’en séparer pour une durée indéterminée, d’autant plus qu’elle savait qu’elle serait en sécurité, mais qu’elle ne pouvait garantir la même chose pour sa famille.

Les défis de l’adaptation

Arrivée au Québec en septembre 2014, elle ne fut pas choquée par le froid comme ce fut le cas pour son mari lors de sa première visite. Elle eut de la chance : certains membres de la famille de Kadri X. étaient déjà établis au Québec et lui réservèrent un accueil chaleureux. Néanmoins, elle était « complètement terrifiée » et m’avoue l’être toujours aujourd’hui.

N’ayant pas réussi à apprendre le français ou l’anglais assez rapidement, elle vit encore dans l’anxiété constante d’avoir à communiquer, que ce soit à l’épicerie ou à l’école de langue qu’elle fréquente. Habituée à enseigner, elle a été rapidement découragée et embarrassée par sa difficulté à apprendre le français. Elle désire plus que tout travailler et s’intégrer à la société québécoise, mais l’obstacle de la langue lui semble insurmontable. Elle reste toutefois optimiste et vise une potentielle carrière dans le monde de la beauté et de l’esthétique, chose inconcevable pour elle en Libye, où les études universitaires sont extrêmement valorisées.

Elle décrit les Canadiens comme des gens « très gentils » et « qui veulent toujours aider les autres du mieux qu’ils peuvent ». Dès son arrivée, elle fut impressionnée par la multitude de services offerts aux citoyens et par les grands magasins à l’américaine. D’ailleurs, lorsque Najah s’apprêtait à retourner en Libye pour y visiter sa famille, elle passa deux semaines entières à faire les boutiques pour trouver des cadeaux uniques à offrir.

Elle affirme n’avoir jamais vécu de racisme ou s’être sentie dévisagée depuis son arrivée, et ce, malgré le fait qu’elle porte le voile islamique. Son mari, plus pessimiste, croit que cette chance est due à son incapacité à communiquer avec les Québécois. Il dit que Najah « a grand cœur et voit le bien chez les autres d’abord et avant tout ». Elle lui réplique immédiatement que, lors de sa grossesse, elle a interagi avec de nombreux employés de l’hôpital et qu’ils ont tous été « adorables ».

Intégration

Bien que Kadri X. ait vécu au Canada pendant de nombreuses années, l’intégration est encore difficile pour Najah. Son fils Mohamed eut également du mal à s’adapter au Québec. La première réflexion du petit fut la suivante : « Hé Maman! C’est trop bien le Canada, il y a de l’électricité ici! ». Il montrait malheureusement plusieurs signes de traumatismes dus à la guerre civile en Libye. Aujourd’hui, il apprend lentement mais sûrement le français et adore le McDonald’s et les jeux vidéo, comme tout petit garçon québécois de dix ans!

Najah soutient que sa famille lui manque tous les jours, toutes les heures. Elle parle d’ailleurs à ses meilleures amies et à sa mère chaque jour, sans faute, depuis trois ans. Elle s’estime chanceuse d’avoir pu échapper à l’instabilité libyenne, mais affirme que si ce n’était que d’elle, elle ne serait jamais partie de la maison seule, laissant derrière tout ce qu’elle connaissait.

La famille de Najah lui manque d’autant plus que celle-ci s’agrandit. Elle a hâte de rentrer en Libye et de retrouver sa vie d’avant : sa grande maison, ses belles voitures, son emploi, son confort, mais surtout son entourage. Déménager au Canada, c’était « repartir à zéro » pour cette petite famille, plus particulièrement pour Najah. Le fait d’échanger son mode de vie pour un autre, complètement différent, fut la source d’une grande anxiété. Mais aujourd’hui, après avoir donné naissance à son premier enfant canadien, Najah se sent finalement chez elle et a hâte de voir grandir cet enfant québécois.

Son fils nouveau-né, dans les bras de l’auteure. Crédit : Nadine-Tasnime El-Whidi

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