43 Sally Kaissy Kadri

Cassandre Poissenot

Jeunesse entre Liban et Iraq

C’est à Baalbek, le 12 mai 1930, que Sally Kaissy vit le jour. Elle y vécut neuf années avec ses parents, ainsi qu’avec sept frères et sœurs. Sa scolarité se fit en arabe et en français, ce qui lui fut d’une grande utilité. Lorsqu’elle eut neuf ans, son père quitta le Liban pour l’Iraq, la découverte du pétrole ayant créé un débouché d’emplois plus qu’intéressant. Baalbek était une ville aussi paisible que magnifique, mais il était plus avantageux, économiquement parlant, de partir pour l’Iraq. Avant de dépayser toute la famille, son père partit en explorateur. Après quelques temps, il appela sa femme pour qu’elle vienne le rejoindre, seule, afin de voir si elle s’y plairait. Sa mère se rendit donc en Iraq et s’imprégna des arômes locaux. Elle aima beaucoup ce nouveau pays et savait que ce serait le début d’une merveilleuse aventure. Elle retourna donc au Liban chercher toute la marmaille pour que la famille puisse se réunir sous d’autres cieux.

Sally l’aventurière

À 18 ans, Sally décida d’aller étudier les sciences infirmières en Angleterre. Avant son départ, la sœur de son père leur rendit visite en Iraq. Elle habitait Windsor en Ontario, au Canada. C’est à ce moment que Sally apprit à sa tante le métier qu’elle avait choisi. Surexcitée par cette nouvelle, sa tante s’empressa de lui parler des opportunités qu’offrait le Canada : on y manquait cruellement d’infirmières.

Sally Kaissy ne connaissait pas la méchanceté. Elle était habitée par une naïveté des plus pures. Elle en paya d’ailleurs le prix lors d’un de ses voyages. Durant les vacances d’été, Sally quittait l’Angleterre pour aller visiter l’Europe. Un été, elle quitta son dortoir anglais pour aller découvrir Paris. Avant de partir, un des médecins de l’hôpital où elle étudiait lui donna un appareil photo pour qu’elle puisse se ramener des souvenirs uniques. Lors de son deuxième jour à Paris, Sally échappa à un enlèvement et se fit voler l’appareil photo.

La rencontre avec son futur mari

C’est entre 1961 et 1962 que Sally immigra au Canada, à Windsor en Ontario. Un jour, se retrouvant par hasard chez des amis, Sally rencontra un homme qui allait changer le cours de sa vie. Quelques semaines précédant cette fameuse journée, cet homme se trouvait à Beyrouth et rencontra la sœur de Sally. Ils discutèrent de son projet à lui de quitter le pays pour aller en Amérique et sa sœur lui dit : « J’ai une sœur à Windsor. Si jamais tu passes par là et que tu la vois, dis-lui de nous écrire. » Peu de temps après, il s’envola pour Toledo en Ohio. Il y rencontra un cousin qui lui apprit qu’ils avaient un autre cousin à Windsor en Ontario. Il décida de s’y rendre. C’est en voulant rencontrer son cousin qu’il tomba sur Sally. Ils se plurent au premier regard. Ils parlèrent pendant huit heures consécutives. Pendant les jours qui suivirent, ils s’apprivoisèrent doucement, tendrement. Au bout de cette semaine idyllique, ils prirent la décision de se marier.

Sally, la voyageuse

Une fois qu’ils furent mariés, ils quittèrent le Canada pour retourner au Liban, à Beyrouth. En 1963 naquit leur premier enfant. Son mari travaillait pour la compagnie aérienne Air Liban. Il avait l’opportunité d’obtenir les billets d’avion à moitié prix. Il proposa donc à Sally d’aller en Angleterre pour qu’elle lui montre où elle avait étudié. Ne reculant jamais devant l’occasion de voyager, Sally accepta avec joie. C’est avec nostalgie qu’elle fit découvrir à son mari et à son fils l’hôpital où elle avait étudié. Elle leur fit rencontrer tous les médecins et toutes les infirmières. En rentrant au Liban, il regarda sa femme et lui dit doucement : « Sally, qu’est-ce que tu dirais si on retournait au Canada? » Elle était en accord avec lui. Le Canada était un choix évident pour eux. Tous les deux avaient étudié en français et ils parlaient également très bien l’anglais. Ils avaient aussi inculqué cet héritage linguistique à leurs enfants. Il lui dit alors de n’en parler à personne puisque rien n’était sûr : peut-être iraient-ils au Canada pour une visite, peut-être y seraient-ils pour toujours. Sally connaissait son mari : elle savait très bien qu’il envisageait de ne pas retourner au Liban. Un jour, il dit : « On va vivre à Québec! » Sally se souvint alors que sa directrice d’études avait dit qu’elle pouvait travailler n’importe où au Canada avec son diplôme, sauf au Québec. Prise dans un dilemme, elle décida de faire taire cette petite voix et de suivre son mari dans cette aventure.

Sally au Canada

Ils atterrirent à Montréal le 24 mars 1967. Sally était enceinte de six mois de leur deuxième enfant. L’atterrissage fut donc mémorable puisque les agents de bord durent la protéger avec de multiples coussins afin de s’assurer du bien-être du bébé. Par la suite, ils se rendirent à Outremont, où la famille s’accoutumait à son environnement tranquillement. Le choc n’était pas trop grand puisqu’ils s’exprimaient déjà le français. Son mari recevait beaucoup d’offres des compagnies aériennes, mais elles venaient toutes de Vancouver et des régions anglophones. Il les refusa toutes puisque son objectif était d’habiter la ville de Québec. Devant cette impasse momentanée, Joe décida d’envoyer Sally et les enfants à Halifax où Sally avait une sœur. Ils furent ainsi séparés quelques temps jusqu’au jour où il l’appela pour l’informer qu’il avait trouvé un emploi au ministère du travail comme analyste de planification socio-économique. Elle quitta donc Halifax pour Québec. Bébés et bagages plein les bras, elle se rendit en train à Québec où l’attendait fébrilement son mari.

Sally à Québec

Tous deux ne regrettèrent pas leur venue à Québec. Ils avaient tous les deux aimé Montréal, mais ils tombèrent littéralement en amour avec la ville de Québec. Sally voyait Québec comme un grand éclat de lumière, un endroit avec de grands espaces où les gens sont chaleureux, ouverts et d’une gentillesse infinie. Une fois de plus, leur connaissance du français leur rendit la vie plus facile, quoique l’accent québécois leur donna du fil à retordre. Plusieurs personnes pensaient même que Sally était française à cause de son accent. Encore aujourd’hui, malgré tous ses efforts, elle n’arrive toujours pas à parler avec l’accent québécois.

Ils n’eurent aucun problème d’intégration. Elle se remémore la famille qui venait garder les enfants à l’occasion, ainsi qu’un monsieur qui travaillait avec son mari et avec lequel ils développèrent une grande amitié.

Un incident vint toutefois jeter le trouble dans la tranquillité de la famille : pendant qu’il voyageait à Montréal, pris dans une tempête de neige, son mari fut frappé de plein fouet par un camion roulant à vive allure. Son accident provoqua une vague de solidarité sans précédent de la part des Québécois et il put s’en tirer après un séjour à l’hôpital. De cette expérience tragique et douloureuse, Sally dresse un bilan positif. Elle découvrit que devant l’adversité, les Québécois se ralliaient et s’unissaient pour soutenir ceux qui vivent un moment de faiblesse. Elle découvrit la bonté de cette population et est encore particulièrement touchée de tous les gestes spontanés, la disponibilité, la générosité qu’ils reçurent. Sally restera marquée à jamais par tant de sollicitude.

Sally et le Québec moderne

Aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé. Les derniers événements à la mosquée de Sainte-Foy l’ont énormément choquée. Jamais Sally n’aurait cru que cela pouvait se produire à Québec. La seule méchanceté dont elle avait été victime jusqu’à ce moment était le vol de bicyclettes. Ça l’avait beaucoup attristée, mais ça n’avait rien avoir avec la douleur qu’elle ressent aujourd’hui en pensant à la tragédie de janvier 2017. Avant, les Québécois aimaient les Arabes et voulaient tout savoir de la culture arabe. Maintenant, il y a des gens qui les soupçonnent et les tiennent pour responsables de tout ce qui se passe dans le monde. Il y aussi ceux qui associent tout à la religion musulmane. Ceux qui connaissent réellement l’islam savent que cette religion n’a rien à voir avec la violence. Malheureusement, beaucoup de Québécois se fient aux informations haineuses propagées par des médias et font des amalgames douteux. De plus, ce n’est pas parce que les gens sont arabes qu’ils sont forcément musulmans. Au Liban, il y a plus de 18 religions officiellement reconnues par la loi.

La vie au Québec selon la fille de Sally

La fille de Sally côtoie des gens qui parrainent une famille syrienne. En arrivant, ils ne parlaient ni français ni anglais, ce qui était difficile. Elle croit fermement que le fait de parler la langue française a aidé ses parents dans leur intégration. Même s’ils ne connaissaient pas la culture, ils avaient les moyens de se souder à la population. Puisque ses parents parlaient français, ils ont été en mesure de se dénicher une épicerie européenne dans le Vieux-Québec. Cela peut sembler anodin et simple comme événement, mais ce fut crucial dans l’adaptation à leur nouvelle vie.

Elle souligne également la grande ouverture de ses parents. Sally a autrefois créé, avec deux autres femmes, l’association de la femme arabe du Maghreb et du Moyen-Orient. Cette association avait deux missions. La première était d’aider les femmes immigrantes du Maghreb et du Moyen-Orient à s’intégrer, que ce soit par des cours de langue ou de cuisine. La deuxième mission s’adressait aux femmes québécoises vivant avec des hommes ou des familles du Maghreb et du Moyen-Orient. Elles voulaient aider les femmes d’ici à comprendre cette autre culture. Elles donnaient des cours d’arabe, ainsi que des cours de cuisine. Avec la guerre du Liban, l’association a malheureusement dû fermer ses portes.

 Jusqu’à ses 18 ans, elle pensait qu’elle était Québécoise à part entière, ce qu’elle est. Mais en en allant s’établir à Montréal, elle s’est rendu compte qu’elle n’était pas Québécoise à 100 % et que d’autres valeurs lui avaient été inculquées. Ses parents n’ont jamais fait la différence entre les Québécois et les autres. Elle a toujours eu les mêmes libertés que ses voisins ou que son frère. Ses parents lui ont enseigné les fondements de base, le respect, etc. Simplement le fait qu’ils aient voulu habiter à Québec pour que leurs enfants apprennent le français démontre de leur part une très grande ouverture d’esprit.

Liens avec le Liban

Sally est toujours en contact avec deux de ses sœurs et certains membres de sa belle-famille qui habitent le Liban. Elle trouve beaucoup plus facile de garder le contact avec l’arrivée de la technologie. Elle utilise les courriels ainsi que Skype pour communiquer avec eux.

Comme message aux Québécois qui s’inquiètent de l’arrivée d’immigrants, Sally prescrit plus de tolérance et de chaleur dans leur accueil. Elle demande la même chose aux immigrés.

Les femmes Kaissi avec l’auteure. Crédit : Cassandre Poissenot

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