« Qu’est-ce que la réflexivité ? » – La conversation scientifique

Mélodie Faury

Une proposition de départ, ni fermeture, ni définition définitive

La démarche des Espaces réflexifs est résolument de penser avec, comme prise dans un mouvement collectif de la pensée qui donnerait à la subjectivité toute sa place, au sein de l’inter-subjectivité.

La réflexivité : serait-ce prendre conscience de la perspective depuis laquelle on parle, avec quels présupposés (postulats, hypothèses), quels aprioris, suivant quelles valeurs implicites, selon quelles normes (notamment de communication) intégrée?[1]

Les habitant.e.s et les lectrice.eur.s des Espaces réflexifs sont entré.e.s en dialogue avec cette proposition, comme un instantané qui ouvre plutôt qu’il ne clôt le partage de pensées sur la réflexivité.

Discussion
« Je reprends avec toi cette notion de partage, car qui dit réflexivité dit tendre à l’objectivité. Exercice bien difficile en restant centré sur son moi… La subjectivité est partout! Je ne dis pas que je ne l’aime pas, bien au contraire, et nous ne devons pas faire fi de sa présence. Après tout, elle nous façonne et nous donne notre couleur unique. Pour tendre au mieux vers l’objectivité, le regard extérieur, celui de l’autre sur notre propre façon de faire est des plus utiles. Une autre voix va nous raconter ce que l’on est et nous donner vie sous un autre jour. Je fais souvent appel à mes amis, parents, relations en fonction d’une situation donnée pour avoir un autre avis en plus du mien. Il arrive que l’on me donne d’autres éléments complètement inattendus qui m’ouvrent d’autres pistes ou qui me donnent une réponse si limpide et si claire que je me demande alors comment ne pas y avoir pensé plus tôt. A être trop penché sur le guidon, on en oublie de regarder la route et de contempler le paysage environnant : changeant (tant dans l’espace que le temps).
Je vois la réflexivité comme un moment analytique. Une véritable distanciation de soi. L’exercice n’est pas toujours évident. Mais je me pose face à la situation et je la décline sous tous les angles possibles et inimaginables posant à chaque fois le pour et le contre, les causes et les conséquences, avec des pourquoi, des comment, des hypothèses… et si je n’en trouve pas assez, je contacte l’autre. L’autre et son regard neuf, loin de mon moi!
Des regards qui se croisent mais des regards qui en disent long… Nos yeux sont bavards, paraît-il. Alors continuons cette conversation oculaire, entrecoupée de battements de cils et, loin d’être muettes, laissons nos scripto-voix (pensée pour Marie-Anne) colorer les murs de la Villa Réflexive.’’ Stéphanie Messal, 12/02/2012 à 21:49
Discussion
« […] plusieurs choses me viennent en lisant ta définition :
  • « prendre conscience » je suis pleinement d’accord, il y a même pour moi un acte ou même un geste cognitif, actif, au sens où ce n’est pas seulement se rendre compte mais entrer dans un processus de conscience ;
  • j’aime bien l’énumération : présupposés (des préalables plutôt conscients), a priori (des représentations plutôt inconscientes? vers l’idéologie?), valeurs (des préférences et objets de désir dans le champ éthique), normes surtout communicationnelles (des formats de parole qui sont aussi des formats de pensée) ;
  • j’ajouterais : des « points de vue » au sens plein que la « standpoint epistemology » féministe donne au terme : un angle qui est une torsion de la réalité (étant entendu que je ne postule pas de saisie transparente de la réalité) mais aussi des « méthodes » (de constitution/sélection des objets et des corpus, de sélection des positions théoriques, mais aussi des interlocuteurs)
Démêlons l’emmêlé, mais pas trop finalement, la réalité réflexive est aussi un peu emmêlée, un peu beaucoup même!’’, Marie-Anne, 13/02/2012 à 14:00
Discussion

Benoît Kermoal, le 19 juillet 2012, dans un billet intitulé « Premiers fragments d’une histoire réflexive »

« « prendre conscience de la perspective depuis laquelle on parle, avec quels présupposés (postulats, hypothèses), quels a priori, suivant quelles valeurs implicites, selon quelles normes (notamment la communication) intégrées, qu’il s’agit d’interroger, dont il s’agit de prendre conscience ».
Même si Marie-Anne Paveau souligne avec raison par ailleurs la plasticité de la notion de réflexivité, je trouve que la définition fournie par Mélodie a le grand mérite d’être parfaitement opératoire pour mon interrogation menée ici dans le domaine de la recherche historique. C’est aussi en utilisant les billets de Marie-Anne, les citations qu’elle propose des travaux de Pierre Bourdieu et les déclinaisons des boucles réflexives que j’ai commencé à comprendre combien le thème que j’évoque ce mois est lié à ma recherche. Par des moments symboliquement « circulaires », c’est-à-dire de retours à soi, de retours sur soi, on peut avancer dans la conceptualisation de son propre travail et mener mieux armé sa recherche en cours.
C’est pourquoi cette aire réflexive que représente ce carnet me semble si féconde pour alimenter mon propre travail. En conséquence, même si Martine a bien montré en quoi consiste le travail de l’historien-ne, il m’a paru logique d’aller voir ailleurs, d’aller presque en braconnier vers les autres sciences sociales pour trouver matière à l’exploration d’une pratique historienne réflexive. » Benoît Kermoal, 19/07/2012
Discussion
« Prendre le temps de comprendre d’où part notre interlocuteur et de quoi il parle » Julie Henry
« La réflexivité  comme un mouvement donc, qui fait quelque chose : ne serait-ce que par commencer à donner du volume, du relief, des dimensions à une situation. Comprendre qu’il existe cette façon de voir parmi d’autres, et que si je l’adopte, c’est un choix, celui d’une perspective parmi une diversité. Une conception qui permet d’éviter d’aplanir ce que l’on voit et de passer du cercle à la sphère, en constatant et en prenant en compte la partie nécessairement cachée, hors-cadre, hors vision que le choix d’un point de vue induit. » Julie Henry, 02/2012

Gloria França crée un lien avec ces réflexions dans son billet « Théorie et praxis politique en analyse des discours genrés (2) ».

Et j’ai moi-même poursuivi la réflexion les mois et les années qui ont suivi, grâce à la pensée vivante et généreusement partagée des autres, de mois en mois, d’année en année.

***

Billet original : Faury, Mélodie, 12 février 2012, « Qu’est-ce que la réflexivité? ». Espaces réflexifs [carnet de recherche], consulté le 2 mai 2018.  http://reflexivites.hypotheses.org/703

Crédit photographique : Abstract coloured pencils par Nikk, 2014, licence CC-BY


  1. Cette proposition de définition, ni exhaustive ni fermée, est elle-même très influencée par le questionnement de recherche que je déployais alors dans ma thèse.

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