*Interlude*

Marie-Anne Paveau

La réflexivité est un sport de combat

L’expression pas de côté m’est familière, je la situe dans le discours ordinaire de la psychanalyse, tant du côté des analystes que des analysants : parvenir à faire un pas de côté par rapport aux transmissions, aux normes, aux assujettissements de l’inconscient, aux déterminismes de la névrose, c’est l’un des principaux objectifs d’une analyse. Pas de côté, c’est la formulation d’une réflexivité spatialisée, par le déplacement de nos pieds sur le sol de notre existence. Le pas de côté, qui peut être un tout petit pas, est en effet celui qui nous décroche de la contrainte, qui nous fait trébucher dans le vide, seul lieu où l’on peut, de l’avis de mes propres petits pas, rencontrer la liberté de vivre et de penser. Le pas de côté m’évoque également la figure de Michel de Certeau, qui nous a appris, lui qui a accompli tant de déplacements, que le meilleur regard sur le monde n’est pas forcément le plus direct et le plus scrutateur. Luce Giard, dans la présentation du premier tome de L’invention du quotidien, rapporte qu’il désignait ainsi la manière d’inventer l’histoire : « faire un pas de côté ».

En travaillant un peu cette expression pas de côté, je me suis aperçue qu’elle désignait un placement du corps en boxe :

Un pas de côté, (en anglais, side-step), dans les sports de combat, est un placement du corps hors de l’axe d’attaque adverse par déplacement d’un ou de deux appuis. Certains spécialistes parlent également de « décalage » (un pied en dehors du couloir direct d’affrontement) et de « débordement » lorsque l’on sort du couloir direct d’affrontement.

On parle également de « pas de diagonale » lorsque le déplacement s’effectue sur un axe oblique (article Pas de côté (sport de combat) de Wikipédia).

prélude boxe

La réflexivité est donc bien un sport de combat, dans lequel l’adversaire est la linéarité des assentiments disciplinaires, le confort des chemins confortables du mainstream, la soumission au discours du maître. Le pas de côté, en même temps qu’il délinéarise notre pensée, nous apporte l’insécurité : si elle nous autorise une vraie pensée, alors accueillons-là comme l’invitée de nos travaux.

Si je suis entrée dans la villa d’un bon pas, et plutôt droit, puisque les lieux me sont connus, c’est de côté, de biais, en diagonale ou latéralement que j’ai envie d’envisager pendant mon séjour les rapports que nous, humains chercheurs, nous entretenons avec les êtres et les choses dont l’observation constitue ce qui est appelé la science humaine et sociale. Après les boucles et spirales de l’an dernier, j’ai choisi les géométries perturbées et les obliques pour décorer la villa cette année ; elles m’ont fait découvrir des photographes inconnus, et leurs paires d’yeux soutiendront mes regards de côté. Certeau et Feyerabend m’accompagnent, et Michaux, vieux complice des marges, doublera mes pensées de ses poteaux d’angle.

Les expressions musicales de Stéphanie Messal ont fait entrer en janvier les émotions dans ce lieu de pensée collective, suivies des charmantes formes brèves de Caroline Muller en février, convaincants et colorés morceaux de sa vie de chercheuse. Il me semble que ce sont deux genres de discours nouveaux qui ont animé la villa ces deux derniers mois, et je suis très sensible à ces inventions qui sont sans doute liées à cette forme particulière d’affection intellectuelle qui lie les locataires de ce lieu magique, et très certainement permises par Internet, « le seul outil qui fasse de la liberté d’expression autre chose qu’une pétition de principe », selon Laurent Chemla avec lequel je suis profondément d’accord.

Ma manière de faire en mars sera d’essayer de ne jamais quitter cette position du pas de côté, position acrobatique, combative, instable; cela implique des sorties de route incessantes, mais dont l’objectif est de mener quelque part. Où, je ne sais pas encore. C’est bien l’incroyable privilège d’habiter cette villa que de se réjouir de cette ignorance.

***

Billet original : Paveau, Marie-Anne, 1er mars 2013, « Prélude. La réflexivité est un sport de combat », Espaces réflexifs [Carnet de recherche]. http://reflexivites.hypotheses.org/4229

Crédit photographiqueAlain Delmas, 1999, Illustration de l’article « Pas de côté (sport de combat) » sur Wikipédia, Wikimedia Commons, CC.

License

Symbole de License Creative Commons Attribution - Pas d’utilisation commerciale 4.0 International

Réflexivité(s) de Marie-Anne Paveau est sous une licence License Creative Commons Attribution - Pas d’utilisation commerciale 4.0 International, sauf indication contraire.

Partagez ce livre

Commentaires/Errata

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *