« Pourquoi je vois pas mes yeux ? »

Marie-Anne Paveau

« si je veux pouvoir construire un observatoire d’où je puisse examiner à la fois mes objets et moi-même en train de les examiner, […] je dois accomplir cette boucle sur (de ?) moi-même qui me permette de “voir mes yeux” »

Après Stéphanie Messal et ses miroirs de la magie scientifique, après Mélodie Faury et ces mains qu’elle a mises à la pâte de la pensée commune, j’entre à mon tour dans la Villa Réflexive. Je m’y installe pour un mois, je l’ai agrémentée de quelques « boucles étranges, spirales réflexives et autres tortillons récursifs » et j’ai mis du Bourgogne à la cave pour recevoir les pensées amies. Pour le moment, cette expérience de carnet collectif est l’une des plus passionnantes de ma vie numérique de chercheuse et confirme la richesse tout à fait spécifique de la recherche en ligne : rencontres, dialogues, croisements, liens, collaborations. Si la recherche hors ligne est parfois, même souvent, silencieuse et solitaire (le retour sur nos travaux publiés n’est finalement pas si fréquent, explicitement en tout cas), la recherche en ligne est toujours peuplée des présences, paroles et pensées des autres (mars 2012).

« Les enfants font pipi dans les pots de fleurs »

J’ai choisi d’ouvrir ce séjour par (sous ?) les yeux des enfants en analyse. Éric Didier est un psychanalyste qui s’occupe principalement d’enfants. Il a publié en 2005 un très joli recueil, Paroles d’enfants à un psychanalyste, recelant quelques phrases-bijoux qu’on a envie de collectionner et d’avoir avec soi. Il vient de publier des conférences qu’il a faites en Chine en 2010, sous le titre : Moi, je laisse faire, je regarde les étincelles. La première contient un paragraphe intitulé « Pourquoi je vois pas mes yeux ? », où il explique que les enfants mettent l’univers en question, destituent les objets et empêchent que le monde ne soit une donnée non questionnable. Les humains devenus adultes, eux, prennent le monde comme il est, dans son apparente réalité sans faille ni feuilleté. Sans que le mot ne soit jamais prononcé, il s’agit là selon moi d’une parfaite description de la réflexivité, qui apparaît comme une capacité. J’aimerais que cette question soit le fil rouge de mes premières explorations des Espaces réflexifs (mars 2012).

Pourquoi je vois pas mes yeux ? 
S’il y a un trait spécifique au moment de l’enfance, c’est la capacité de s’étonner. On peut parier que la première question qui pourrait être posée par un nouveau-né au moment où il arrive au monde serait Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Cette question, il va la poser un peu plus tard, quand il sera enfant ; il va la poser à la moindre occasion. À l’âge adulte, cette capacité de s’étonner va le plus souvent disparaître, sauf pour les chercheurs et les artistes qui vont, eux, garder ce trait de l’enfance, cette capacité de questionner ce qu’ils rencontrent. Je crois que la très grande majorité des humains se bornent à prendre ce qui arrive comme une donnée incontestable, non questionnable, une donnée qu’il faut subir même si on doit s’en plaindre. Un bel exemple d’un questionnement radical d’un enfant, c’est celui d’un ami dont les parents m’ont raconté qu’il n’a pas parlé, qu’il n’a pas prononcé un mot pendant quatre ans. Un jour, à table, il a posé cette question devant ses parents, ce fut sa première parole : « Pourquoi je vois pas mes yeux ? » Sacrée question ! Les enfants sont d’abord des explorateurs qui vont questionner et subvertir les objets que les adultes ont depuis longtemps appris à voir sous l’angle de leur utilité, ou tout simplement, comme des « évidences ». Les enfants font pipi dans les pots de fleurs. J’ai vu une petite fille qui connectait un casque hi-fi à une bouteille de vin ! Destitution de l’objet utile. Elle fait écouter de la musique à une bouteille de vin ou elle fait boire, elle enivre la musique, c’est-à-dire qu’avec deux objets très différents, elle fabrique un nouvel objet. Cela, nous, nous ne savons plus le faire (Didier, 2011, p. 18-19).

Boucles réflexives et métalangage

Pour un linguiste, la pratique de la réflexivité est un peu particulière car elle est inscrite trois fois, pourrait-on dire, dans la constitution même de sa discipline et dans son objet. D’abord, l’objet de la linguistique n’existe pas dans la nature, et, selon la célèbre formule de Saussure, « bien loin que l’objet précède le point de vue, on dirait que c’est le point de vue qui crée l’objet » (CLG 23). Dans les Écrits de linguistique générale publiés en 2002, on trouve d’autres formulations intéressantes de cette propriété de la linguistique :

Voici le sens le plus général de ce que nous avons cherché à établir : il nous est interdit en linguistique, quoique nous ne cessions de le faire, de parler « d’une chose » à différents points de vue, ou d’une chose en général, parce que c’est le point de vue qui seul FAIT la chose. » (Saussure, 2002, p. 201 ; cap. de l’auteur)

Whitney a dit : le langage est une Institution humaine. Cela a changé l’axe de la linguistique. […]. Les autres institutions, en effet, sont toutes fondées (à des degrés divers) sur les rapports NATURELS des choses […]. Par exemple, le droit d’une nation, ou le système politique, ou même la mode de son costume, même la capricieuse mode qui fixe notre costume, qui ne peut pas s’écarter un instant de la donnée des [proportions] du corps humain. Il en résulte que tous les changements, toutes les innovations… continuent de dépendre du premier principe agissant dans cette même sphère, qui n’est situé nulle part ailleurs qu’au fond de l’âme humaine.
Mais le langage et l’écriture ne sont PAS FONDÉS sur un rapport naturel des choses. Il n’y aucun rapport à aucun moment entre entre un certain son sifflant et la forme de la lettre S, et de même il n’est pas plus difficile au mot cow qu’au mot vacca de désigner une vache. » (Saussure, 2002, p. 211 ; cap. de l’auteur).

Ensuite, l’objet et l’outil du linguiste sont une seule et même matière. Si j’analyse un corpus, qu’il s’agisse de mots, de phrases ou de discours, c’est avec mes mots, mes phrases et mes discours que je vais le faire : ces derniers auront alors un statut métalinguistique, ce qui signifie que des éléments de langage sont mis en œuvre non pour parler du monde, mais du langage lui-même. Dans l’énoncé : « L’expression carnet de recherche est utilisé sur la plateforme Hypothèses de préférence à blog », les deux segments en italique ne sont pas employés pour désigner des réalités (en usage), mais en tant que mots (en mention). Cette distinction usage/mention est fondamentale dans le discours linguistique et, à l’écrit, l’italique est la marque typographique de la mention métalinguistique.  En ce sens, on peut dire que tout le discours de la linguistique est pris dans une réflexivité métalinguistique.

Enfin, cette utilisation métalinguistique du langage est une propriété du langage lui-même (plus exactement : des langues naturelles), qui propose certaines formes de langue et de discours spécifiques à cet usage (en français, des expressions comme « pour ainsi dire » ou « au sens propre » sont des indicateurs de métalangage). Les deux aspects sont distincts et en même temps inséparables : la réflexivité comme fonction du langage, la réflexivité s’inscrivant dans des formes langagières. Dans cet exemple souvent cité, proposé par Jacqueline Authier-Revuz dans son ouvrage Ces mots qui ne vont pas de soi. Boucles réflexives et non-coïncidences du dire, on peut repérer deux boucles réflexives ou méta-énonciatives, c’est-à-dire deux formes langagières, qui parlent non de la réalité mais des formes même qui l’expriment :

Ah, non, changer des bébés toute la journée, moi je trouve ça emmerdant… au sens propre d’ailleurs, enfin, propre [rires], si on peut dire [conversation train, jeunes filles parlant du métier de puéricultrice, oct. 1984]

Ces deux formes sont « au sens propre d’ailleurs », qui constitue une sorte d’analyse sémantique du sens du mot emmerdant employé plus haut  ; et « si on peut dire », pointant la polysémie de propre (sens propre, bébé propre). Il y a donc ici comme une boucle dans la boucle, et le contexte ordinaire de l’exemple montre à quel point la réflexivité du langage n’est pas une question intellectuelle ou théorique, mais bien une pratique langagière ordinaire. Jacqueline Authier-Revuz a proposé l’expression de « boucles réflexives » pour décrire ce phénomène de ce qu’elle appelle aussi les « non-coïncidences » du dire :

C’est d’abord en tant que forme de l’énonciation, modalité énonciative spécifique, dans laquelle le dire d’un élément se fait, doublé de sa représentation, que j’envisage mon objet, même s’il est possible au-delà, de tenter de mettre en rapport , l’émergence, en contexte, de cette « boucle » méta-énonciative du mode de dire avec des facteurs relevant de la « discursivité » ou de la « communication », et des « conduites » et stratégies » qui peuvent s’y inscrire (Authier-Revuz, 1995, p. 25).

Dans l’exemple suivant, le mot force est l’objet de trois boucles méta-énonciatives, signalant un dédoublement du dire et une non-coïncidence des mots aux choses (plusieurs mots sont disponibles pour une même réalité) :

Eh bien, j’ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une force que vous nommez la Providence, que j’appelais le hasard, que mes compagnons appellent la chance. [Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, IVe partie, Vautrin au procureur de Granville]. (Authier 2008, p. 1)

Trois « noms » sont mentionnés ici, au sein d’une sorte d’analyse lexicologique spontanée : le nom Providence attribué à l’interlocuteur, le nom hasard auto-attribué et le nom chance attribué aux « compagnons ». Le dire se dédouble (se détriple ?) en un feuilleté réflexif (le prochain billet sera consacrés à cette question de la réflexivité des langues naturelles).
Les linguistes pratiquent cette triple réflexivité naturelle à leur discipline sans y penser, pourrait-on dire. On peut lui ajouter (en y pensant beaucoup…) la « quatrième » réflexivité, de nature transdisciplinaire, celles de nos « Espaces réflexifs », attachée à la recherche scientifique en général. C’est alors un choix épistémologique, théorique et méthodologique qui modifie le travail et oblige à « voir ses yeux ». La question de cet enfant muet s’ouvrant subitement à la parole est magistrale et formule magnifiquement ce que la pratique de la réflexivité peut avoir d’acrobatique et de périlleux : si je souhaite m’interroger sur mes propres pratiques, mes conceptions et mes arrière-plans, si je veux pouvoir construire un observatoire d’où je puisse examiner à la fois mes objets et moi-même en train de les examiner, alors je dois adopter cette position récursive, je dois accomplir cette boucle sur (de ?) moi-même qui me permette de « voir mes yeux ».

« la boucle est une image ancienne de la réflexivité dans plusieurs disciplines et c’est mon image mentale privilégiée de la notion »

Boucles étranges et spirales réflexives

La boucle est une image ancienne de la réflexivité dans plusieurs disciplines et c’est mon image mentale privilégiée de la notion. J’ai souvent dessiné au tableau dans les classes et les amphis, comme beaucoup d’enseignants sans doute, des boucles-flèches (ou flèches bouclantes ?) pour expliquer des phénomènes de retour, en particulier dans les énoncés métalangagiers et métadiscursifs qui traversent très fréquemment les textes. La « boucle réflexive », c’est aussi une notion mathématique très concrète, dans la théorie des graphes, dont on trouve de nombreuses illustrations. Il y a donc une imprégnation cognitive forte de cette image pour figurer la réflexivité.
Ce sont les raisons pour lesquelles j’ai choisi ce thème visuel de la boucle pour habiller le carnet Les Espaces réflexifs pendant mon séjour en Mars 2012.

Mais j’y ajoute celui de la spirale, qui me semble une variante significative de la boucle. La boucle revient au point de départ en ayant parcouru un cheminement qui transforme ce point de départ en autre chose ; la spirale ne revient pas véritablement au point de départ, elle avance en retours successifs vers un autre point, en général vers le haut, mais comme elle ne sort pas de son erre, on peut dire qu’elle n’aboutit nulle part, et qu’elle ne quitte finalement pas son point de départ. Mais dans les deux cas, une transformation s’opère par retour et cheminement et le point d’arrivée est différent. La spirale est en effet une sorte de « boucle étrange » (« strange loop » ), selon l’expression de Douglas Hofstadter qui la définit ainsi :

Le phénomène de Boucle Étrange se produit chaque fois que, à la suite d’une élévation (ou d’une descente) le long d’une échelle hiérarchique quelconque, nous nous retrouvons, à notre grande surprise, au point de départ (Hofstadter, 1985, p. 34).

À ces boucles et spirales se sont ajoutés, par la sérendipité de la recherche en ligne, des tortillons et tournicotis divers et variés.

En tout cas, dès les premiers mois de l’année 2012, la Villa réflexive a déjà occasionné de jolies rencontres de regard à regard. Je ne sais si je parviens à « voir mes yeux » ; mais j’ai aperçu les yeux de certains autres, et j’ai voulu qu’ils accompagnent les miens.
C’est la nature des cheminements récursifs qui m’intéresse, et la réflexivité est pour moi à la fois une pratique et un objet de recherche. Ma question sera essentiellement celle-ci : que fait la réflexivité ? En effet, plus que ce qu’elle est, je cherche à comprendre et à décrire ce qu’elle fait à la recherche et à la pensée, et comment elle le fait. La question semble simple ; elle est redoutable, et il faudra plus d’un séjour ici pour y répondre.

Discussion
« Aussi étrange que cela puisse paraître, moi qui ne suis qu’une artiste peintre, obsédé par le sentiment de présence ou le « faire-image » que suggèrent certains arrangements des choses sous le regard, ces histoires me « parlent » singulièrement. Parce que si un tableau met en évidence la travail du regard, c’est aussi une manière de chercher à surprendre le regard dans ce que nous renvoi le monde. »
JL, 02/03/2012 à 22:50
« merci de votre commentaire – il me semble qu’un des pouvoirs du peintre est exactement dans ce que vous dites, c’est-à-dire rendre compte du regard dans sa relation avec le monde et non pas des deux séparément – il y a plusieurs manières de regarder la réalité évidemment, on peut par exemple penser qu’elle est saisissable indépendamment du regard qui la contemple, mais pour moi elle est autant dans notre regard que notre regard est dans la réalité »
Marie-Anne Paveau, 03/03/2012 à 17:59
Discussion

« Chère Marie-Anne,
C’est un plaisir de te voir entrer dans la Villa Réflexive, de pouvoir t’y lire et échanger autour de ces écritures de Mars qui nous emporteront, à n’en pas douter, dans un tourbillon réflexif.
Ce carnet collectif, dans sa concrétisation, est jusqu’à présent une belle surprise, et une expérience dont je n’aurais pas pu deviner l’intensité. Les échanges qui s’y nouent, et qui naissent, hors du numérique tout autant que dedans, sont irremplaçables : ce sont des discussions scientifiques, renouvelées, avec des interlocuteurs connus mais aussi avec de nouveaux regards, rencontrés.
J’aime cette recherche en ligne que tu décris si bien, d’autant plus lorsqu’elle se tisse avec la recherche hors ligne. Et c’est, il me semble, ce que ces Espaces réflexifs font.
« les enfants mettent l’univers en question, destituent les objets et empêchent que le monde ne soit une donnée non questionnable » Je me formulais récemment que la réflexivité m’avait finalement renvoyée à l’âge des « pourquoi ». Elle invite en effet à ne plus rien considérer comme évident, acquis, donné d’une manière univoque. Je saisis donc avec plaisir ce fil rouge de la réflexivité comme « capacité », curieuse de voir où il va nous mener !
Je me permets de rajouter quelques questions à celles, passionnantes, que tu poses déjà : que fait la réflexivité à l’individu ? A ses relations aux autres, à sa relation à lui-même, à son identité (ou son être ?) ?
(La réflexivité comme pratique et objet de recherche, comme je partage cette approche !) »
Mélodie Faury, 01/03/2012 à 00:12
« l’âge des pourquoi, oui – les enfants des années 1970 avaient des encyclopédies, l’une s’appelait « dis pourquoi » et l’autre « comment ça marche » – je viens de voir qu’elle étaient rééditées et toujours vendues – j’ai un souvenir très précis de ces ouvrages et je suis tout à fait d’accord avec toi, l’adoption de la réflexivité rouvre aussitôt et définitivement ces questions – elles sont déstabilisantes et génèrent même une certaine angoisse je pense – la boucle n’est pas si joyeuse que cela, et parfois c’est pénible de rester la tête en bas… »
Marie-Anne Paveau, 01/03/2012 à 18:02

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Billet original : Paveau, Marie-Anne (1er mars 2012) « Pourquoi je vois pas mes yeux ? »Espaces réflexifs [carnet de recherche]. Consulté le 5 mars 2018, http://reflexivites.hypotheses.org/1139

Crédit photographique : « LooP », Brian Fenley, 2010, galerie de l’auteur FENLEYphotographY sur Flickr, licence CC

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