Quand le carnet collectif est devenu maison partagée

Mélodie Faury

Les habitant.e.s successif.ve.s ont exprimé combien cette métaphore du lieu habité n’est pas anecdotique.

Dès Mars 2012, les Espaces Réflexifs sont devenus pour celles et ceux qui les fréquentent « la Villa réflexive » :

La nouveauté, le caractère spécial, métaphorique, du terme maison et de l’expression chez nous est souligné par les guillemets, ressource typographique employée pour remarquer ce caractère. Aux Espaces Réflexifs, tout au long de quinze premiers mois de l’expérience, les guillemets de « maison » ont disparu, la maison est devenue villa, puis la villa (un espace signalé par le défini, donc bien connu de la part des participants du discours), #villa ou #VillaReflexive (avec le symbole # qui nous parle des origines dans les échanges sur le réseau Twitter) et finalement notre villa (un espace accompagné d’un possessif qui rend compte du sentiment des habitants). (Elena Azofra, 2018)

La métaphore de la #villa n’est pas venue tout de suite, elle s’est imposée et s’est filée au fur et à mesure que se déroulait cette aventure carnetière. Elle est maintenant naturalisée et je pense que pour nous tous ce carnet est réellement, dans notre esprit, une maison. Évidemment, chacun son style; j’avoue que j’imagine pour ma part une maison dessinée par Le Corbusier, ou Frank Lloyd Wright, ou encore Alvar Aalto, et décorée par Charlotte Perriand, Charles Eames ou Davos Hanich, oui, vous avez bien lu, l’exceptionnel acteur de La jetée était aussi architecte, décorateur et artiste. Et maintenant que je re-parcours le carnet-maison rétrospectivement, la métaphore impose son « pattern » : je ne peux plus relire les billets autrement qu’avec des images mentales de pièces, couloir, salon, cuisine, chambre d’amis, cave aussi, et même extension, jardin, qui ont jalonné humoristiquement nos commentaires et nos tweets (je crois même que nous avons évoqué la possibilité d’une piscine…). (Marie-Anne Paveau, 4 décembre 2012).

Figure 2 – Compte Twitter des Espaces réflexifs – @Villareflexive – 447 tweets, dont essentiellement des relais de publications des billets publiés sur le carnet de recherche collectif. Ce compte a été automatisé pendant plusieurs années dans ce sens.

La « maison », au fil des mois, se métamorphose, et ces métamorphoses nous parlent des habitant.e.s et de la manière dont elles et ils investissent, habitent le lieu :

Maison, j’ai dit maison? Oui, et mieux encore, je vous parle de villa! De ces villas grandes et généreuses, de celles qui évoquent cette dolce vita des vacances d’été à l’ombre des arbres (des gingkos paraît-il), et ces douces soirées d’hiver passées au coin du feu. Alors, maintenant que nous sommes en hiver, que le feu dans la cheminée crépite et pare nos joues d’un rose flamboyant, je m’en vais vous raconter l’histoire d’un carnet de recherche en ligne qui par le pouvoir magique de ses résidents se transforma en Villa Réflexive… (Stéphanie Messal, 26 décembre 2012).

La maison change mais reste la même, et des pages de son histoire se sédimentent au cours du temps. Cette métaphore nous apporte une forme de convivialité, vient agrémenter avec légèreté les rencontres et le passage de clés d’un.e habitant.e à l’autre, donne un côté ludique à l’arrivée et au séjour dans la maison. Mais cela va aussi bien plus loin et induit un respect et de la considération pour ce qui a été construit les mois passés, la créativité d’inventer de nouvelles pièces, la possibilité d’affirmer une spécificité du locataire nouveau, qui vient apporter sa marque, sa pierre, en créant au sein de l’espace collectif, de nouveaux espaces qu’il partage :

Ma Villa Réflexive, quelles vues, quelles perspectives?

D’abord une grande entrée, pour tous les invités,
Sans pièce de réception, étiquette ou recettes,
En guise de salon, une vue sur l’horizon,
La mer pour tout miroir, la marée comme horloge,
À l’heure d’internet, une bibliothèque,
Sons, images, vidéos, disons .. trésoro-thèque,
Une cuisine immense, où tout n’est qu’expérience,
À chacun ses épices, ses auteurs préférés,
Priorité aux restes, aux idées ‘gueules cassées’,
Elles forcent au recyclage, nous engagent au partage,
Peut-être une véranda, comme un point de passage,
Intérieur/extérieur, un peu chaude avant l’heure,
Protège les jeunes pousses, prolonge les vacances,
Multiplie la lumière, un lieu de bienveillance,
La porte sur le jardin où fleurissent nos semences,
À force de travail, d’attente, de patience,
Rien n’est jamais gagné, rien n’est jamais perdu,
En Villa Réflexive, soyez les bienvenus!

(Cécile Dubernet, 1er mars 2018)

Dans nos pratiques ordinaires et infra-ordinaires de la recherche, et plus spécifiquement de la pensée (ce qui n’est pas toujours la même chose à l’époque de l’hyper-évaluation du chercheur « produisant » et du publish or perish), j’aime l’écho de cette « Villa réflexive » avec les mots de George Perec :

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il? (Georges Perec, 1989)

Habiter un lieu, est-ce se l’approprier? Qu’est-ce que s’approprier un lieu? A partir de quand un lieu devient-il vraiment vôtre? (Georges Perec, 2000 [1974], p. 50)

Une Villa numérique où l’on pense au contact les uns des autres

Séjourner pendant un mois dans la Villa réflexive revient à résider physiquement et mentalement dans un lieu pour développer un sujet, une question (en 2014 le genre, en 2015 Dire le vrai, en 2016 les Résistances), en présence des autres :

L’écriture est toujours un acte co-construit dans l’espace de l’Autre. L’auteur n’est jamais seul d’un point de vue éditorial et s’inscrit dans une communauté épistémique qui construit un rapport un tant soit peu similaire au sien à leurs objets communs. La prise, comme l’écriture, est en effet toujours collective. L’écriture est alors un support de coopération ou de médiation collectif […]. (Muriel Lefebvre, 2013)

La Villa est le lieu de partage d’une réflexion en train de se construire, qui se déploie d’autant mieux qu’elle s’élabore dans un espace collectif bienveillant, invitant au décalage et à la pensée libre. La pensée s’expose tout en même temps contribuant à relier les habitant.e.s et celles et ceux qui lisent, parfois silencieusement.

La conversation silencieuse (Marin Dacos, 23 juillet 2009) des Espaces réflexifs se mesure par un taux de fidélité (Marin Dacos et Pierre Mounier, 2010) des lectrices et lecteurs, qui reste relativement stable entre 2,3 et 3,1. Les habitant.e.s viennent souvent avec leur propre lectorat, mois par mois, car elles et ils tiennent elles et eux-mêmes la plupart du temps un blog ou un carnet de recherche sur lequel elles et ils signalent leur résidence d’écriture dans les Espaces réflexifs[1], créant un lien hypertexte, une nouvelle porte d’entrée vers la Villa[2]. Ces liens sont parfois installés de manière pérenne (en plus d’un billet d’information) par les « habitué.e.s » des séjours dans les Espaces réflexifs, dans les colonnes de leurs carnets de recherche.

Figure 3 – Exemples de liens cliquables pérennes dans les colonnes structurants les carnets de recherche

  1. Exemples : https://consciences.hypotheses.org/245, https://misanthropologue.hypotheses.org/599, https://penseedudiscours.hypotheses.org/8995, https://laspic.hypotheses.org/682
  2. Mais l’arrivée de nouveaux lectrices et lecteurs et commentatrices et commentateurs peut aussi simplement témoigner de l’information transmise par l’auteur.e des billets à ses collègues, à ses proches IRL (In Real Life).

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