Doit-on être ému-e pour faire de l’histoire des émotions?

Benoît Kermoal

En revenant en 2013 à la Villa réflexive, la première sensation éprouvée en ouvrant la porte est de se dire que les choses ont bien changé depuis juillet 2012. Il faut croire que comme certaines rencontres précieuses, certains lieux peuvent modifier le cours d’une vie. Et en même temps, on doit se dire qu’il ne faut pas s’arrêter en chemin et reprendre les habitudes dans la villa. En 2012, j’écrivais ma thèse ; aujourd’hui je continue de l’écrire, je n’ose plus dire « terminer » tant la perspective de la fin s’éloigne à chaque instant. Mais justement dans ce mois de juillet 2013 passé dans la Villa réflexive, qui sera riche d’écriture, de petites victoires et de moments de découragement, de moments d’émotions tout simplement, il m’a semblé utile d’aborder la question de l’histoire des émotions.

La surprise au retour des archives, Nantes, 2013, photo DR.

C’est aujourd’hui un des nouveaux champs historiographiques les plus actifs, peut-être pour le moment davantage à l’étranger qu’en France. Sans trop savoir pourquoi pour le moment, je me dis que l’histoire des émotions peut avoir une importance déterminante dans ma recherche en cours. C’est pourquoi je vais me restreindre à étudier deux objets de ce nouveau chantier de l’histoire, à savoir le rôle des émotions dans les formes d’expression de la culture militante d’une part et l’importance de ces mêmes émotions dans l’étude du phénomène guerrier. Ce sont en effet les deux domaines qui m’occupent plus particulièrement, l’histoire du politique et l’histoire militaire.

Parmi les émotions de base, on peut retenir la peur, la colère, la joie, la tristesse ou encore la surprise ou le dégoût. Mais la gamme des émotions est plus large, plus complexe et l’une peut se superposer sur l’autre. Il faudra donc tenter de voir comment l’historien-ne étudie les émotions comme un objet historique. L’une des règles de ce mois de juillet 2013 que je me suis imposée, car je ne connais pas encore grand chose à ce champ d’études, est de découvrir l’histoire des émotions à travers quelques exemples et d’essayer en même temps d’en rendre compte. Cela oblige à sortir de la discipline stricto sensu de l’histoire et d’aller « braconner » dans des domaines plus variés.

Se préoccuper d’un champ historiographique que l’on ne connaît pas vraiment passe par la constitution d’une bibliographie raisonnée et par des lectures nombreuses. C’est une opération longue, parfois déroutante mais aussi exaltante. Commencer à s’approprier des thématiques, des problématiques, découvrir des auteur-e-s, tenter aussi parfois de comprendre et de poser une réflexion personnelle, cela prend du temps. Ce travail souterrain et peu visible en terme d’écriture nécessite un certain aménagement du temps de travail, ce que j’ai fait pour écrire dans le carnet collectif Les Espaces réflexifs.

Le titre formule ce qui me préoccupe : doit-on être ému-e pour faire de l’histoire des émotions ? Étudier en historien-ne les émotions m’oblige à poser cette question et à en mesurer les enjeux. Comme de nombreuses questions qui touchent à l’intime, le champ historiographique des émotions nécessite une implication du chercheur, il paraît en effet improbable de pouvoir s’exclure de sa recherche, de faire taire le for intérieur du chercheur lorsqu’on aborde de tels objets de l’histoire du sensible. Pourtant, il peut être intéressant, dans une perspective réflexive, de s’arrêter plus longuement sur un tel aspect.

Marie-Anne Paveau a ainsi formulé mieux que je ne pourrais le faire le rôle de l’émotion scientifique dans la genèse et la construction de ce projet collectif. Ce sont d’ailleurs ses réflexions roboratives qui m’ont incité à aborder ce thème de l’histoire des émotions durant ce mois de juillet. Comme point de départ ici, je voudrais m’interroger : de quand date ma dernière véritable émotion dans mon travail de recherche en cours ?

L’émotion des archives

Arlette Farge a brillamment exposé le rôle de l’émotion dans la fréquentation des archives (Farge, 1989). Je crois que si on fait ce long travail de consultation, de prise de notes, de découvertes parfois à l’aveugle des événements du passé, c’est parce qu’il y a une part importante d’émotion à la lecture des ces archives. Se profile sous nos yeux, à travers des vieux papiers ou de vieux souvenirs, l’incarnation du vivant qu’il faut ensuite transcrire en connaissance historique en respectant tout un outillage scientifique.

Ma dernière émotion aux archives fut le fruit d’un hasard. Je voulais consulter un type de dossiers qui m’apporte beaucoup dans la connaissance biographique des militants socialistes qui sont l’objet de ma recherche à savoir les dossiers individuels des personnels de l’éducation. Il faut pour pouvoir les consulter que ces instituteurs ou ces professeurs soient nés il y a plus de 100 ans ; ces dossiers sont souvent très riches, entre rapports d’inspection, enquêtes policières et administratives et comptes rendus de surveillance diverses et variées.

Donc je voulais consulter ce carton d’archives  et je me suis trompé de cote : au lieu de pouvoir disposer de dossiers d’instituteurs – j’avais au préalable repéré des noms qui m’intéressaient – j’ai demandé par erreur des dossiers d’institutrices suite à une mauvaise lecture des répertoires. Même si la SFIO dispose de militantes, celles-ci sont peu nombreuses et en dépouillant les liasses de documents, je me suis dit que ce ne serait que du temps perdu une fois le carton d’archives sur ma table. Mais j’ai aussi appris à découvrir de nombreuses informations par hasard, aussi par acquit de conscience, mais surtout parce qu’il me fallait attendre une demi-heure avant la prochaine levée des documents, j’ai survolé les dossiers.

« les émotions sont à ce moment un peu comme des fantômes du passé. Toujours présentes, mais évasives, entêtantes et presque étouffantes aussi parfois »

Le hasard et l’émotion

Je me suis assez vite arrêté sur un nom connu : l’institutrice Baco. Jean Baco est en effet un des dirigeants de la fédération socialiste du Morbihan avant la Première Guerre mondiale et durant l’entre-deux-guerres. C’est pourquoi j’ai lu plus attentivement le dossier de sa femme. Jean Baco, alors retraité de la marine, et Élisa se sont mariés en juin 1938. Pour le leader socialiste, c’est un remariage après un premier divorce, Élisa, elle était célibataire âgée de 43 ans à l’époque. Dans la biographie du Maitron de Jean Baco, on ne trouve rien sur sa seconde femme. Plus tard, lorsque j’ai voulu savoir si on pouvait trouver d’autres informations sur Madame Baco, je n’ai rien trouvé non plus. Mais cela n’a rien d’exceptionnel, tant les itinéraires que je croise sont souvent à l’image d’une poignée de sable qui passe entre les doigts : à la fin il ne reste que quelques grains coincés dans les doigts, comme il ne reste souvent que quelques bribes de renseignements des vies que je rencontre dans mon travail de recherche. Il faut faire avec.

Le dossier commençait par la fin, et c’est en remontant au fil des années que l’émotion est venue. Pourtant, je n’ai remonté ces années qu’avec réticence et inattention, cette institutrice dans les premières années d’exercice ne semblant pas avoir d’activité syndicale et politique. Et puis je suis tombé sur un rapport d’un inspecteur primaire de Pontivy destiné à l’inspecteur d’académie datant de 1922. L’institutrice avait obtenu un congé pour grippe peu de semaines avant :

Or, écrit l’inspecteur, une version circule depuis quelques semaines dans Pontivy, mais qui comme toujours dans pareil cas, n’est parvenue jusqu’à moi que lundi dernier, mettant le congé […] au compte non point d’une grippe mais d’un accouchement [1]

À partir de là on peut lire dans le dossier une histoire à plusieurs voix : les autorités scolaires craignent un scandale, tout comme le sous-préfet. On peut surtout lire l’expression de la domination masculine, le mépris affiché pour cette institutrice qui a accouché clandestinement et a ensuite dû abandonner son enfant, et enfin la volonté de faire taire les rumeurs. La lecture de tels rapports fut éprouvante, surtout lorsque l’inspecteur relate ce qui ressemble davantage à un interrogatoire. Et puis on trouve aussi la voix de l’institutrice qui se défend, qui contre-attaque, qui fait face ; elle ne baisse pas les bras, affronte ce monde masculin et dominateur :

Je ne veux pas méconnaître les règles de la discipline. J’accepte la vérité et la franchise mais je proteste contre la calomnie et crois devoir m’élever contre une sanction imméritée quand des accusations sont faussement portées [2]

C’est tout  un système de valeurs qui se révèle ici, le sort difficile des institutrices face à une administration purement masculine, le scandale pour l’époque des mères célibataires, le rôle des rumeurs dans une petite ville provinciale étouffée par le moralisme triomphant.

"Ici on respire" annotation sur une carte postale de 1910 "La colonie socialiste-Le Grand Air"
« Ici on respire » annotation sur une carte postale de 1910 « La colonie socialiste-Le Grand Air »

Alors oui, à la lecture de ce dossier, l’émotion m’a saisi. Comme quelques heures plus tard lorsque je lisais les démarches de la famille pour retrouver la trace d’un autre instituteur, Joseph Rollo, porté disparu en Allemagne à la fin de la guerre. Comme lorsque je relis actuellement des témoignages de militants socialistes durant la Première Guerre mondiale. Les émotions sont à ce moment un peu comme des fantômes du passé. Toujours présentes, mais évasives, entêtantes et presque étouffantes aussi parfois. Prenant sans doute trop souvent la place des émotions du réel, du présent. Je ne sais pas encore si pour faire de l’histoire des émotions, il faut être ému-e. Mais pour avancer dans ma recherche en cours, il faut faire avec.

Un parcours subjectif en histoire des émotions

L’histoire des émotions semble de prime abord un champ historiographique immense et aux contours mal définis. C’est d’ailleurs ce qui a pu dans un premier temps aiguiser ma curiosité. Et puis rapidement quelques évidences sont apparues en lien avec mon travail de recherche : je m’intéresse en effet à l’histoire du phénomène guerrier, de la violence et de la culture politique socialiste, autant d’éléments qui ont sans aucun doute des liens avec les émotions. C’est pourquoi, j’ai voulu essayer de mieux connaître l’histoire des émotions, mais selon les axes qui me préoccupent. On ne trouvera en conséquence ici qu’un parcours de lectures très subjectif, forcément incomplet, impressionniste mais opératoire pour mon travail en cours.

Définir les contours de l’histoire des émotions

Le flou de l'histoire des émotions, photo DR.
Le flou de l’histoire des émotions

Si c’est un domaine encore nouveau, on peut disposer de quelques travaux qui proposent de mieux saisir les principaux thèmes de recherche. Si cette catégorie d’analyse n’apparaît pas comme telle dans un récent ouvrage qui tente de faire la synthèse des réflexions dans le domaine historiographique (S.d.C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia, N. Offenstadt, 2010 ; on y évoque plutôt « l’histoire des mentalités» ou encore « l’histoire des sensibilités ») on peut retrouver plus récemment sous la plume de Jan Plamper (2013) une mise au point particulièrement éclairante dans l’ouvrage collectif À quoi pensent les historiens ? Faire de l’histoire au XXIe siècle dirigé par Christophe Granger. Ce fut pour moi le point de départ des lectures suivantes. Jan Plamper est en effet l’un des plus importants spécialistes de l’histoire des émotions. Auteur d’un livre sur le sujet, pour le moment seulement publié en allemand, il prépare actuellement une recherche sur la peur des combattants durant la Première Guerre mondiale. Autant dire que les travaux de cet historien me semblent être un élément incontournable sur ce sujet. Son article est d’ailleurs la seule synthèse disponible pour le moment en français et Pampler précise d’ailleurs qu’il faut aborder l’histoire des émotions avec précaution :

L’avenir de l’histoire des émotions s’annonce prometteur, pour peu que les historiens restent en dehors des neurosciences ou y pénètrent équipés de tous les instruments de navigation requis, avec une solide cartographie des lignes de faille et des sables mouvants de ce terrain épistémologique (J. Plamper, 2013, p. 240).

On mesure la portée de ces lignes si on remarque que quelques publications historiques récentes en France incluent les termes sentiment ou émotion, mais peut-être davantage comme une sorte de slogan vendeur que comme objet d’étude historique, ce qui risque de dilater dans un vaste fourre-tout cette nouvelle catégorie d’analyse[3].

Jan Pampler semble donc être un guide précieux dans la bibliographie concernant ce champ d’études. On peut également lire en anglais cet entretien paru en 2010 où l’historien précise ce qu’il faut entendre par une histoire scientifique des émotions. L’un des interlocuteurs de Pampler dans cet entretien est d’ailleurs également une des plus importantes spécialistes de ce sujet, Barbara Rosenwein, historienne du Moyen Âge et auteure d’un article programmatique précieux « Problems and Methods in the History of Emotions ».

La dernière mise au point qui m’a été très utile a été écrite par la directrice du Center for the History of emotions, de l’institut Max Planck de Berlin, Ute  Frevert. Cette historienne de l’Allemagne contemporaine est en effet l’auteure de Emotions in History, Lost and found (U. Frevert, 2011). Tous les problèmes auxquels on peut être confronté lorsqu’on s’intéresse à l’histoire des émotions sont abordés dans ce livre et c’est en conséquence l’ouvrage qui me semble le plus important à lire sur le sujet.

En conséquence, bien que rares soient pour le moment les travaux en français, on peut voir que l’histoire des émotions est un champ historiographique de plus en plus  foisonnant. Et la pratique de l’historien-ne dans ce domaine peut en plus être interrogée dans une démarche réflexive comme le souligne encore Jan Pampler :

Pour écrire une histoire des émotions, le propre comportement de l’historien peut lui-même devenir une source importante. Dans quel état d’esprit l’historien trouve-t-il les documents dans les archives ? Quelles sont les dimensions sensorio-affectives, haptiques, olfactives, etc., du travail sur les sources ? De quelle manière les historiens sont-ils entraînés à neutraliser leurs émotions afin de défendre leurs idéaux d’« objectivité » et de « détachement ? Afin de répondre à ces questions, les historiens des émotions pourront s’inspirer des anthropologues qui constituent la référence en termes d’autoréflexivité (J. Plamper, 2013 ; p. 239).

Je trouve que cette dernière citation correspond parfaitement à ce que j’essaye imparfaitement de faire en ce moment, d’autant que  nouveau champ historiographique oblige, l’histoire des émotions est de plus en plus visible sur Internet.

L’histoire des émotions en ligne

Il est en effet important de souligner ici que de nombreux travaux en cours à propos de l’histoire des émotions se retrouvent en ligne, sous forme de blogs, de carnets de recherche ou de revues. Non seulement c’est un domaine nouveau, mais en plus il utilise également de nouveaux moyens pour rendre compte des étapes de la recherche.

Là encore, plutôt que d’établir une longue liste de sites, je voudrais simplement indiquer quelques références qui me paraissent très utiles à consulter dans ce domaine. Sur la plate-forme Hypothèses.org, il y a tout d’abord le carnet en ligne Les émotions au Moyen Âge qui me semble le support sur Internet le plus utile sur cet aspect, tant par les diversités des contenus que par les nombreuses réflexions épistémologiques. De plus, ce carnet ne se retreint pas à la période du Moyen Âge et signale de très nombreux travaux sur toutes les périodes historiques. C’est en conséquence un outil indispensable.

Deux autres blogs sont aussi passionnants : tout d’abord The history of emotions qui dépend de la Queen Mary University of London, et ensuite Histories of emotion, from medieval Europe to contemporary Australia. Tous deux signalent et commentent les principales parutions dans ce domaine, et ils offrent en outre de très précieux outils de réflexion dans l’histoire des émotions.

Enfin la revue en ligne Passions in Context, International journal for the history ans the theory of emotions propose plusieurs articles qui éclaircissent les apports de l’histoire des émotions.

On peut enfin ici signaler également l’article qui est très souvent mentionné comme le point de départ de l’ensemble de la réflexion dans ce domaine à savoir « La sensibilité et l’histoire : comment reconstituer la vie affective d’autrefois », publié pour la première fois en 1941 et repris ensuite dans Combats pour l’histoire que l’on peut également lire en ligne.

S’écarter aussi de l’histoire pour mieux comprendre

Dans ce champ historiographique, on est très vite confronté à d’autres sciences que l’histoire. En effet, tout ce qui concerne les émotions implique par exemple les neurosciences, mais aussi sans aucun doute la philosophie ou la psychanalyse.

Trois livres de vulgarisation scientifique et un livre de philosophie m’ont permis de mieux comprendre en quoi les émotions pouvaient être une catégorie d’analyse utile pour l’historien-ne.

Le premier livre, L’erreur de Descartes. La raison des émotions (A.R. Damasio, 2010) a été écrit par le neurologue Antonio R. Damasio, dont les travaux sur les émotions sont mentionnés à maintes reprises dans mes lectures sur le sujet. D’un abord pas toujours facile pour un chercheur en sciences sociales, ce livre permet de mieux comprendre comment fonctionnent les émotions. Deux autres ouvrages m’ont été dès lors utiles : Le Sexe des émotions du psychiatre Alain Braconnier (2000) et surtout le récent La Vie des émotions et l’attachement dans la famille de Michel Delage (2013). Ce dernier livre me semble d’ailleurs être le plus facile à lire : écrit par un psychiatre du Service des armées, il a en effet le grand mérite pour moi de reprendre l’ensemble des travaux sur les émotions, de faire des mises au point claires et il permet en conséquence de mieux comprendre l’ensemble des enjeux.

Enfin j’ai relu pour l’occasion le livre du philosophe Pierre Zaoui (2010), parce qu’il me semble lié à cette thématique d’ensemble. J’essayerai d’ailleurs de le montrer dans le prochain billet.

Enfin, pour finir ce parcours de lectures, très subjectif et encore une fois lacunaire, je n’oublie pas mes deux principaux centres d’intérêt, l’étude du phénomène guerrier et celle de l’émotion en histoire politique.

L’émotion en guerre et en politique

En ce qui concerne le rôle des émotions dans l’histoire du phénomène guerrier, on doit tout d’abord signaler que c’est un domaine de recherches actuellement abordé par l’historien Guillaume Piketty comme le montre cette très riche bibliographie que l’on peut retrouver en ligne. On y retrouve de nombreuses références très utiles que je tente actuellement d’explorer davantage. Mais plus précisément dans ce  domaine, ce sont les travaux de l’historienne Joanna Bourke (1999) qui me sont le plus utiles, au premier chef son livre An intimate history of killing : face-to-face killing in twentieth century warfare qui est d’ailleurs le premier livre d’histoire que j’ai lu en anglais il y a quelques années. Elle dirige également des recherches dans le domaine de l’histoire des émotions en guerre comme la thèse de Linda Maynard qui porte sur  le thème suivant prometteur : « Emotional interactions between male family members during the First and Second World Wars ».

Pour finir, en ce qui concerne le rôle des émotions en histoire politique, ce sont les travaux de Christophe Prochasson qui me servent de guide. Ses deux livres, L’Empire des émotions (2008) et La Gauche est-elle morale ? (2010) offrent en effet une grille de lecture et un outillage méthodologique très utile dans ce domaine.

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« se méfier aussi des repentirs, des réécritures, de l’habillage ampoulé pas toujours forcément nécessaire »

Assis sur des cailloux à regarder des flammes

L’échange : ceci n’est pas un caillou

Je me dis que j’aurais voulu écrire davantage, mieux formuler mes idées, creuser certains exemples choisis. Mais l’écriture pratiquée pendant un mois dans les Espaces réflexifs oblige à accélérer le rythme et à se méfier aussi des repentirs, des réécritures, de l’habillage ampoulé pas toujours forcément nécessaire. Tant pis alors pour les raccourcis trop rapides, les répétitions et le flou de certains propos. Cette forme d’écriture est d’autant plus exaltante qu’elle est beaucoup plus libre que dans d’autres domaines plus académiques. Mais surtout, comme en juillet 2012, la réflexion, ici amorcée sur les liens entre l’histoire et les émotions, se retrouvera sous une forme ou un autre dans le travail de thèse.

Organiser une évasion

Écrire en habitant à la Villa réflexive présente en effet bien des avantages. On y retrouve les lectrices et les lecteurs, habitués ou nouveaux. Cette écriture décloisonnée, ouverte, peut susciter d’ailleurs des réactions, ce qui fut le cas encore cette fois et je remercie vivement celles et ceux qui ont pris un peu de leur temps pour apprécier le travail mené, pour poser des questions ou suggérer des références bibliographiques. Cela permet surtout de s’échapper d’une forme d’écriture qui, elle par contre, est très cloisonnée et peut même mener à une forme d’enfermement. J’ai durant ce mois essayé de mener à bien les deux, et les petits plaisirs ressentis ici ont nourri l’ensemble de mon travail.

En abordant l’histoire des émotions, on s’oblige également à reposer la question des rapports entre le chercheur et son objet d’étude, dans une pratique réflexive sans cesse renouvelée et confrontée à de nouvelles pratiques et à de nouvelles catégories d’analyse. Ce qui peut n’apparaître que comme quelques esquisses parfois peu explicites se révèlent pour moi au contraire être déterminant dans l’élaboration progressive de la recherche personnelle.

À nouveau, interroger ses sources

C’est avant tout  la question des sources, des archives qui m’a semblé le plus important durant la réflexion abordée ici. Mélodie Faury m’a d’ailleurs indiqué ce travail sur « les archives support d’émotions ? » qui examine également cet aspect. Il est en effet inconcevable de passer par exemple autant de temps dans des dépôts d’archives sans se poser la question du pourquoi ? Mais poser une telle question n’implique pas qu’on soit obligé d’obtenir des éléments de réponse rapidement. De mon côté, cela fait plusieurs fois que je dis autour de moi que j’en ai enfin terminé avec la consultation d’archives, mais régulièrement je retourne en consulter. Il ne s’agit pas de la peur d’avoir oublié un aspect ou deux, il ne s’agit pas non plus de la volonté d’être complet car, comme l’écrit Lucien Febvre, le terme complet est un « beau mot d’enfant, ou de vieux savant»[1]. Sans doute s’agit-il plus simplement d’un besoin difficile à contrôler.

« Comprendre, ramasser, ressaisir » (L. Febvre)

J’apprécie beaucoup les travaux de Lucien Febvre et son sens de la formule : «comprendre, ramasser, ressaisir »[2], c’est une belle définition de ce que j’essaye de faire actuellement en écrivant. J’avais abordé il y a un an la question de l’engagement du chercheur afin de peut-être m’aider à trouver la bonne distance ; aujourd’hui je m’interroge sur l’éventuelle possibilité pour l’historien de neutraliser ses émotions pour mener à bien sa recherche. Je ne suis pas sûr que cela soit possible mais l’important est avant tout de se poser la question.

Et si on pense avec Lucien Febvre et d’autres que pour faire de l’histoire, il faut avant tout se plonger dans la vie, il est même certain que la pratique de l’histoire se fait, qu’on le veuille ou non, avec les émotions personnelles du chercheur. Comme ce qui concerne la question de l’engagement, c’est au chercheur de trouver la bonne distance par rapport à ses émotions. De mon côté, il y a quelques temps, assis sur des cailloux à regarder des flammes, j’ai complètement oublié pendant quelques heures la recherche en cours, les archives, l’écriture trop lente ou bien encore les émotions ressenties liés au travail en cours. Sans doute parce que d’autres émotions avaient pris temporairement le relais. Une mise à distance extrême et plaisante pour mieux y revenir ensuite.

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Billets originaux

Kermoal, Benoît (1er juillet 2013) “Poser des jalons pour une histoire des émotions”. Espaces réflexifs [carnet de recherche]. Consulté le 26 février 2018. http://reflexivites.hypotheses.org/2624

Kermoal, Benoît (10 juillet 2013) “Doit-on être ému-e pour faire de l’histoire des émotions?”. Espaces réflexifs [carnet de recherche]. Consulté le 26 février 2018. http://reflexivites.hypotheses.org/4898

Kermoal, Benoît (28 juillet 2013) “Un parcours subjectif en histoire des émotions”. Espaces réflexifs [carnet de recherche]. Consulté le 26 février 2018. http://reflexivites.hypotheses.org/4940

Kermoal, Benoît (29 juillet 2013) “Pleurer Jaurès et les militants socialistes morts au combat”. Espaces réflexifs [carnet de recherche]. Consulté le 26 février 2018. http://reflexivites.hypotheses.org/4952

Kermoal, Benoît (30 juillet 2013) “La joie socialiste au temps du Front populaire”. Espaces réflexifs [carnet de recherche]. Consulté le 26 février 2018. http://reflexivites.hypotheses.org/4963

Crédit photographique : DR, tous droits réservés.


  1. Archives Départementales du Morbihan, série W : Inspection académique,dossiers des institutrices.
  2. Idem
  3. À titre d’exemple, on peut signaler le livre de F. D’Almeida et A. Rowley (2013), et celui d’ A. Corbin (2013).

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