De quelques fantômes erfurtois

Morwenna Coquelin

Les fantômes sont nés de deux histoires déviées. D’abord, l’envie d’écrire sur les identités différentes apparaissant dans les narrations d’une révolte erfurtoise, l’année terrible de 1509. Sauf que, panique à quelques mois des journées d’étude, il est impossible de faire la communication proposée, et acceptée : il n’y a qu’un texte, repris et repris avec dans chaque manuscrit des mutations plus ou moins grandes. De qui, ce texte ? D’un « je » assez insaisissable, peut-être celui d’un patricien erfurtois parti à Bamberg. Mais la recherche a quelque chose d’un chat, aux vies parallèles souvent, et aux pieds lestes, parfois. Dans le texte et ses variations j’essaie de lire sinon les identités des auteurs, du moins l’œuvre d’un groupe social, le but de ces textes et leur usage. C’est la première histoire manquée, ou plutôt infléchie. On ne trouve jamais vraiment ce que l’on cherche, mais les archives sont le royaume de Serendip.

Je manque une deuxième fois mes auteurs : l’objet de la journée d’étude et la place de l’intervention comme de l’article ne permettent pas de développer les questions d’énonciation qui, associées à une pratique de la reprise et de la modification inavouées, puisque jamais signalées dans les manuscrits, me perturbent. Je ne sais pas qui écrit, mais je repère les niveaux d’écriture. Celui qui parle à l’origine, et celui qui le copie mais n’est ni simple copiste, car il transforme, ni glosateur, car c’est masqué qu’il coupe, change ou ajoute.

Pourtant, les manuscrits reprennent le « je » initial. C’est pour cela que je les ai appelés mes fantômes ; aussi parce que j’imagine volontiers les mânes des scribes médiévaux m’accompagnant aux archives et fronçant les sourcils à chaque lecture erronée.

« la construction d’un chercheur conscient de lui-même comme gage de qualité scientifique »

Ces sources ouvertes d’abord pour interroger la façon dont on a dit presque à chaud l’histoire d’une révolte urbaine un peu sanglante, trouvent alors une autre vie pour chercher les traces d’une réflexivité conçue comme la façon de se voir et de se raconter en train de faire.

De se présenter et re-présenter donc, comme il est d’usage au Moyen Âge où l’auteur se montre volontiers, dans les enluminures qui ornent les pages de garde et frontispices, en simple scribe, en Évangéliste ou offrant son texte au dédicataire, prestigieux comme il se doit. C’est ici une forme de travestissement, ce que la réflexivité n’est pas; cependant la représentation, comprise comme présence seconde, pourrait être l’une des formes de la réflexivité (Ginzburg, 1991; Chartier, 1989). N’est-elle pas l’idéal du présent-absent, de cet auteur tout ensemble s’affirmant et s’effaçant derrière son sujet?

Salluste rédigeant. Le grattoir et la corne à encre suspendus au mur symbolisent son état d’écrivain.
Salluste, De conjuratione Catilinae. De bello Jugurthino, début du XVe siècle, BnF, Lat. 9684, f. 1.

Les sources que j’évoquerai ici ne sont pas tout à fait médiévales : elles furent écrites au XVIe siècle. Ce sont des sources qui m’accompagnent épisodiquement depuis mon travail de thèse mais avec lesquelles j’entretiens un rapport particulier : elles furent pour certaines ma porte d’entrée vers le moyen haut allemand; pour d’autres une bouffée d’air et d’anecdotes après une longue plongée dans les sources principales d’un abord plus aride. Elles ont en commun de contenir des traces d’un regard de l’auteur sur lui-même et sur son œuvre.

« le regard du “je” sur lui-même en tant qu’il occupe une certaine place sociale »

Se montrer au travail, asseoir son autorité

Dans une chronique conservée à Erfurt et écrite probablement dans le premier quart du XVIe siècle, on trouve une trace de l’auteur se montrant et se regardant écrire dans le récit de « l’année terrible » d’Erfurt, nom donné par l’historiographie depuis au moins le XIXe siècle à plusieurs mois de révolte urbaine entre juin 1509 et janvier 1510. Le soulèvement est provoqué d’abord par la situation économique catastrophique de la ville : les guerres perdues contre l’archevêque de Mayence et le duc de Saxe ont entraîné le paiement de très lourdes amendes, financées par la mise en gage de territoires urbains et la multiplication de taxes indirectes sur le pain, la bière et le vin. Lorsque le Conseil refuse de présenter les livres de comptes, une partie des bourgeois s’emparent de ce prétexte pour tenter d’accéder au pouvoir, en utilisant à leur profit le mécontentement des masses. Le manuscrit le plus ancien relatant les événements conservé aux Archives municipales d’Erfurt date de la première moitié du XVIe siècle. Son premier intérêt, du point de vue de la réflexivité, c’est cette déclaration :

Alors j’ai demandé avec grand zèle à des hommes vieux et dignes de foi, qui m’ont ainsi dit […][1]

L’auteur se montre au travail et décline sa méthode. Est-ce l’homme renaissant quittant la symbolique et les codes pour se  montrer lui-même, nu, agissant et enquêtant? Non plus un texte absolu mais le produit d’un individu? Depuis Hérodote, dont le livre s’intitule littéralement Enquêtes, l’enquêteur est la figure de l’historien… Ici l’auteur, qui ne donne jamais son nom, se montre en action de manière incomplète : la lecture des chroniques montre qu’à ce questionnement de témoins il a ajouté le travail en archives (il inclut ainsi un acte d’accusation dont, à l’évidence, il a l’original sous les yeux[2]) et la participation directe aux événements :

Nous autres bourgeois partirent alors avec [la charrette du condamné], et comme nous arrivions à la Porte Krampfer, nous fîmes place […][3]

Mais le travail de compilation d’autres sources, de commentaire[4] et de compréhension de l’événement transforme cette mémoire personnelle en document « historien ». L’auteur cependant passe sous silence une partie des processus utilisés pour faire du discours un discours critique – il est impossible de développer ici, mais il l’est, du moins en partie et implicitement[5]. Il s’agit moins pour lui de signaler la mise en place d’une méthodologie particulière et la conscience de cette méthodologie, que de manifester des pratiques garantes de vérité :

Qu’aucun homme ne le croie pas. Je dis cela en vérité; de cela je ne veux rien laisser de côté[6].

L’important n’est pas la scientificité des processus, mais les autorités dont elles se réclament. La critique évoquée plus haut n’est en effet pas la « critique des sources » mais la critique des acteurs et l’inscription du récit des événements dans un discours plus général de condamnation d’une révolte et de valorisation des nouvelles élites politiques. Ce procédé est ancien, et n’est pas gage de vérité : lorsque Tacite prétend tenir ces sources de témoins fiables, c’est toujours pour donner des informations dont on peut aujourd’hui largement douter de la véracité.

L’auteur a donc choisi ce qui lui paraissait propre à caractériser son rôle et surtout à le légitimer. Il s’agit encore d’une mise en scène, d’une affirmation de soi comme historien, et de soi comme crédible. Ce n’est pas l’aspect « scientifique » qui est choisi, ni l’ensemble des pratiques, mais deux qualités essentielles aux yeux des hommes du Moyen Âge, même finissant/fini : l’expérience directe du témoin interrogé, et surtout l’appui sur un témoin fiable car âgé. Le chroniqueur erfurtois se présente, à l’instar de ses prédécesseurs, comme tributaire des autorités antérieures qui rendent le discours respectable et inattaquable : il vise d’abord à construire une autorité.

Le regard porté sur ses pratiques par le chroniqueur n’est donc pas de la réflexivité au sens où ce n’est pas une interrogation globale, ni porteuse de caractéristiques scientifiques au sens moderne. Il vise à construire une figure fiable, et à fermer la discussion. Et c’est paradoxalement justement en cela qu’il me semble se rapprocher de la réflexivité : la construction d’un chercheur conscient de lui-même comme gage de qualité scientifique.

Lui, moi, je

Le « je » du chroniqueur peut donc affirmer une réflexivité décalée : non pas le regard du « je » sur lui-même en train de penser, mais le regard du « je » sur lui-même en tant qu’il occupe une certaine place sociale. Ce n’est pas totalement étonnant, finalement, puisque ce « je » lui-même est un écran, et l’endossement d’une identité autre.

Qui est-il, en effet ? On ne le sait pas : il n’est jamais nommé. Il est pourtant très présent dans la transmission de la mémoire urbaine : sur les quinze chroniques du XVIe siècle conservées aux Archives municipales d’Erfurt – elles ont échappé au grand mouvement d’édition du XIXe siècle allemand – douze le reprennent[7]. Et presque toutes conservent ce « je » enquêtant. A première vue, point de problème : la copie est le mode ordinaire de transmission des textes : ce récit a eu du succès[8]. Sauf que la copie est l’occasion d’un glissement et d’une appropriation du discours originel par le copiste-compilateur, de façon encore très médiévale.

Et ici la question de la réflexivité touche d’abord à mon travail : à l’intérêt du détail, et de la confrontation, pour trouver dans la variation et dans l’écart des éléments significatifs. Pour s’éloigner aussi de la fascination pour la chronique, source plaisante à lire, et dispensatrice d’informations qu’il convient certes de recouper, mais d’informations tout de même. Non : c’est la façon même d’écrire qu’il faut, avant tout, interroger.

Ce qui pose question ici, ce n’est pas la copie d’un « je » étranger, car c’est le sort des textes copiés et recopiés que de passer sous différentes couvertures. Ce qui pose question, c’est le fait que le texte n’est jamais annoncé comme anonyme et parfois compris dans un recueil portant un nom d’auteur/compilateur (ou peut-être, il est vrai, de possesseur). Ce qui pose question, c’est que les modifications du copiste-compilateur ne se distinguent pas du texte de départ, contrairement à la glose et aux commentaires qui se présentent traditionnellement dans les marges et les intervalles ou d’une autre couleur. L’espace de la page est habituellement très soigneusement divisé et les niveaux de discours très explicites. Ce n’est plus le cas dans ces chroniques.

Deux hypothèses : le lecteur du XVIe siècle est abusé par la présentation et attribue faussement le « je » ; ce même lecteur connaît le texte et sait qu’il s’agit d’un anonyme ancien. La deuxième hypothèse est tout à fait plausible, compte tenu de la circulation des textes, qui semblent avoir constitué une base pour l’éducation politique des nouvelles élites urbaines.

L’auteur initial n’est donc jamais mentionné, ne serait-ce que sous la mention « anonyme ». Le texte existe indépendamment d’un auteur dans neuf manuscrits, soit les trois quarts : la première main est effacée de la transmission. Dans le dernier quart, le « je » conservé dans la chronique est assumée par un compilateur qui appose son nom et s’approprie ainsi le texte. Dans deux manuscrits[9] le nom peut s’appliquer à l’ensemble du recueil et à un travail de compilation. Mais dans le dernier[10], qui ne contient que la chronique, le nom apposé devient donc aussi celui du « je » qui parle sans autre mention d’identité. Dans les neuf autres versions enfin, le « je » est trompeur et permet à un auteur second de s’avancer masqué, tout comme le premier s’abritait derrière les hommes « âgés et dignes de foi ».

Une identité diluée et recomposée, plutôt, dans laquelle on lit bien plus le copiste que l’auteur de départ : chaque manuscrit ou presque présente en effet une version différente du récit. Celui-ci est tantôt allégé et coupé, tantôt enrichi de commentaires, tantôt raturé, tantôt enfin réécrit avec des formulations plus ou moins percutantes. L’anonyme qui a enquêté et vu est recopié par des scribes qui laissent ainsi, dans la variation, des marques de leur identité et des indices sur l’époque de la copie, leurs opinions – et sont ainsi bien plus sûrement connus et singularisés que s’ils avaient laissé un simple nom, qui aurait pu faire écran à une comparaison parfois fastidieuse. La fonction-auteur (Foucault, 1969; Jacques-Lefevre et Regard, 2001) est ici d’abord imperceptible, et réside dans l’absence de toute indication : le texte semble exister non pas certes de toute éternité mais depuis 1509, indépendamment de tout parti. Il se veut l’expression fidèle, unique et indépassable des événements.

Les notations du chroniqueur sur sa pratique ne permettent pas seulement de dessiner une méthode, réelle et poursuivant la construction médiévale de l’autorité du texte. Elles permettent surtout de fondre tous les discours en un seul, en mêlant différentes identités sous un même sujet grammatical. Le « je » conservé dans quasiment tous les manuscrits (sauf celui qui opère les corrections les plus significatives) est en réalité accompagné d’un autre sujet, véritable auteur du nouveau texte recomposé. Ces modifications montrent le peu de cas qu’on faisait de l’auteur initial puisqu’elles sont parfois considérables au point de changer la perception de l’événement relaté. Ce n’est pas anodin. L’auteur individuel est établi au XVIe siècle et ce choix d’un anonymat, d’un auteur qui n’est qu’un bourgeois parmi d’autre, permet justement d’effacer l’individu au profit du collectif bourgeois. Les modifications visent à construire une interprétation de la révolte et à en juger les protagonistes.

Dans un seul cas enfin, ce « je » disparaît[11]. Le compilateur de ce manuscrit se distancie par ailleurs  totalement de la communauté en révolte : « nous » est systématiquement barré et remplacé par « les Erfurtois ».

L’auteur est donc un mirage grammatical insaisissable et seul le discours compte, non celui qui le tient, qui n’est convoqué que dénué de toute substance, et pour simplement asseoir une autorité. Certes la fonction-auteur ne suppose pas la création originale, mais du moins l’affirmation de celui qui écrit.

« la réflexivité est impossible puisqu’il n’y a pas de sujet pour l’opérer ni sur qui l’opérer »

La réflexivité est alors impossible puisqu’il n’y a pas de sujet pour l’opérer ni sur qui l’opérer. Elle suppose une prise de conscience de soi, de ne pas être dupe de soi-même et de se reconnaître pleinement auteur. Les conditions de sa possibilité ne sont donc pas présentes dans les chroniques erfurtoises du XVIe siècle – pas plus d’ailleurs que dans une écriture positive de l’histoire.

Mais la réflexivité est sans doute plus que l’interrogation sur soi au travail. En interrogeant les pratiques d’écriture, elle permet de souligner la singularité de celui qui écrit et se décrire au travail permet d’être conscient de soi. Elle a besoin d’une représentation de soi comme auteur, mais elle constitue aussi une forme particulière de cette auto-représentation de soi comme auteur, absente des chroniques erfurtoises. Non qu’elles soient encore pré-modernes : des auteurs se représentent comme auteur bien avant le XVIe siècle. Le problème est d’ailleurs moins de savoir quand est né le sujet que d’observer les représentations culturelles d’un moment et d’un lieu donnés : l’absence d’auteur auto-représenté n’est pas un obstacle au succès de ces chroniques, qui disposent d’autres signes de validité (l’appel à une autorité extérieure notamment) et sont produites par et pour l’élite urbaine qui garantit ainsi leur diffusion. L’auteur est présent dans un texte même lorsqu’il s’en affirme absent au nom de l’objectivité – ici l’impartialité affichée de textes qui sont au contraire des programmes de gouvernement –, de la science, de la convention rhétorique ou pour laisser place à un auteur divin. Les auteurs ici apparaissent par les réagencements, même minimes, et le décalage qui finit par exister entre le « je » qui énonce l’individu qui a réellement pris la plume pour chaque manuscrit.

Fantômes, ai-je appelé mes chroniqueurs passés, sans trop réfléchir – justement. Comme une boutade, et sans plus penser que dans ces fantômes se trouvait un autre fantôme, écho du texte originel. Mais sans corps et sans substance, un fantôme a-t-il encore une identité propre ? Ou bien son « je » est-il totalement dilué, ectoplasmique ? Et le discours du passé, repris et repris, perd-il lui aussi toute identité ? Me voilà à vérifier ce qu’est un ectoplasme : littéralement, une forme au dehors. Un autre, un autre discours, manifesté et extériorisé par un médium. Mais on en vient, dans les chroniques, à ne plus distinguer immédiatement le medium et l’ectoplasme, le discours et son support (ici un autre discours réinterprété). Cependant, tout comme l’ectoplasme résiste rarement à l’épreuve mais peut impressionner (le spectateur à défaut de la pellicule), le discours second ne parvient pas totalement à se cacher derrière le truchement et l’artifice du discours principal, mais réussit dans un premier temps à se servir d’un autre sujet pour donner un aspect plus solide à ses interprétations, tout comme les tournures impersonnelles ne cachent jamais bien longtemps le chercheur sujet, quand bien même il voudrait limiter le « je » à l’espace spécifique de la réflexivité.

L’auteur et ses doubles

Ce sujet intervient parfois dans un prologue où il  présente ses intentions. C’est ainsi le cas de l’auteur de la Chronique sur le pays thuringien [footnote] Stadtarchiv Erfurt 5-100/16, manuscrit anonyme, dernier quart du XVIe siècle.[/footnote] qui commence par deux feuillets de commentaires sur l’utilité de transmettre l’histoire, même récente, en se référant aux écrits d’Aristote. Ainsi sa chronique permettra-t-elle d’assurer, par la connaissance des événements récents, la vertu et la sagesse du lecteur :

Aristote le Maître le dit, les choses récentes sont riches aussi, mais elles ne sont pas si enseignées que les anciennes. […] En les anciennes ont trouve le bon sens et les vertus, elles apportent le bon conseil, et personne ne doit les ignorer. […] C’est pour cela que l’on écrit moult histoires de princes, comtes, nobles et villes […] afin d’enseigner leurs origines. Elles sont particulièrement utiles aux princes […][12].

L’auteur entre alors en scène : c’est par son action que les faits sont connus, compilés et transformés en enseignement. C’est le seul moment de la chronique où l’on trouve la première personne, d’abord au pluriel et immédiatement après au singulier : l’auteur est bien un individu qui se manifeste comme tel. Ce qui ne l’empêche pas de proposer une lecture très subjective des événements (c’est particulièrement visible dans le récit de la révolte erfurtoise), mais toujours en s’abritant derrière la troisième personne. L’acte d’écrire, en revanche, est sien :

Nous allons prouver [l’utilité de l’histoire récente] avec la plus grande amitié, en particulier je ne veux pas exagérer. Je vous écris à propos des merveilles que j’ai collectées dans la seigneurie de Thuringe. Pour que je puisse en tirer le meilleur pour toutes les autres bonnes choses, j’ai résolu de compiler ce petit livre que je vous destine [le dédicataire est inconnu, c’est peut-être simplement le lecteur en général] sans malice, et que je laisse maintenant aller […]. Puisse ainsi ce petit livre vous être d’une certaine utilité[13].

Le « je » disparaît encore souvent derrière « l’écrit », « le livre », qui semble ainsi doter d’une force propre, comme dans la Chronique régionale de Hesse et de Thuringe de Wiegand Gerstenberg[14] :

De même ce présent livre est composé de nombreux et anciens écrits, histoires et chroniques, dont il a sélectionné les meilleures fleurs et qu’il a mis ainsi dans cette petite somme. Ces histoires des papes, évêques, empereurs [etc.] et autres histoires remarquables sont ainsi mises ensemble dans le but de suivre le bon exemple et d’éviter le mauvais, comme il a été écrit avant. En outre ce livre est issu aussi des chroniques et écrits ci-après [suit une liste de textes][15].

Dans cette enluminure tirée des Lamentations de Pierre Salmon (vers 1409), on a la mise en image de ce mouvement écrit dans les prologues : c’est bien le livre qui « parle » par le phylactère et non l’auteur : la mise par écrit permet ainsi de se déprendre de soi-même. Cependant, les paroles inscrites dans le phylactère sont encore celles de l’auteur : « Tes entrailles seront rassasiées par ce livre. »
Pierre Salmon, Réponses à Charles VI et Lamentations, BnF, fr 23279, f. 1v.

C’est dans cet espace très réduit du prologue qu’apparaît toute la subjectivité de l’auteur. C’est aussi cet espace que d’autres auteurs utilisent parfois pour donner leur nom : les prologues permettent ainsi de séparer la mention de l’auteur, ses ambitions et méthode, du reste de l’écrit (la séparation est rendue visible par l’usage d’intertitres). Le discours historique n’est pas le lieu de la réflexion sur le discours ou son auteur. Les chroniqueurs cités ici ne se présentent pas comme « auctor », celui qui fait autorité, mais plutôt comme « actor », celui qui a fabriqué le livre. Ils décrivent très concrètement leur travail. C’est peut-être là aussi qu’on pourrait trouver quelques traces de réflexivité : dans l’individu qui se reconnaît comme tel et qui évoque l’acte même d’écrire autant, et parfois plus, que la dignité que son travail lui a conférée, ou les éléments compilés et étudiés. C’est bien le « faire », et la manière de faire, qui importent.

« l’auteur est présent dans un texte même lorsqu’il s’en affirme absent au nom de l’objectivité »

Mais les chroniqueurs erfurtois de l’année terrible ne proposent pas de prologue : leur intention est tout autre. Empruntant à la tradition médiévale de la construction d’une autorité textuelle sans lien avec l’auteur qui tient la plume et aux développement humanistes qui, à l’instar de Jean Bodin, font de l’histoire un récit de persuasion, ils cherchent avant tout à édifier à édifier par la compilation de lectures précédentes et de témoignages inattaquables.

Ces fantômes sont moins des ectoplasmes et des traces d’un autre âge que d’un double compromis : celui résultant de la tension entre celui qui écrit et celui qui copie le texte, toujours en l’amendant (et parfois de façon significative), et celui découlant de l’intention des auteurs d’afficher un discours d’autant plus efficace et légitimant qu’il renvoie à un individu de plus en plus lointain et flou, et par là même capable d’endosser toutes les individualités. Le copiste-commentateur s’efface et reste anonyme car il importe moins de revendiquer une individualité que de construire une autorité ; les textes ici évoqués font en effet partie d’une entreprise de construction et de légitimation d’une domination politique. En outre la variété et la multiplicité des avis ne seraient que la reprise de l’éclatement de la commune en 1509 alors qu’il faut réaffirmer l’unité de la ville. L’autorité, celle du texte et celle des hommes qui l’écrivent, le lisent et le font circuler, l’emporte sur l’autorialité[16] dans ce projet d’écriture particulier, peu propice à la réflexivité malgré une énonciation à la première personne du singulier.

Discussion
« merci de ce billet du dernier jour…
c’est toujours passionnant de voir comment des disciplines différentes traitent le même objet, en l’occurrence ici le « je » – j’appelle ça les « parallèles épistémiques » et c’est bien un thème de la #villa – bien sûr je ne peux lire ce billet qu’avec l’arrière-plan de mes approches de linguiste, mais j’ai été très intéressée par les différentes métaphores que vous employez pour désigner ce « je » du chroniqueur et je note plusieurs points d’échange et de discussion intéressants : vous pouvez par exemple à partir de l’histoire et d’une préoccupation référentielle (enfin c’est comme ça que je vois les choses), parler de « mensonge » pour le « je »; la linguistique verrait les choses du côté de l’instance énonciative, et ne poserait pas forcément les choses en termes de vérité, c’est la fameuse exclusion de l’axiologie des sciences du langage, qui est discutable d’ailleurs : rien n’est vérité ou mensonge, il y a des paroles qui surviennent; vous parlez très joliment de « fantôme » et aussi de « mirage grammatical » où nous parlerions justement d’instance, de forme énonçante, qui est par définition toujours la même, puisque tous les individus se saisissent de ce pronom pour prendre la parole – et qui est très réelle, car elle est matière langagière et possibilité de l’énonciation, énonciation qui « sert à vivre » (benveniste) – le « je » comme personne (« vraie » personne » dit encore benveniste) sous le regard du linguiste, et comme comme « fantôme », « ectoplasme » ou « mirage » sous celui de l’historien – l’énonciateur d’un côté, la question de l’auteur de l’autre – deux approches qui pourraient faire l’objet d’un bon échange réflexif – à suivre? »
Marie-Anne Paveau 30/06/2012 à 10:05
« Merci à vous!
« Mensonge »… Oui, le terme est sans doute mal choisi et je m’y montre plus positive et moralisante que je le voudrais. Un texte, une source, n’a pas de « vérité » absolue…
Je me demande aussi dans quelle mesure cette accusation que je fais aux sources ne vient pas d’une certaine perplexité et d’un désappointement face à des sources que je pensais d’abord plus variées et explicites, avec des identités différentes et affirmées (avec les traces des trois partis de la révolte, et de la Réforme).
Cette rencontre du mensonge et du discours me fait aussi penser à un texte de J.P. Minaudier que j’aime beaucoup et dans lequel il parle d’une langue présentant des variations dans les formes verbales, qui indique la façon dont on a connaissance d’un événement, et sur lesquelles ont peut donc jouer pour raffiner le mensonge.
Pour les échanges et croisements, oui, mille fois oui! La linguistique m’est encore très étrangère mais il va bien falloir que je m’y intéresse plus sérieusement, puisque je veux étudier autant ce qui est dit dans mes sources, que la façon dont elles le disent, et que je ne vais pas pouvoir le faire très longtemps de façon impressionniste et sans quelques outils précis. J’ai l’impression que c’est un peu le luxe des historiens d’emprunter à droite et à gauche pour servir leur propos, en n’empruntant pas toujours très précisément d’ailleurs. Je ne sais pas trop encore quelles sont les questions que posent les linguistes au langage, et s’il est étudié pour lui-même ou pour ce qu’il dit de celui qui parle, ce qui serait plutôt mon objectif: le prendre comme un acte social et en essayant de voir ce que les manières de dire révèlent de celui qui parle, et des manières de penser la société (en l’occurrence, la ville). Ce que j’ai présenté ici étant finalement un aspect secondaire de mon travail sur ces chroniques (http://www.stmoderna.it/Calendario/DettagliEvento.aspx?id=3213), mais qui m’a passionnée. »
Morwenna Coquelin, 01/07/2012 à 18:29
« en fait je ne portais pas du tout de jugement de valeur sur l’emploi de « mensonge », au contraire il m’intéresse beaucoup car il pose la question de la référence, qui distingue certaines disciplines les unes des autres – le problème de fond me semble être celui de la nature et même de l’existence de la réalité – la linguistique a été trop longtemps constructiviste, et de son côté l’histoire peut-être trop « réaliste »
je ne connais pas jp minaudier et je veux bien que vous me donniez les références
je vous conseille de mon côté : Weinrich H., 2005, The linguistics of lying and other essays, University of Washington Press (p. 3-80 : « The linguistics of lying », traduction de Linguistik der Lüge, 1966). c’est le seul linguiste qui ait abordé la question du mensonge, qui est exclue des sciences du langage censées ne s’occuper que de l’ordre du langage justement : pour lui, le mensonge est dans la mise en texte, ce qui semble rejoindre ce que vous dites de minaudier
discussion à prolonger… »
Marie-Anne Paveau,  02/07/2012 à 07:56
« Non, c’est bien moi qui le porte! Il y a bien un phénomène de référentialité qu’on peut étudier, mais il y a aussi dans ce que je disais et dans ma manière d’aborder ces source, du moins au début, une certaine illusion de la source « transparente ». Or la source est construite, qu’elle soit narrative ou de la pratique.
Le texte de Minaudier (historien et traducteur de l’estonien) est un essai où il évoque sa passion des langues et présente un certain nombre d’exemples (http://www.les-oies-du-capitole.fr/spip.php?article27). Il renvoie, à propos des évidentiels, à Alexandra Aikhenvald, « Evidentiality », Oxford UP, 2004.
Merci pour la référence! Cette idée de « la mise en texte » à étudier me paraît rejoindre les préoccupations des historiens… »
Morwenna Coquelin, 02/07/2012 à 09:14

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Billets originaux

Coquelin, Morwenna, 15 juin 2012, « Fantômes, 1 – Se montrer au travail, asseoir son autorité ». Espaces réflexifs [carnet de recherche], consulté le 26 février 2018. http://reflexivites.hypotheses.org/2394

Coquelin, Morwenna, 27 juin 2012, « Fantômes, 2 – Lui, moi, je ». Espaces réflexifs [carnet de recherche], consulté le 26 février 2018. http://reflexivites.hypotheses.org/2545

Coquelin, Morwenna, 30 juin 2012, « Fantômes, 3 – Se regarder au travail, se reconnaître soi-même ». Espaces réflexifs [carnet de recherche], consulté le 26 février 2018. http://reflexivites.hypotheses.org/2394


  1. Anonyme, Erfurtish-thüringische Chronik 1300-1510 [titre donné par un archiviste], Stadtarchiv Erfurt [StAE] 5-100/4, f. 257. Un autre texte, datant du dernier quart du XVIe siècle, insiste également sur cette dimension de l’auteur comme enquêteur : « je vous écris des choses extraordinaires que j’ai collectées dans la seigneurie de Thuringe », anonyme, Eine Chronica über doringer land, StAE 5-100/16, f. 78-78v.
  2. StAE 5-100/4 f. 314-314v.
  3. StAE 5-100/4, f. 315-315v. A moins qu’il ne s’agisse du discours des hommes « vieux et dignes de foi » ici retranscrit sans démarcation par rapport au discours du chroniqueur, et donc totalement approprié
  4. Le chroniqueur ne se prive pas d’apostropher son lecteur et de donner son avis.
  5. Je me permets de renvoyer à l’article publié à l’occasion de journées d’étude organisées à l’Université de Caen, « L’‘année terrible’ d’Erfurt et sa mémoire : trouble, division et défaite au fondement d’une nouvelle identité urbaine ? », Les Cahiers du CRHQ, 4, « L’écriture et la mémoire des révoltes et des révolutions », S. Haffemayer (dir.), 2013, https://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-01018400.
  6. StAE 5-100/4, f. 259 et f. 261-261v.
  7. StAE 5-100/4, 8, 9, 11, 12, 14, 16, 17, 18, 20, 71, 89 et 91.
  8. On en a conservé une centaine de manuscrits de ce texte, connu sous le nom d’Erfurter Bürgerchronik. L’une des variantes a été éditée dans Friedhelm Tromm, Die Erfurter Chronik des Johannes Wellendorf (um 1590) : Edition - Kommentar – Untersuchung, Köln, Böhlau, 2013.
  9. StAE 5-100/11 et 17.
  10. StAE 5-100/89.
  11. StAE 5-100/11 : la présence d’un nom en page de garde n’est donc pas en conflit explicite avec le « je » originel : au contraire, la désapprobation du copiste s’est marqué dans l’effacement du premier sujet.
  12. StAE 5-100/16, f. 78, je traduis.
  13. StAE 5-100/16, f. 78-78v.
  14. 1457-1522. La chronique est achevée en 1506.
  15. Landeschronik von Thüringen und Hessen bis 1247 und von Hessen seit 1247, H. Diemar (éd.), Die Chroniken des Wigand Gerstenberg von Frankenberg, Marburg, 1909, p. 2-3.
  16. Bibliographie médiéviste sur ces questions ici : http://atelmed.hypotheses.org/106

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