Pour une poétique du déplacement

Anne Piponnier

« Nous pensons toujours ailleurs », Montaigne

Si la recherche est un parcours d’écriture, de lecture, qui se tisse aussi bien des rencontres que des absences sur lesquelles elle ne cesse de broder, ce parcours s’incorpore et s’écrit tout autant dans les déplacements, réglés, impromptus, qui nous conduisent d’un lieu de travail à un autre, d’une équipe à une autre.

Les temps et moyens de déplacement que le chercheur s’accorde ou parfois subit malgré lui au cours de son activité, sont apparemment chose trop triviale pour qu’on s’y attarde et s’y attache. C’est pourtant précisément une expérience multi-sensorielle dans laquelle l’activité de recherche prend forme et sens, dans une conscience d’elle-même renouvelée.

Participer à des colloques, des séminaires, se rendre à des journées d’étude, rejoindre des rencontres plus ou moins formelles, relativement distants ou éloignés de nos bureaux et domiciles, sont, en effet, l’occasion de faire le déplacement, un mouvement à la fois familier et dérangeant, mais qui, chaque fois, nous engage à plus d’un titre, professionnel et personnel.

Cette expérience sensible que nous avons en partage, je l’ai pour ma part beaucoup expérimentée ces dernières années : elle s’est tant et si bien installée au cœur de mes activités et de ma pratique de recherche, qu’il m’est devenu impossible de la penser sans convoquer de manière plus ou moins consciente ce que l’expérience du déplacement permet de faire émerger, de réfléchir et de partager dans un parcours de recherche. Le déplacement comme espace réflexif en somme, non seulement pour mon activité de recherche mais bien plus encore pour ma façon de penser la recherche en communication.

Se déplacer pour rejoindre d’autres lieux et d’autres chercheur.es, m’apparaît comme un temps de travail sur l’ordre du temps accordé à la recherche et ses conditions mêmes : non pour les gommer et s’en débarrasser au plus vite, dans une logique comptable des ressources (i.e. gérer les ordres de mission, leur prise en charge financière, etc.) mais mesure pour mesure, pour en laisser le poids s’installer et le sens se déposer dans le parcours de recherche. Bref, envisager le déplacement non comme le hors-champ de la recherche, et la disponibilité à se déplacer comme un de ses suppléments d’âme, mais l’un et l’autre comme l’entre-deux dont parle Daniel Sibony, un entre-deux nécessaire pour faire de la recherche, et en particulier de la recherche en communication.

Le terme parcours, souvent requis voire réquisitionné dans la restitution de l’activité de recherche prend alors ici toute son épaisseur sémantique.

Dans le travail qui consiste à parcourir des km, à user de multiples transports, pour accompagner le déroulement de journées ou les prendre en cours, arriver en retard, partir trop tôt, il peut y avoir de la lassitude, parfois un peu de découragement, souvent de la frustration, à ne pas être là, plus et mieux. Cependant ce que les déplacements m’ont donné, à travers leur répétition et leurs différences, leurs silences et leurs bruissements, c’est à l’évidence le souvenir des temps privilégiés de la coprésence et de l’échange, mais c’est aussi ce qui peut surgir et rejaillir de la rencontre comme par effets d’ondes ou de ricochets à mesure que l’on s’approche de la réunion (venir à la rencontre) ou que l’on s’en éloigne (quitter la rencontre, repartir).

4345879898_1ce4da1576_oCette dynamique du déplacement possède, à mon sens, ses qualités propres : non pas celles seulement de l’ailleurs et de l’altérité offerte, mais celles de donner du relief à des éléments a priori insignifiants. Or ce sont pourtant ces éléments épars, par leur caractère éphémère, discontinu, chaotique[1] qui rendent palpables ce qui se trame dans la recherche, ce qui en forme le trajet, cette action de parcourir un espace entre deux lieux, chère à Montaigne.

Passer d’un lieu à l’autre n’est pas toujours une chose facile à gérer. Le temps du déplacement est souvent employé à optimiser un moment généralement considéré comme mort! On peut l’employer à corriger des copies, faire son courrier, parer aux urgences ou travailler à une recherche en cours. Mais quoi qu’il en soit, c’est un espace de transition qui va travailler à faire de cet écart un espace privilégié de rencontre entre ce que l’on suspend et ce qui advient, entre ce que l’on quitte et ce que l’on retrouve.

Dans le trajet physique et symbolique qui fait aller d’un lieu à l’autre de la recherche, quelque chose de la recherche se déforme, s’étire ou bifurque, se densifie ou à l’inverse s’efface, parfois provisoirement pour rejaillir ailleurs ou différemment. Le trajet est une tension, chaque fois rejouée, entre le consenti et le contraint (la durée du trajet parfois trop courte, ou interminable suite à des retards imprévus), un horizon d’attentes et des rencontres ou discussions inattendues, entre des focales qui se resserrent ou s’élargissent : se rapprocher d’un lieu comme s’en éloigner font varier les échelles d’appréciation et le regard que l’on porte sur les activités et les questionnements en cours.

« Faire du déplacement un moment privilégié d’observation de sa recherche, une véritable situation dans laquelle la recherche se trouve tour à tour engagée et mise à distance »

Les effets de déplacement, imperceptibles à première vue, se sont manifestés lorsque j’ai repris les carnets de notes qui ont accompagné cette activité. C’est sans doute dans le travail d’écriture, d’annotations et les effets de mise en résonance et d’’intertextualité venus d’autres prises de notes, dans le jeu croisé des références, mais aussi dans le caractère cumulatif et itératif de ce travail (chaque déplacement apportant son lot de notes) que m’est apparue la dynamique propre à ce travail de déplacement et la nécessité de la prendre en compte dans une approche réflexive de la recherche en communication. Faire du déplacement un moment privilégié d’observation de sa recherche, une véritable situation dans laquelle la recherche se trouve tour à tour engagée et mise à distance, pour reprendre les termes de Norbert Elias.

Le rapport à ce double mouvement d’engagement et de distance, le chercheur l’expérimente en particulier dans le rapport qu’il construit à son terrain.  Dans le déplacement, il y a quelque chose qui travaille ce qui dans la recherche, toujours échappe et se reconfigure, se laisse momentanément happer et se disperse. Sans aller jusqu’à la considérer comme un autoterrain comme le fait Philippe Hert (2012), l’expérience du déplacement laisse dans la recherche, me semble-t-il, la trace de ce qui ne devait pas forcément advenir (un lien imprévisible entre des mots, des énoncés ou des objets) mais aussi de ce qui se tenait peut être là à couvert des mots, et que les effets de proximité et d’éloignement permettent de faire resurgir.

La question du déplacement est au cœur des problématiques de l’observation en anthropologie, mais celles-ci s’attachent souvent plus à travailler ce qui est déplacé à travers les postures et habitus du chercheur que ce mouvement même de déplacement. Cependant, dans les études communicationnelles, et c’est sans doute une des particularités de l’espace d’accueil de ce texte[2], il me semble que se creusent en ce moment des approches nées de la volonté d’éclairer le « hors champ » de la recherche pour précisément travailler à comprendre la fragilité de ces clôtures et la plasticité des espaces qu’elle entend délimiter.

Défendre une poétique de la recherche qui prenne en compte ce hors-champ que les déplacements rendent possible : il s’agit là de donner à voir et à entendre, ce que la pratique de recherche sait de nous et que nous ne savons pas encore d’elle, pour reprendre ce que disait dans une si belle formule René Char à propos de la langue.

***

Billet original : Piponnier, Anne, 15 avril 2013, « Pour une poétique du déplacement », Espaces réflexifs [Carnet de recherche], consulté le 6 juin 2018. http://reflexivites.hypotheses.org/4584.

Crédit photographiqueFour Seconds to City Centre par Evan Lessonlicence CC-BY-NC-SA


  1. Un des séminaires vers lesquels je me déplace régulièrement, fait particulièrement écho, à travers son mode participatif et jusque dans son intitulé même, à ces mouvements de déplacement et de réflexivité dont les écritures portent la trace. Il s’agit du séminaire « Le chaos des écritures », coorganisé à Paris 7 par Y. Jeanneret, B. Jurdant, J. Le Marec, L. Loty.
  2. Une première version de ce texte a été donnée dans le cadre de la rencontre organisée par J. Le Marec à l’occasion de la clôture du programme de recherche du Cluster « Enjeux et représentations de la science ».

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