*Interlude*

Baudouin Jurdant

Écriture/lecture

« Au moment même où je me relis, je deviens un autre, un lecteur plus ou moins impitoyable pour l’auteur qui vient d’agir »

Questions sur la réflexivité

Est-il possible de lire ce qu’on écrit au moment même où on est en train de l’écrire ? L’un des conseils que les professeurs de français donnent à leurs élèves, c’est évidemment de « se relire » après le point final de leur essai. « Se relire » : n’est-on pas ici en pleine réflexivité ? L’usage d’une forme réfléchie implique qu’ils se sont déjà lus auparavant et que cette première lecture était sans doute contemporaine de, conjointe à, voire contiguë à : l’acte même d’écrire.

J’écris. C’est l’affaire de ma main qui trace chaque lettre. Suis-je en train de lire ces traits noirs sur fond blanc que ma main trace de façon quasi automatique, c’est-à-dire sans y penser, ou plutôt en pensant à toute autre chose ? Certes, à peine l’ai-je écrite cette phrase, que je me mets aussitôt à la… relire. Exprime-t-elle correctement l’idée qui s’est présentée à mon esprit ? Cette idée était légèrement indistincte, un peu vague et je m’aperçois que sa formulation nécessite quelque précision supplémentaire. Les mots eux-mêmes, tout en en disant plus que ce que j’en attendais, en disent également moins. Il faut que je complète, que je revienne sur eux, que j’en sélectionne d’autres qui me semblent plus adéquats, mais par rapport à quoi peut-on juger de leur adéquation plus ou moins parfaite, plus ou moins correcte ? Je relis ce que je viens d’écrire, non pas ce que je viens de lire mais bien ce que je viens d’écrire. Étrange ! Est-ce bien de cela qu’il est question ? Ne vais-je pas déchirer l’ordinateur, le chiffonner en maugréant : non, ce n’est pas encore ça. Au fond, j’écris et j’espère que, quand je me relirai justement, j’accepterai ce que j’ai écrit comme quelque chose qui valait la peine d’être écrit. Mais de quel point de vue et pour qui ? D’abord pour moi certes, mais en tant que lecteur ou auteur ? Cette acceptabilité change-t-elle selon la posture que je prends : auteur ou lecteur ?

L’écriture peut-elle être réflexive ? Peut-elle s’approprier elle-même en tant qu’écriture ou bien est-elle obligée, irrévocablement obligée, de passer par la lecture pour se repenser dans un après-coup qui autorise toutes les petites trahisons de détail qui font qu’il ne s’agira plus que de ce qui passe par moi pour penser en moi.

Au moment même où je me relis, je deviens un autre, un lecteur plus ou moins impitoyable pour l’auteur qui vient d’agir. Ce lecteur est déjà un étranger. Il se demande ce que cet auteur a bien pu vouloir dire quand il a écrit. Mais il s’agit là d’une illusion. Mon premier lecteur c’est-à-dire moi-même, n’est pas un étranger. Certes ce qu’il a écrit va lui paraître quelque peu étrange. Autrement dit, l’étranger, en l’occurrence, c’est l’auteur, celui qui meurt aussitôt après avoir écrit, celui qui se cache derrière le texte. Le texte est son tombeau.

***

Billet original : Jurdant, Baudouin (11 février 2012), « Écriture/lecture : questions sur la réflexivité », Espaces réflexifs (carnet de recherche), consulté le 26 février 2018, en ligne : https://reflexivites.hypotheses.org/575

Crédit photographique : writing par Erich Stüssi, licence CC-BY-SA

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