Mais où est la production de connaissances ?

Mélodie Faury

Ce texte a une origine multiple : il est né d’une journée doctorale qu’il évoque, de discours ambiants sur l’interdisciplinarité, d’un billet écrit par Barthélemy Durrive, d’une discussion avec Marie-Anne Paveau, d’une autre avec Julie Henry, lors de la préparation d’une séance que nous avons proposée en février dans le cadre du laboratoire Junior « Enquête sur l’homme vivant », sur le thème « La valeur de la recherche repose-t-elle sur sa neutralité à l’égard des valeurs ? », et j’oublie nécessairement certaines de ses sources…

Il est aussi, d’une certaine manière, un reflet du précédent billet de Baudouin Jurdant.

Journée doctorale. L’occasion de découvrir la profondeur des questionnements des doctorants, de faire connaissance, les uns avec les autres et avec des problématiques.

Nous avons tous des sujets très différents et pourtant la cohérence entre nous est évidente, au-delà de l’influence des travaux et des approches développés par notre directrice de thèse, nous partageons un intérêt commun pour les pratiques culturelles, les pratiques de communication, les pratiques de recherche, les rapports au savoir, selon une approche communicationnelle, parfois hybridée avec d’autres perspectives.

Une unité donc, mais aussi des différences notables, et une diversité (bienvenue) de conceptions de la pratique de recherche, de la place de la thèse dans nos parcours professionnels, en tant qu’étape, fin en soi ou encore intermédiaire vers d’autres métiers que ceux de la recherche (parfois selon un principe de réalisme).

Quels sont les enjeux de nos thèses ?

Selon le point de vue que l’on adopte, la thèse revêt plusieurs raisons d’être : pour le doctorant, pour le directeur de thèse, pour le laboratoire où elle est soutenue, pour le champ dans lequel elle s’inscrit.

Pour le doctorant[1] se mêlent des enjeux d’apprentissage, de reconnaissance, de défi personnel, d’acquisition d’une démarche, d’une légitimité dans un domaine de recherche, par la soutenance et les publications associées à la thèse. Selon qu’il privilégie l’un ou l’autre de ces aspects, ce qui lui importera « avant tout » dans son travail de recherche différera vraisemblablement.

S’agit-il de se construire une démarche, une méthode, un objet de recherche ? S’agit-il de produire des connaissances ?

Ces objectifs sont-ils incompatibles les uns avec les autres ?

Quels sont les objectifs d’une thèse (d’un stage en laboratoire) ?

Réponses d’étudiants en Master Recherche première année de biologie

Pour le doctorant : De l’obtenir => contrat, soutenance ; Bourse ; Avoir des résultats => papiers => Poste ; Crash-test / 1er lâcher sans filet ; Familiarisation ; Automatismes ; Commencer à être inventif ; Fin des études, dernier diplôme ; Apprentissage ;Début de la carrière ; Savoir-être / Savoir-faire ; Faire de la recherche ; Exposer ses résultats ; Communiquer, découvrir diversité ; Comprendre expériences ; Spécialisation
Pour le directeur de thèse : Avoir un esclave, main d’œuvre ; Fidéliser, enrôler ; Transmettre son savoir, enseignement personnalisé ; Autre regard sur ses recherches ; Monter des projets nécessairement avec thésard ; Délégation, répartition des tâches ; Reconnaissance ; Entretenir axe de recherche
 

Pour le maître de stage : Investissement ; Amener vision globale ; Donner envie de faire de la recherche ; Enseignement théorique et pratique ; Partager ses intérêts ; Mise au point de protocoles par les doctorants

Pour la communauté scientifique : Nouvelles recrues ; Production de résultats sur 3 ans (long terme) ; Test, évaluation des futurs chercheurs ; Investissement, motivation disponibles ; Formation professionnelle ; Regard neuf, large ; Circulation de savoirs et de techniques, échanges ; Review

Que signifie « produire des connaissances » ?

Journée doctorale, donc. Face à la présentation de l’un des doctorants, interrogeant spécifiquement dans son travail, d’un point de vue réflexif, la relation anthropologique de l’enquêteur avec les enquêtés et avec son terrain, l’une de mes collègues se retourne vers sa voisine et s’exclame « Mais où est la production de connaissances ? ». L’émotion que j’ai alors ressentie en l’entendant, n’est pas liée exclusivement à son intervention spontanée, mais bien à ce qu’elle exprimait d’une conception de ce que « doit » faire la recherche, qui excluait d’autres modes d’interrogations « valables ». Non pas qu’il fût nécessaire que nous soyons d’accord l’une avec l’autre sur ce que nous faisons dans notre travail de recherche[2], mais bien parce que son interrogation ne semblait pas laisser la place, justement, à d’autres façons d’envisager la recherche, aux différents choix possibles qu’il me semble important de laisser co-exister. Son exclamation semblait dire : « Je ne vois pas l’intérêt, donc ce n’est pas intéressant. Et qui plus est, cela ne correspond pas à ce que l’on attend de nous ». Je suis bien consciente que je risque de surinterprèter largement ce qu’elle voulait dire : je ne fais finalement que saisir l’occasion qu’elle m’offre pour discuter de réactions fréquemment rencontrées face à des questionnements réflexifs, qui ne semblent pas toujours « productifs ».

« élaborer une méthode, qui ne “produit”, au moins dans un premier temps, “qu’elle même”, revient-il à élaborer une connaissance scientifique ? »

Faut-il « produire » des connaissances ?

Je ne reviendrai pas sur la question du « je ne vois pas l’intérêt donc ce n’est pas intéressant » : Julie Henry l’a admirablement bien traité dans un précédent billet au sujet des commentaires des billets.

Je m’attarderai ici sur « ce que l’on attend de nous », en tant que doctorants, mais plus généralement, de ce que j’en perçois, en tant que (futurs) chercheurs. Derrière l’idée de « production de connaissances », outre l’écho de la Stratégie de Lisbonne et de ses objectifs formulés en termes d’économie de la connaissance, il me semble entendre un critère de valeur quant aux savoirs construits : ceux-ci doivent « idéalement » pouvoir se mesurer, se quantifier. Nos modes d’évaluation actuels sont cohérents avec cette représentation[3], et forgent d’une certaine manière les « règles du jeu » institutionnelles que nous connaissons, et que nous choisissons d’accepter lorsque nous pratiquons la recherche dans ce cadre. Mais cela ne nous empêche pas pour autant de les penser, d’avoir une idée à leur sujet, de les considérer comme un choix, parmi d’autres possibles, si ?

L’évaluation s’effectue selon des critères, des jugements vis-à-vis de ce qui est posé comme désirable, c’est-à-dire selon des valeurs. Si la production de connaissances est posée comme ce que l’on cherche à faire dans nos pratiques de recherche, comment qualifier ce que l’on « produit » ?

Dès lors, élaborer une méthode, qui ne « produit », au moins dans un premier temps, « qu’elle même », revient-il à élaborer une connaissance scientifique (sur l’existence même de cette méthode) ? Quelle richesse perd-on à souhaiter distinguer les travaux qui participeraient « effectivement » à l’accumulation de nouveaux savoirs, des autres (par conséquent de moindre valeur) ? Pour constater l’existence de ces nouveaux savoirs, comment se dote-t-on de critères pour les reconnaître, les identifier ?

Certains travaux de recherche incluent une dimension épistémologie, réflexive, sur la manière même dont les connaissances sont produites : ce que ces travaux explicitent, formulent constitue-t-il en soi une « production de connaissance » ? Et si… et si jamais nous arrivions à la réponse qu’ils n’en « produisent » pas (au sens dont les évaluations l’entendent), doit-on pour autant en conclure qu’il ne s’agit pas d’une activité de recherche, ou alors que celle-ci se fait au détriment de réflexions et de pratiques plus importantes (plus importantes pour quoi / pour qui ? Selon quels critères, quels jugements de valeur ?) ?

Quelles sont les échelles de valeur, en termes de registres de scientificité, qui restent implicites dans l’idée que certaines pratiques de recherche « produiraient » de la connaissance et pas d’autres, la plupart du temps celles impliquant un mouvement réflexif qui les empêchent d’être tout à fait « productives », au sens de cumulatives, en cela qu’elles déconstruisent tout autant qu’elles construisent ? Ne pourrait-on pas inverser un instant la logique, en nous focalisant non pas sur l’idée de « production » mais de « connaissances », qui plus est de « connaissances scientifiques » ?

« quel est le statut épistémologique de ce que la réflexivité construit comme savoirs ? »

Qu’est-ce qui confère à la connaissance sa scientificité ? Quelle place pour l’épistémologie et pour la réflexivité dans nos pratiques de chercheurs ?

Discussion
« deux choses m’ont frappée à la lecture de ce billet : le fait que l’entrée dans la vie professionnelle, ce que le discours sur le doctorat actuel appelle la « professionnalisation », soit absente dans les objectifs de la thèse vus par les doctorants – et la vision assez négative du directeur de thèse (bien plus que du maître de stage par exemple) qui est assez habituelle et qui me semble ressortir autant à des comportements de direction de thèse effectifs qu’à une sorte de culture commune des doctorants ayant construit un stéréotype du directeur de thèse
sur la production de connaissance : tout dépend ce qu’on appelle « connaissances », et là aussi il y a beaucoup d’images qui circulent, en particulier celle de la « connaissance pure » qui ne « produirait » rien – on peut aussi penser que la connaissance de la connaissance est une connaissance
posture réflexive égale à la posture philosophique : je ne le pense pas, tous les philosophes ne pensent pas que penser soit une activité réflexive, loin de là, et il existe d’ailleurs une réflexion sur la réflexivité en philosophie, qui n’est pas assimilable à une philosophie de la philosophie… »
Marie-Anne Paveau,  20/02/2012 à 18:50

Intégrer la démarche réflexive, et donc d’une certaine manière, un certain ralentissement, à la production scientifique revient à questionner, régulièrement, ce sur quoi repose la scientificité de ce que l’on produit, pour mieux la garantir, pour l’expliciter et mieux comprendre ce que l’on est en train de faire.

« La question qui me vient à l’esprit en vous lisant c’est : En quoi cette posture réflexive diffère de la posture philosophique ? », question de Jean-Philippe en commentaire du billet du 12 février 2012.

Cette question fait réfléchir : doit-on partir de sa discipline pour pouvoir mener ce type de réflexion ? Doit-on la déléguer à une discipline à part entière, la philosophie et plus particulièrement à l’épistémologie ? Doit être pris en charge par certains chercheurs et non pas par tous ? Est-ce nécessaire ? Est-ce que cela doit nécessairement rester « à la marge » ? Quelles en sont les conséquences sur la « production de connaissances » disciplinaire si celle-ci n’intègre pas de dimension réflexive ?

On revient ainsi à notre question de départ, posée par Barthélemy au sujet de l’interdisciplinarité : quel est le statut épistémologique de ce que la réflexivité construit comme savoirs ?

***

Billet original : Faury, Mélodie (17 février 2012) “Mais où est la production de connaissances ?”. Espaces réflexifs [carnet de recherche]. Consulté le ….  http://reflexivites.hypotheses.org/716

Crédits photographiques

  • Horrigans, certains droits réservés (creative commons)
  • Photographie : Mait Jüriado, certains droits réservés (creative commons)

  1. quelle que soit la discipline, mais si des différences notables existent, notamment entre sciences exactes et expérimentales, et sciences humaines et sociales
  2. La question ne se pose pas à mon sens dans ces termes, « être d’accord ou non », mais bien plus quant au sens que nous donnons à notre pratique
  3. Voir le billet de Baudouin Jurdant qui interroge l’évaluation, qu’il distingue des règles de fonctionnement

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