Le carnet de recherche « Espaces réflexifs »

Mélodie Faury & Marie-Anne Paveau

Le carnet de recherche Espaces réflexifs expérimente une écriture collective et collaborative sur le thème de la réflexivité, dans les pratiques de recherche et d’enseignement. Il accueille depuis 2012 des billets individuels ou collectifs, écrits spécifiquement ou parus précédemment sur les blogs respectifs des contributeur.trice.s ou, mais aussi, des billets invités et des présentations d’extraits de « grands textes » de la réflexivité, français et étrangers.

Tour à tour, les participant.e.s au carnet collectif prennent en charge la « direction » de la publication, pendant un mois. Chacun.e donne alors sa « couleur » au carnet et l’investit comme il ou elle le souhaite. Les autres habitant.e.s de ce lieu numérique font alors vivre le carnet par les discussions qui ont lieu en commentaire. Ce carnet est bien sûr également ouvert aux commentaires de ses lecteur.trice.s ! Tout comme le présent ouvrage numérique qui en est issu…

Une écriture scientifique libérée ?

Spécialiste des formes de la communication en ligne et en particulier du blog, Oriane Deseilligny a pris l’exemple de ce carnet dans un de ses articles, « Matérialités de l’écriture : le chercheur et ses outils, du papier à l’écran », publié en 2013, soit un peu plus d’un an après les débuts d’Espaces réflexifs. Elle y souligne les implications d’une écriture réflexive dans l’écriture de la recherche et n’hésite pas à parler de « sentiment de libération de l’écriture », mentionnant la part émotionnelle qui vient s’inscrire dans le travail de la recherche sur le support du blog :

Ce carnet[1] est collectif, il rassemble des chercheurs essentiellement issus des SHS et a pour vocation de développer une réflexion sur la recherche en train de se faire. Les différents scripteurs réfléchissent à la question de l’écriture spécifique du carnet de recherche par rapport aux autres pratiques scripturaires du chercheur et consacrent plusieurs billets à une approche méta-réflexive. La réflexion sur le nouveau support d’écriture que constitue le carnet de recherche numérique est l’occasion de mettre en perspective l’ensemble des formes rédactionnelles utilisées par les chercheurs. La lecture de ces billets fait ressortir un sentiment de libération de l’écriture dans les carnets de recherche. Les « carnetiers » — c’est ainsi qu’ils se désignent — y décrivent la liberté de ton, de style, d’approche et de traitement qu’ils ressentent en rédigeant des billets d’une longueur non imposée qui s’inscrivent dans un espace de lecture et d’écriture différent. Ils soulignent le détachement par rapport aux codes et aux normes habituels de l’écriture scientifique. Une doctorante met l’accent sur la manière dont sa subjectivité s’introduit dans le carnet, par opposition à sa thèse : « Dans mon carnet, j’aime écrire de façon plus… poétique ! Je parle des objets avec émotion. […] Mon carnet me sert de balancier. Je travaille souvent comme ça, sur les deux versants. Un côté sage, un côté “fou”. Un côté rationnel, un côté émotionnel. Ainsi, quand j’écris ma thèse, je peux y injecter de l’émotion sans qu’elle me déborde car déjà canalisée dans mon carnet de recherche (et ailleurs)[2] (Desseilligny, 2013, § 24).

Elle note aussi très justement les aspects inaboutis et imprévus de la recherche qui s’écrit sur les carnets, qui constituent un peu des arrières-cuisines ou des ateliers de préparation de la recherche, où, finalement, se jouent les aspects les plus vivants parce que les plus instables de la recherche, aspects qui disparaissent ensuite sous le lissage des publications académiques normées, évaluées, corrigées :

L’écriture du carnet assume et revendique donc un point de vue subjectif, voire une certaine littérarité, par opposition à des écrits scientifiques perçus comme plus arides. De son côté, Mélodie Faury[3], qui a son propre carnet de recherche (« L’infusoir ») et intervient sur « Espaces réflexifs », décrit dans un commentaire de billet « une écriture mise en forme, qui se donne à la lecture, mais qui n’est pas le reflet figé de son auteur, dans la mesure où celui-ci […] est déjà lui aussi son propre lecteur, à distance de ses propres propos. Une écriture aboutie (dans la mesure où on lui donne forme dans l’idée qu’elle sera lue) mais jamais finie […]. Il n’est pas question de dire que l’on n’assume pas ce que l’on écrit ou ce que l’on a écrit, mais bien du statut que l’on donne à cette écriture : une réflexion en cours, qui prend forme à un instant donné, peut-être avec une intention, sans doute avec une grande part d’imprévu[4]. » (Deseilligny, 2013, § 25).

Par l’écriture en ligne, libre, nous renouons avec les écritures ordinaires de la recherche (Muriel Lefebvre, 2013), celles de la conversation et de l’élaboration, celles de la réflexion et de la logique de partage, et de pensée, avant la logique de publication (Louise Merzeau, 2015). Plutôt que de penser ce type d’écriture comme une digression (Ingrid Mayeur, 4 mai 2018), dans la Villa, nous tentons de remettre les marges – la pensée, l’écriture libre, la conversation scientifique ouverte – au centre, au cœur de notre activité de recherche – d’abord par le temps que nous essayons de lui consacrer, et par la manière dont nous tentons d’habiter le lieu numérique. En ce sens, en effet, « le carnet […] serait un lieu d’écriture digressive par rapport à la production scientifique « légitime » validée par les pairs », comme le dit Ingrid Mayeur. Mais il n’est pas pour autant un « hors-sujet » si l’on considère ce qui constitue le sens même de notre pratique de chercheur.e.s. C’est un lieu habité d’élaboration, et non pas d’exposition et publication de « produits finis ». Un lieu d’écriture qui brouille notamment les frontières entre écritures (infra)ordinaires, conversation, publication et évaluation par les pairs. Et un lieu de réflexivités.

Cette instabilité parfois un peu brouillonne de la recherche est l’une des marques de l’écriture scientifique en ligne et elle n’est pas toujours facile à assumer. Plusieurs invité.e.s du carnet ont confié leurs doutes et surtout leur peur de ne pas savoir, savoir faire, savoir écrire, savoir publier, savoir se servir des fonctionnalités techniques du carnet, etc. Une grande jarre avait été alors symboliquement et joyeusement déposée à l’entrée du carnet, destinée à recevoir les complexes et les blocages des invité.e.s. Elle a bien rempli son office.

 

Les habitant.e.s de la « Villa réflexive » sont invité.e.s à déposer leurs complexes à l’entrée, avant de commencer leur séjour

Anatomie du carnet Espaces réflexifs

De janvier 2012 à décembre 2017, le carnet de recherche Espaces réflexifs a été habité, mois après mois, par 69 habitant.e.s différents. 414 billets ont été publiés. 752 commentaires ont été postés. Le visuel du carnet (couleurs – ou peintures, images – ou tableaux, le sous-titre – ou devise, etc.) a été modifié environ 60 fois. Le carnet, qui comprend désormais, fin 2018, plus de 500 billets répartis sur 7 années (c’est-à-dire 84 mois…) est doté d’un certain nombre de métadonnées qui permettent aux lecteur.trice.s d’y naviguer confortablement.

Tous les billets écrits depuis 2012 sont disponibles en ligne, année par année et classés par auteur.e.s (mises à jour régulières) : 

reflexivites.hypotheses.org/bibliographie-billets

Pour retrouver les habitant.e.s des Espaces réflexifs mois après mois :

reflexivites.hypotheses.org/category/mois-apres-mois

L’ensemble des crédits sont présentés en ligne également : 

reflexivites.hypotheses.org/credits

Les apparences multiples et changeantes des Espaces réflexifs au fil des mois et des années

Crédit photographique : « Jarre aux complexes ». Photo Le Chêne Vert, potier à Anduze – http://www.poteriedanduze.com/vert


  1. Le carnet dont il est question est le carnet de recherche en ligne Espaces réflexifs dont est issu le présent livre liquide.
  2. <http://reflexivites.hypotheses.org/641
  3. Docteur en sciences de l’information et de la communication dans l’équipe C2So du Centre Norbert Elias et co-responsable du laboratoire Junior interdisciplinaire « Enquête sur l’homme vivant » de l’ENS de Lyon, elle a soutenu sa thèse sous la direction de Joëlle Le Marec en septembre 2012 : « Parcours de chercheurs. De la pratique de recherche à un discours sur la science : quel rapport identitaire et culturel aux sciences ? ». http://infusoir.hypotheses.org/qui-suis-je.
  4. Espaces réflexifs, http://reflexivites.hypotheses.org/575, commentaire au billet du 11 février 2012

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