21 Voyage à travers les contes et mythes de l’espace peul

Le conte, en tant que genre littéraire oral, véhicule souvent des mythes pour expliquer les phénomènes cosmiques et les pratiques sociales. Les cinq contes du corpus que j’ai retenus pour ce chapitre, à savoir « Le petit homme bossu », « Tinêni », « La belle-fille », « Sammbo » et « Guéno », renvoient aux mythes de l’origine des Peul-e-s, de la sécheresse et de la pluie, de la réussite de l’enfant orphelin-e, de la vache originelle et du courage peul. J’essaie de montrer, dans les lignes qui suivent, comment ces mythes prennent forme dans ces contes.

L’histoire du petit homme bossu ou le mythe de l’origine des Peul-e-s

Le conte intitulé « Le petit bossu » débute par un changement de génération. Les parents meurent et laissent des enfants, une fille et un garçon, auxquels ils délèguent tous leurs biens, leur assurant ainsi un moyen de subsistance (le troupeau). À sa mort, leur mère se fait remplacer par un baobab mythique qui est dorénavant chargé de leur apporter protection : « Je te confie mes enfants, dit-elle au baobab. Je te confie la garde de mes chers enfants parce que depuis le jour où je suis venue à toi je n’ai jamais eu de problèmes. Mais Dieu a décidé de ma mort. » Cette version du conte reprend le rôle traditionnel assigné aux parents dans la société peule. Ces derniers ont la charge de travailler pour assurer protection à leur progéniture et leur assurer le bien-être par le bien de l’héritage.

Il existe deux autres variantes du conte du petit homme bossu, l’une dans les Contes et fables des veillées de Christiane Seydou (1976), et l’autre dans le répertoire de la conteuse Goggo Addi (Baumgardt, 1993). Dans ces versions, l’enfant se fait rejeter par ses parents parce qu’il est différent de ses frères. Il est vilain dans l’une et très beau dans l’autre. Il se retrouve en brousse sous la protection d’un être surnaturel ou d’un arbre. C’est cet arbre qui protège la fille en l’absence de son frère. C’est aussi lui qui indique chaque matin au petit garçon ce qu’il faut faire. Dans les trois contes, il est évident que l’enfant est un être qui a besoin d’aide et d’assistance. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire pour lui ou elle de vivre sous la protection d’un-e « adulte ». Celui-ci peut être un être de la brousse lorsque les parents ne peuvent plus assurer leur rôle à cause de la mort qui s’annonce, mais surtout parce qu’ils estiment que l’enfant n’est pas un des leurs en raison de sa grande différence. Ainsi, l’enfant rejeté par la société est chassé vers la brousse, un domaine auquel les parents estiment qu’il ou elle appartient. La brousse comble ainsi le manque d’affection maternelle et paternelle dont il ou elle souffre et lui permet d’acquérir richesse.

Le petit garçon du conte « Le petit homme bossu » est le garant de la reproduction de son bétail. Sa fonction de bouvier l’empêche d’assurer la protection de sa sœur. Fort heureusement, l’enlèvement de cette dernière est suivi d’une ascension sociale puisqu’elle deviendra l’épouse d’un roi. De cette situation, on déduit que la beauté induit l’élévation dans la culture gaawooɓe puisque la belle femme épouse le roi ou le prince. Au niveau spatial par contre, on lit une certaine opposition entre la brousse et le village. Le premier espace est sauvage et asocial, le second culturel et social. Par sa beauté, la jeune fille peule du conte accède à un rang social supérieur (elle devient reine) et peut ainsi quitter la brousse dans laquelle elle se cachait avec son frère pour le village. Son mariage avec le roi met un terme à la situation ambiguë du départ puisque son frère et elle avaient des comportements d’un couple marié dans la mesure où c’est le mari qui va avec les animaux aux pâturages le matin et retrouve la femme le soir. La vie des deux orphelins sous le baobab sacré fait penser à un inceste et rappelle, par le même coup, les ancêtres des Peul-e-s qui seraient né-e-s d’un couple de frère et sœur chassé-e par leurs parents parce qu’il et elle parlaient une langue que personne ne comprenait. Cette langue, c’est le peul. Le frère et la sœur se marièrent et, un jour, ils allumèrent un feu près du fleuve. Là, ils virent la première vache sortir de l’eau.

Deux thèmes du mythe d’origine sont récurrents dans les différentes versions du conte : le thème de l’enfant en dehors de l’espace (rejeté ou non par ses parents) et le thème du troupeau et de la vache. Même si le départ du domicile est imposé au frère, il s’en accommode en faisant tout pour préserver le troupeau qu’il emporte avec lui. Le conte se structure en deux parties. En première partie, la période passée sous la protection de l’arbre est celle pendant laquelle le personnage apprend les codes de la vie en couple sous l’arbre. Ensuite, l’enlèvement de sa sœur marque pour lui un tournant, celui du moment d’affronter la société humaine.

À la période de prospérité initiale succède une période de dénuement apparent et de perte d’identité dans le conte « Le petit homme bossu ». Le frère passe par une adaptation et une intégration, ce que l’anthropologie interpréterait comme des éléments d’un rite de passage. La période de mépris et de marginalisation paraît comme nécessaire pour mieux se faire accepter ensuite. Elle prend fin au moment où le héros présente sa richesse et son identité. L’étonnement et l’admiration de la population et du roi sont une reconnaissance de la société et une ascension dans l’estime générale, C’est comme si la société, par l’intermédiaire de son autorité supérieure, le roi, et son peuple lui reconnaissaient le statut de riche. Le troupeau apparaît à ce moment comme étant une richesse à valeur reconnue alors qu’il n’avait qu’une simple valeur nourricière dans la première partie. Le héros délimite lui-même ses droits sur cette richesse en reconnaissant la part de sa sœur.

La séquence de la vie au village peut être vue comme une tentative d’intégration dans la société sédentaire. Mais elle rappelle aussi cette période de l’année où les Peul-e-s nomades se sédentarisent pour les alliances. C’est une période courte, mais très intense, pendant laquelle les mariages et les cérémonies d’attribution des noms aux nouveaux nés ont lieu. Les Woɗaaɓe l’appellent worso selon Dupire (1962).

Dans la dernière partie du conte du petit homme bossu, les conditions de vie qu’offre le bétail, de même que la jalousie meurtrière qu’elles provoquent, marquent toute l’importance que prend le troupeau dans la société du conte gaawooɓe. Les sœurs de la femme du héros qui, elles, l’avaient refusé comme époux à cause de son handicap seront envieuses de leur sœur. En dehors de l’aspect repoussant du physique du jeune homme qui peut être vu comme la première cause du refus, il y a aussi son désœuvrement. En récupérant son troupeau, il retrouve ainsi son aspect esthétique, une richesse et l’admiration de tout-e-s ceux et celles qui l’ont méprisé. Le troupeau assure à sa femme une nourriture en abondance qui lui procure des critères physiques de beauté, comme les rondeurs et les longs cheveux.

Tinêni ou le mythe de la sécheresse et de la pluie

La jeune fille Tinêni est dotée du pouvoir exceptionnel de faire tomber la pluie par le simple rire. Sa fugue, qui survient après qu’elle ait été grondée par ses parents, apparaît comme l’acte d’une enfant gâtée et capricieuse. Cette image est renforcée par le fait qu’elle est fille unique, ce qui la fait passer pour une enfant choyée par ses parents, car se faire gronder par ses derniers dans la culture peule ne peut expliquer la fugue d’un-e enfant. Les parents incarnent l’autorité au sein de la famille et l’exercent sur leurs enfants.

Dans la version de ce conte qu’on trouve dans le répertoire de Goggo Addi, l’enfant, sous l’influence de ses amis, rit et la pluie endommage les affaires de ses parents. La mère, en colère, l’insulte et met en question son pouvoir. La fille fait valoir ses droits par la fugue. Dans les contes et fables des veillées, par ailleurs, la situation initiale est différente. La fille transgresse un code social : elle appelle son fiancé par son prénom. Chez les Peul-e-s, afficher ses sentiments vis-à-vis du mari ou du fiancé est un signe de faiblesse et de manque de retenue, une preuve de manque d’éducation. Les parents, se sentant humiliés, la chassent. Dans ces trois versions, la fugue de la fille paraît justifiée.

Tinêni quitte alors le village pour la brousse. La jeune fille trouve refuge dans une montagne. Dans d’autres versions, cette dernière est remplacée par un arbre ou une termitière. Ce sont des refuges très courants que l’on retrouve dans plusieurs contes peuls. Ils font figure de seins maternels et offrent un abri et une protection au héros ou à l’héroïne en détresse. La conséquence directe de la fugue de l’enfant est la sécheresse dans le conte du corpus. La vengeance de l’enfant sur la société qui la rejette est la destruction de toute fertilité. Les humains et les bêtes en souffriront. La jeune fille est découverte par ses vaches et par leur bouvier sur le lieu des pâturages, la brousse. Sa découverte donne de l’espoir à ses parents qui viennent la supplier de rentrer à la maison. Mais elle restera intransigeante comme pour mieux faire payer l’offense qu’elle a subie.

Il est intéressant de remarquer que, dans la version du conte que j’ai recueillie, ce sont les vaches qui arrivent à casser l’intransigeance de la jeune Tinêni. Elle refuse d’obéir à sa mère, mais fléchit à la demande de ses vaches assoiffées. C’est la preuve que la jeune fille peule entretient une relation exceptionnelle avec ses vaches. Dans d’autres versions, c’est une enfant encore dans le sein de sa mère qui arrive à bout de son intransigeance. Il existe également des versions dans lesquelles c’est son fiancé qui la fait plier. Il serait intéressant d’approfondir, dans un autre cadre, l’étude du lien qui permet la permutation de la vache par l’enfant encore dans le sein de sa mère d’une part et par le fiancé, d’autre part.

La belle-fille ou le mythe de la réussite de l’enfant orphelin-e

L’orpheline maltraitée par sa belle-mère est un thème très étudié dans la littérature orale. Dans le conte « La belle-fille », la mort de la mère de Kadidja la prive d’amour maternel et la laisse à la merci de sa belle-mère. Cette dernière la prive à son tour de nourriture. La présence d’un troupeau d’animaux dans cette famille peule rend encore intolérables, d’un point de vue externe, les conditions de vie de l’enfant. Cette lecture est renforcée par l’abondance du lait qui est en totale contradiction avec la condition de cette dernière : la faim dans un lieu d’opulence, le dénuement dans la prospérité. Ces indices rendent l’image du père et de la belle-mère plus méchante. L’enfant est envoyée par la belle-mère chez un homme redoutable et dangereux. La faute commise paraît insignifiante (briser une calebasse) par rapport à la sanction infligée qui traduit l’intention non avouée d’envoyer l’enfant à la mort.

Kadidja traverse alors toute la brousse (un espace très hostile) habitée par les animaux qu’elle rencontre. Mais à l’annonce du danger final qui l’attendait, ils se ravisent tous de la dévorer. Les événements de l’étape finale marquent la fin du cycle. L’enfant non seulement n’est pas tuée par le méchant homme, mais elle devient son épouse. L’ascension sociale par le mariage est un trait régulier dans les contes peuls. L’orpheline, maltraitée par sa belle-mère, échappe à sa condition par le mariage. C’est un dénouement prévisible du conte merveilleux.

Dans la suite du conte « La belle-fille », les parents, de leur côté, perdent leur troupeau et se retrouvent dans la misère. La perte de leur richesse et l’errance comme punition infligée aux parents méchants sont aussi un thème récurrent dans les contes peuls. Le calvaire des parents ne prend fin que lorsqu’ils retrouvent l’enfant maltraitée, confirmant ainsi la réparation de la faute commise. Kadidja prend ses parents avec elle et leur offre le gîte et le couvert, signifiant ainsi son pardon. Le troupeau, dans ce conte, est l’objet par lequel l’injustice est commise dans la mesure où la fille est privée de lait et donc, du gavage. Toutefois, il faut relever que c’est aussi par le troupeau que justice est rendue : les parents perdent leur troupeau et sont obligés d’accepter l’hospitalité de la fille.

Sammbo ou le mythe de la vache originelle

Le conte intitulé « Sammbo » retrace également un parcours d’orphelin. En effet, le mariage et le départ de sa sœur Salmata rendent la condition de Sammbo plus fragile. L’enfant est chassé du cadre familial par sa belle-mère, la femme que son père a épousée après le décès de sa mère, et se trouve donc sans protection. Mais il ne part pas sans réclamer son héritage. Au lieu d’un beau troupeau, sa belle-mère lui remet une seule vache galeuse après la mort de son père et s’accapare le reste des animaux. Ce partage injuste, qui a pour conséquence de fragiliser davantage la condition du petit orphelin, est en contradiction des coutumes peules fortement imprégnées des préceptes de l’islam.

En effet, chez les Gaawooɓe, l’héritage est régi depuis longtemps par le code musulman. Les enfants, tous sexes confondus, héritent des parents, mais la fille a la moitié de la part du garçon. Dans la pratique, les vaches héritées de la fille restent avec le frère, sauf au cas où le troupeau du mari ne suffit pas aux besoins de la famille. La femme qui perd son mari aura quelques vaches laitières, leur nombre est laissé à l’appréciation des enfants du défunt. Mais les vaches qu’elle avait reçues de son mari, lors du mariage, comme douaire, lui reviennent. Dans le conte « Sammbo », cependant, au lieu que ce soit le garçon qui décide de ce qui revient à sa belle-mère, c’est plutôt cette dernière qui décide de ce qui revient au garçon. Toutefois, grâce à cette vache, il obtiendra un grand troupeau avec l’aide de l’aigrette à laquelle l’avait confié sa sœur.

La méchanceté de la belle-mère, au lieu de le détruire, fait finalement du héros un homme accompli et valeureux. Parti du cocon familial où il n’avait plus de protection, à cause du départ de sa sœur qui veillait sur lui, chassé par sa belle-mère vers un monde hostile dans l’espoir de le voir disparaître, Sammbo est accueilli par la brousse. Celle-ci se révèle être pour lui un monde prospère, abondant en eau et en verdure, où les vaches se multiplient. La vache de Sammbo rappelle la vache originelle sortie de l’eau, une eau considérée comme lieu de transformation et d’origine de plusieurs mythes.

Sammbo rentre victorieux avec son troupeau. Le parcours de Sammbo est comparable à celui de ces jeunes bouviers, dont nous parle Christiane Seydou, qui rentrent de la transhumance avec de grands troupeaux et dont le retour est fêté par toute la communauté. Quant à la disparition de sa belle-mère, elle peut être vue comme la disparition symbolique des parents devant l’accomplissement du destin de leur enfant, mais également comme la disparition de l’ancienne génération à l’avènement de la nouvelle. La maison paternelle, qui revient au fils dans la réalité peule, apparaît comme le lieu où doit se concrétiser la réussite.

Guéno ou le mythe du courage peul

La situation initiale du conte « Guéno » présente le héros éponyme dans une grande prospérité. Très rapidement, une catastrophe naturelle vient s’abattre sur le pays et met fin aux moments prospères. Le manque s’installe à cause des conditions météorologiques qui occasionnent la disparition des moyens de subsistance. Le troupeau et la vie des humains sont ainsi menacés. Cependant, une lueur d’espoir apparaît dans ce sombre tableau. Il existerait des pâturages inaccessibles appartenant à un dangereux génie. En dépit de la frayeur qu’il inspire, Guéno ne se prive pas d’aller violer ses terres au risque de perdre sa vie. La récompense est à la hauteur de son courage et de son acte salvateur puisque tout le village en profite. Stupéfait du courage de ce héros, le génie reviendra à sa forme humaine (une femme) pour épouser le brave.

On déduit de cette histoire que le courage est un moyen d’accès au mariage dans la société peule. Les vaches permettent au courageux d’affirmer sa capacité de nourrir et de protéger sa future épouse. Ce sont là les qualités d’un bon époux. Dans la tradition ancienne des Gaawooɓe, le jeune homme n’a le droit de se marier qu’après avoir effectué au moins une fois la transhumance. Cette période de solitude avec les animaux, sous la rigueur du climat, initie le jeune éleveur à la vraie vie du Peul nomade. En transhumant vers les terres inconnues et interdites, Guéno a ainsi montré qu’il est un bon éleveur et donc un bon époux.

Le personnage de Guéno rappelle celui des héros des contes de l’enfant terrible dont le caractère téméraire l’amène à s’exposer aux pires dangers. Toutefois, contrairement à l’enfant terrible dont les actes sont souvent stupides, destructeurs et gratuits, Guéno agit parce qu’il n’a plus d’autre alternative. C’est un constructeur, un sauveur. Il assure la source de vie pour les vaches et pour les humains.

Dans Njeddo dewal (Hampâté Bâ, 1994), Guéno est le dieu suprême qui, pour punir les Peul-e-s de leurs péchés, crée Njeddo dewal, la mère de la calamité dont seul l’enfant sauveur, Bâgoumâwel, vient à bout. Le Guéno du conte « La mère de Dîdja Bôlo », contrairement à son homonyme (dieu de la mythologie peule), est un sauveur. Il vient à bout de la calamité qui est ici la sécheresse. Et par son courage, il arrive à faire de la force maléfique du génie une force bénéfique. On a donc, dans les deux contes, deux personnages aux caractères contraires, mais avec un cheminement narratif dans lequel le bien triomphe sur le mal.

Contrairement à tous les autres contes où la fille joue un rôle passif vis-à-vis du troupeau, elle a un rôle actif dans « Guéno ». Très souvent dans les contes peuls, le garçon apparaît comme le seul personnage qui a un rapport direct avec le troupeau. Dans le conte « Guéno », par contre, la femme y participe avec l’homme. Il a le troupeau, elle a les pâturages, donc la garantie de la vie et de la reproduction. Sans pâturage, il n’y a pas de troupeau. La femme échange ses pâturages contre un mari. C’est elle qui choisit son époux, ce qui est contraire à la pratique de la société peule dans laquelle ce sont les parents qui choisissent pour leurs enfants. Dans une certaine limite, et c’est de plus en plus fréquent, c’est le garçon qui choisit son épouse; le contraire étant rarissime. Le conte « Guéno » opère donc une transgression en autorisant à la femme de choisir son mari avec ses biens (pâturages). La possession d’un bien aussi important que le troupeau la libère donc des contraintes sociales.