20 Les animaux dans la société peule gaawooɓe

Au sujet du rapport de la société peule à la vache, Salamatou Alhasoumi Sow écrit que :

les Peuls se reconnaissent partout à travers une activité spécifique qui est l’élevage du bovin. Cet animal a une valeur symbolique très grande et fait partie de l’inconscient collectif des Peuls. On peut dire qu’il participe à la construction ethnique des Peuls. Ils le perçoivent comme « un don de Dieu » dont ils doivent prendre soin. […] Rappelons que, poursuit-elle, les pasteurs élèvent les vaches pour les bienfaits qu’elles prodiguent, barke na’i, c’est-à-dire le lait et ses dérivés. (2005, p. 419-420)

Dans le sillage de cette représentation, voici quelques réflexions, au travers des contes, sur la place des animaux en général et du bovin en particulier dans la société pastorale peule gaawooɓe.

Le troupeau ou la base de la richesse peule

L’élevage est une thématique importante des contes que j’ai rassemblés, notamment « Le petit homme bossu », « Tinêni », « La belle-fille »,  « Sammbo » et « Géno ». Le terme bétail (jawdi) est récurrent dans les contes « Le petit homme bossu », « La mère de Dîdja Bôlo », « Sammbo » et « Géno ». La possession d’animaux est nettement exprimée comme synonyme de richesse. Sont concernés les animaux de toutes les espèces (chèvres, moutons, vaches, ânes, chevaux), même si les Gaawoobe, comme tous les autres groupes peuls, semblent accorder une place particulière à la vache.

Les contes mettent plutôt l’accent sur la variété des espèces qui composent le troupeau que sur leur nombre exact : « Personne ne connaissait le nombre de ses vaches » (« Sammbo »). L’absence de précision sur le nombre d’animaux possédés confirme que la littérature orale peule reprend certains interdits, notamment l’interdiction de dire le nombre exact de son cheptel au risque de le perdre. Par ailleurs, c’est également une manière de signifier au monde sa richesse dans la mesure où le ou la riche est perçu-e comme celui ou celle dont la richesse ne se mesure pas. Il ou elle possède assez de bêtes, préférant rester évasif et évasive plutôt que de mentir ou de sous-estimer la valeur.

L’aisance que procure la richesse est très peu abordée dans les contes. Ces derniers ne mentionnent pas certains indicateurs de la richesse, communément admis, à l’instar de beaux habits ou de belles maisons. Il n’y a rien de tout ce qu’on s’attend à trouver chez les riches. Aucune habitation n’est décrite, à part l’arbre auprès duquel habitent le frère et la sœur, dans « Le petit homme bossu ». Au lieu de présenter des signes de richesse, il se dessine plutôt l’image d’une négligence totale de ce qui est habituellement considéré comme des signes extérieurs de richesse, outre l’immensité du troupeau. Il en ressort alors que le troupeau est un symbole de prestige dans la société peule qui cacherait, par conséquent, les autres signes de richesse. Ce que Marguerite Dupire (1970, p. 125-131) dit sur la possession d’un troupeau chez les Peul-e-s suffit à éclairer cette lecture : « Les plus riches ne vivent guère plus confortablement que les plus pauvres […]. L’importance du troupeau a une valeur de prestige social plus que de revenu. » On peut toutefois se demander si le confort, pour un peuple qui se déplace sans arrêt, ne reviendrait pas à ne pas s’encombrer des atours habituels de richesse dans la mesure où partir rime avec le fait de prendre le minimum. Vraisemblablement, pour le ou la Peul-e, garder son troupeau revient à se protéger de la misère. Parmi les animaux, les vaches sont les plus valorisées.

La vache dans les contes gaawooɓe

La vache, en raison de la place qu’elle occupe chez les Peul-e-s gaawooɓe, mérite qu’on lui accorde une attention particulière. Dans l’ensemble des contes, elle est l’animal domestique le plus représenté puisqu’elle est présente dans 11 contes sur les 18 qui constituent le corpus. Elle peut être au centre de la trame narrative comme dans les contes « Le petit homme bossu », « Tinêni », « Sammbo » et « Guéno » ou simplement citée comme indice narratif. Parfois ce sont ses produits dérivés qui sont mentionnés (« L’homme et le crocodile », « L’enfant de beurre », « La hyène et l’iguane », « La mère de Dîdja Bôlo »).

La problématique de l’élevage tourne autour des bovins. En effet, les Gaawooɓe ont une préférence pour les bovins même si certain-e-s se sont spécialisés dans l’élevage des chèvres au contact des Touaregs. Il est ainsi possible de les prendre comme une fenêtre ouverte sur la société décrite dans ces contes. En effet, la vache ou ses produits dérivés (beurre, lait) y sont présentés dans différentes situations représentatives de la vie de la société gaawooɓe. Quoique la possession d’un animal suffirait pour assurer la perpétuation de leur mode de vie, la place de la vache se trouve idéalement dans un troupeau. Lorsque les contes en parlent, il peut donc s’agir d’un élément unique du troupeau ou tout simplement d’un emploi métonymique. Dans le conte « Sammbo », par exemple, la vache galeuse de Sammbo est devenue tout un troupeau grâce à l’intervention mystérieuse de l’aigrette. Pour meilleure perception de cette représentation, il est nécessaire d’apprécier la représentation de la vache dans un troupeau homogène, d’une part, et en lien avec d’autres animaux, d’autre part.

La représentation de la vache dans un troupeau homogène

Dans les contes « Tinêni », « Sammbo » et « Guéno », la vache est l’unique composante du troupeau. Il s’agit d’un groupe de vaches appartenant à une même famille (« Tinêni ») dont s’occupe un bouvier. Ce sont surtout des vaches laitières, comme l’indiquent les noms « Futorooye » et « Reedujammaaye » par lesquels la jeune Tinêni les appelle. En fait, les vaches appelées « vache du matin » et « vache du coucher du soleil » représentent des moments de la journée durant lesquels on trait généralement le lait.

En outre, le troupeau peut être aussi la propriété d’une seule personne (« Le petit homme bossu », « La mère de Didjâ Bôlo », « Sammbo ») qui en est le bouvier. Tout le troupeau peut être engendré par une seule vache mère (Sammbo). Cet ensemble homogène fait penser à ces grands troupeaux de Peul-e-s nomades qui ne s’encombrent pas d’autres animaux que la vache. Celle-ci produit la subsistance, le lait, et le moyen de transport, le taureau notamment (« Le hyène et le lièvre »). Tant que la vache peut assurer tout cela, le ou la Peul-e n’a pas besoin d’autres animaux. À ce sujet, notons le travail d’Angelo Maliki Bonfiglioli (1988) qui décrit le processus qui conduit les Peul-e-s Woɗaaɓe à abandonner, pour des raisons économiques, leurs vaches pour d’autres animaux ou bien à mélanger d’autres animaux à l’instar des chèvres ou des moutons. Cela serait de nature à assurer une meilleure sécurité face aux aléas climatiques (les animaux n’ayant pas les mêmes capacités de résistance) et économiques (une chèvre s’entretient facilement et se vend plus qu’une vache en cas de besoin).

La vache dans un troupeau comprenant d’autres animaux

Dans deux contes, « Le petit homme bossu » et « La belle-fille », la vache est citée comme faisant partie d’un troupeau hétérogène. Ce mélange de petits ruminants et de grands animaux fait penser à ces grands troupeaux qui transhument dans le Sahel. À l’approche de l’hivernage, les éleveurs réunissent leur bétail pour quitter les zones de culture et aller dans les zones de pâturage. Ce cheptel mélangé se compose de bovins, de caprins ainsi que d’ânes et de dromadaires servant à transporter des bagages, mais aussi les vieillard-e-s, des femmes et des enfants. Au sein de cet ensemble, la vache occupe une place de choix. Elle apparaît comme la reine du troupeau. Son image est si forte que l’ensemble du bétail est appelé na’i (les bovins). La présence des bovins éclipse les autres animaux qui sont de moindre importance pour le conteur, Saïdou Danzo, qui n’a élevé lui-même que des bovins. L’idée que la richesse est le bovin est présente dans le mot jawdi (troupeau, richesse).

La vache a aussi une fonction de gardienne au sein du troupeau. C’est à elle que l’on confie les autres animaux. Dans le conte « Le petit homme bossu », c’est à la grande vache que Boulo demande d’avaler le reste de son bétail. Elle apparaît aussi comme étant la seule qui ait une fonction nourricière, car elle donne le lait quotidien à la famille.

En somme, qu’elle soit ou non avec d’autres animaux, la vache représente le troupeau au sens large et donne le statut d’homme riche ou de femme riche à celui ou celle qui la possède. Elle est présentée comme étant l’animal qui est le plus proche de son maître ou de sa maîtresse.

La relation de la vache avec son maître ou à sa maîtresse

Nagge est le nom par lequel les Peul-e-s désignent la vache. Ce nom appartient à la classe nge comme le feu (hiite) et le soleil (naange). Le classificateur nge a suscité plusieurs hypothèses chez les chercheurs et chercheuses. Jean-Marie Mathieu (1988) voit en ce classificateur la trace de survivance d’une religion pré-islamique originelle, centrée sur le feu et le soleil, et qui serait associée au bovin sacré. Ce qui est intéressant dans cette hypothèse est que la culture peule associe effectivement aux astres et phénomènes cosmiques plutôt qu’aux êtres vivants.

Bien avant Jean-Marie Mathieu (1988), la relation très forte qui unit le ou la Peul-e à sa vache et la représentation qu’il ou elle en a ont inspiré plusieurs chercheurs et chercheuses au point où certain-e-s ont même parlé de « bolâtrie ». Cette représentation divine et mystique du bovin n’apparaît nulle part dans le corpus de ces contes, mais la relation d’une vache avec son propriétaire n’en apparait pas moins forte à travers les textes. Le ou la propriétaire peut aller au-devant des pires dangers pour sa vache. Les héros de certains contes s’enfoncent dans l’inconnu pour elle, car toute leur vie en dépend. La thématique de la dépendance de la vache par rapport à son bouvier est plus explicite, mais il n’en demeure pas moins que le bouvier aussi dépend d’elle, car le manque de vaches entraîne la misère et l’errance (« Le petit homme bossu », « La belle-fille » et « Sammbo »).

Ainsi, en cherchant à sauver ses vaches, le bouvier cherche à sauver sa propre vie. Le peuple peul dit lui-même que « La vache est le père du Peul ». Le père est défini comme celui qui engendre et nourrit. Ce n’est pas le ou la Peul-e qui fait la vache, mais plutôt la vache qui fait le ou la Peul-e, car un-e Peul-e qui perd ses vaches est réduit à faire des activités auxquelles il ou elle n’est pas habitué-e (« La mère de Dîdja Bôlo », « Sammbo »). Il s’agit résolument ici d’une dépendance mutuelle entre l’humain et l’animal, le ou la Peul-e et la vache en l’occurrence.

En dépit de cette forte relation, d’autres animaux trouvent également leur place dans la vie des pasteurs peuls.

Les autres animaux dans les contes gaawooɓe

Comme il a été évoqué en amont, la nécessité pour le peuple peul de s’intéresser à d’autres animaux en dehors de la vache a été dictée par des contraintes à la fois climatiques, économiques et sociologiques. Dans cette section, il sera question de voir comment les autres animaux sont représentés dans les contes gaawooɓe, notamment le mouton, la chèvre, l’âne et le dromadaire.

Le mouton ou l’animal domestique offert pour les grandes célébrations

Le mouton et la chèvre sont des petits ruminants qui apparaissent parfois dans le troupeau. Le mouton (baalu) comme la chèvre (mbeewa) n’y ont aucune fonction précise. Dans certains contes, ils sont même représentés en dehors du troupeau. Le mouton est l’animal domestique par excellence qui n’est en sécurité qu’au village, son domaine, car la brousse est le territoire de la hyène (« La hyène et le mouton »). Il vit dans le monde de la civilisation (wuro) alors que la hyène appartient à la brousse, le domaine sauvage (ladde). Il est l’animal dont on consomme la viande, même si cette consommation est occasionnelle et prestigieuse. C’est seulement chez l’ogre que l’on mange habituellement la viande, comme on peut le voir dans le conte « Tâbitto ». Le mouton est aussi l’animal qu’on offre lors des cérémonies. Dans le conte « La mère de Dîdja Bôlo », cette dernière apporte ainsi un bélier pour la cérémonie d’attribution du nom à son petit-fils. Cette pratique est héritée de la culture islamique qui veut qu’on immole un mouton pour chaque nouveau-né.

La chèvre ou le cadeau de l’offensé-e

À l’opposé du mouton, la chèvre, elle, est l’animal que l’on offre lorsqu’on veut faire savoir qu’on est offensé-e. La hyène, dans le conte « La hyène et le lièvre », offre de la matière fécale à sa belle-mère qui, en échange, lui offre une chèvre. Dans la symbolique, la chèvre est dévalorisée. Cela est d’autant plus manifeste que le lièvre, lui, au contraire, se voit offrir un taureau par sa belle-mère à qui il a apporté du miel. Dans cette relation, la matière fécale est opposée au miel, la chèvre au bœuf. L’opposition est faite aussi bien sur la valeur symbolique que sur la taille. Le bœuf, contrairement à la chèvre, offre plus de viande, il est aussi capable de transporter une lourde charge. La belle-mère du lièvre, en lui offrant le taureau, donne donc une monture sûre et beaucoup de viande à son gendre. Quant à la hyène, voyant que sa chèvre très peu charnue n’arrive pas à la transporter, elle se hâte de la manger.

La représentation dévalorisante de la chèvre apparaît aussi dans le conte « La belle-fille ». Elle est l’animal que l’on donne en contrepartie d’une perte, si minime soit-elle. Le lièvre demande à la hyène d’offrir une chèvre à l’iguane en guise de dédommagement pour avoir mangé la datte cueillie par l’iguane. Mais la hyène ne paiera pas cette dette, car la chèvre est hors de portée de la hyène. En effet, les chèvres et les moutons sont protégés dans les villages de la voracité de la hyène, une représentation qu’on retrouve dans plusieurs contes.

Même si la chèvre ne périt pas sous les dents de la hyène, elle perd quand même la vie entre les mains des humains. L’utilisation des peaux de chèvre et de mouton dans l’artisanat est mentionnée dans le conte « Le lièvre, l’éléphant et l’hippopotame ». Le mouton et la chèvre sont présentés comme des animaux élevés pour leur chair, pour leur peau et pour l’échange social.

L’âne, au service de l’humain et de la métamorphose

Cet animal, même s’il est cité dans le troupeau, n’a aucune fonction explicite. C’est en général une bête utilisée pour les travaux et le transport. Elle n’apparaît en dehors du troupeau que dans le conte « Tâbitto » et est présentée comme une monture douce, car utilisée même par les enfants. Cependant, l’âne est aussi un animal de la métamorphose dans la mesure où l’ogre se transforme en âne et enlève les enfants du village de Tâbitto.

Le dromadaire, l’animal abusé

Le dromadaire est un animal souvent présent dans les troupeaux gaawooɓe, comme on peut le lire dans les contes « Le petit homme bossu » et « La belle-fille ». Il est aussi un personnage du récit  dans « La jeune fille et le génie », « Le lièvre, l’éléphant et  le dromadaire » et « L’homme et le crocodile ». Il est présenté comme la bête de somme par excellence, celle qui est marquée par le fer. Dans les contes gaawooɓe, il est utilisé de façon abusive par son maître, l’humain. C’est pour cette raison qu’il prend le parti du crocodile dans le conflit qui l’oppose à l’homme (« L’homme et le crocodile »). Pour les humains, il est l’animal domestique le plus fort. Sa force est comparée à celle de l’éléphant, même s’il n’est pas très intelligent (« Le lièvre, l’éléphant et le dromadaire »). On peut ainsi dégager du corpus que la faible intelligence va de pair avec la grande taille. C’est de cette façon qu’il faut comprendre le fait que l’éléphant et le dromadaire se laissent abuser par le petit lièvre.

Le cheval, l’animal absent dans les contes gaawooɓe

Le cheval n’apparaît pas dans le corpus de contes gaawooɓe. Cela est peut-être dû au fait qu’il est très peu présent dans cette société nomade, contrairement aux autres groupes peuls sédentaires qui, pour des raisons de conquêtes guerrières, ont une cavalerie très ancienne. Chez ces Peul-e-s, le cheval fut pendant des siècles et est encore un moyen de transport très peu utilisé. Il a été remplacé chez les Gaawooɓe par l’âne et le dromadaire qui ont pris cette place à cause de leur grande résistance, mais surtout pour des raisons historiques et pratiques. Comme je l’ai relevé dans mon propos introductif, au cours de leur histoire, les Gaawooɓe ont été amené-e-s à vivre sous la protection des Touaregs. C’est ainsi qu’ils et elles se sont approprié plusieurs pratiques culturelles de ce peuple, dont le transport par le dromadaire.

Construction des personnages autour de la vache dans les contes gaawooɓe

Les personnages de la plupart des 18 contes du corpus sont structurés autour de la vache. Ils peuvent en dépendre, s’accomplir ou s’épanouir grâce à celle-ci et assurer surtout sa transmission. J’évoque ici quelques personnages qui me semblent significatifs de cette structuration « bovine » de l’individu chez les Gaawooɓe, notamment la mère, la marâtre, le père, la jeune femme et le jeune homme.

L’effacement de la mère

L’image du père et de la mère comme noyau de la famille n’est pas représentée dans les contes du corpus. La mère est un personnage effacé parce que son image est supplantée par celle de la vache (« Tinêni »). La fille est plus sensible à l’appel des vaches qu’à celui de sa mère. Dans le conte « Tinêni », le parallèle qui est fait entre la mère et les vaches fait apparaître le thème de la relation nourricière. La mère donne son lait quand l’enfant est en bas âge et la vache la remplace une fois qu’il ou elle devient grand-e. Outre la vache, la mort participe également à l’effacement de la mère, laquelle laisse ainsi son enfant à la merci de la marâtre (« La belle-fille »).

La marâtre, l’incarnation de la méchanceté

La marâtre est le personnage le plus négatif des contes. Elle est méchante. Elle prive de nourriture et envoie les enfants à leur perte. Toutefois, les contes gaawooɓe sanctionnent sa méchanceté par un châtiment proportionnel. Dans les contes « La belle-fille » et « Sammbo », le personnage de la marâtre perd son troupeau, se trouve ainsi réduit à la mendicité et à travailler pour les autres. Il est surtout important de signaler que l’image de la marâtre soulève la problématique relative à la possession d’un troupeau dans cette société peule. Dans la tradition gaawooɓe, une personne ne mérite un troupeau que quand elle peut partager ses bienfaits avec les autres, le lait notamment, et transmettre le troupeau aux générations futures.

Le père, garant de la transmission du bétail

Le père n’est pas présenté comme un personnage actif auprès du troupeau, mais comme celui qui le transmet à la postérité. Dans « Le petit homme bossu », le troupeau des orphelins est un héritage parental acquis. Même si l’héritage n’est pas une thématique explicite (le terme même n’est pas utilisé), le transfert du troupeau, du père vers ses enfants, est néanmoins une pratique culturelle présente dans les contes « Le petit homme bossu », « Sammbo » et « Guéno ». Dans le conte « Sammbo », l’enfant réclame explicitement à sa belle-mère les vaches que lui a laissées son père en mourant. Le droit de la fille sur le troupeau est reconnu, ce qui fait penser que les enfants, tous sexes confondus, ont un droit sur ce que laissent leurs parents en mourant.

La jeune femme, la consommatrice de lait

La jeune fille n’a aucune fonction précise dans l’entretien du troupeau. Elle est la consommatrice de lait la plus explicitement désignée. C’est pour elle que le frère trait chaque matin les vaches. C’est aussi elle que le mari gave de lait pour la faire grossir. Le verbe yarnude, qui a pour sens premier « faire boire », signifie ici « donner à boire » dans l’intention de faire grossir. Cette tradition du gavage des filles chez les Gaawooɓe a été héritée au contact des Touaregs, comme il a été mentionné en amont. Entre les vaches et la jeune fille, le lien est de nature affective, c’est un lien fort tel qu’il a déjà été indiqué. Pour parler de ses vaches, elle emploie le marqueur possessif et affectif am : Subakaaye am,  ma vache du matin.

Le jeune homme, un destin lié au troupeau

Le jeune homme est le personnage le plus proche du bétail. C’est lui qui le nourrit et le soigne. Il est simple bouvier employé par d’autres ou propriétaire de son troupeau, un troupeau qu’il peut être amené à constituer tout seul. La constitution du troupeau par le garçon n’apparaît que dans le conte « Sammbo ». Au départ, Sammbo est privé de cet héritage par sa marâtre. Il se retrouve avec une seule vache galeuse avec laquelle il partira de son village pour finalement revenir avec un énorme troupeau. Le garçon orphelin, tout au long de son parcours, a acquis et maîtrisé la science de l’élevage. Cette science, il la doit à l’aigrette, l’oiseau tout blanc qui symbolise, dans la vie du pasteur peul, la prospérité du troupeau. L’aigrette est aussi considérée par les Peul-e-s comme le second du bouvier. Comme lui, elle veille sur l’ensemble du bétail. Dans ce conte, l’importance du troupeau est exprimée par l’image de la poussière qu’il soulève; celle-ci est comparée à celle produite par des chevaux de guerre.

À partir de l’histoire de Sammbo, on peut aussi dégager l’interprétation selon laquelle les bouviers peuls, qui partent pendant longtemps à la recherche des pâturages, s’en vont avec l’espoir d’agrandir leurs troupeaux. Comme le héros du conte, leur retour triomphal est salué par toute la communauté. La vache participe ainsi à l’accomplissement du destin du jeune homme, un destin étroitement lié à celui de la vache. Il ne suffit pas d’acquérir une vache, il faut la nourrir et la protéger pour qu’elle puisse à son tour nourrir et protéger l’humain.

Les produits dérivés de la vache

Les contes gaawooɓe font principalement mention de deux produits dérivés de la vache : le lait et le beurre.

Le lait, l’aliment du bien-être peul

Le lait, ou kosam, est de la classe ɗam, celle des liquides. Il est le produit alimentaire le plus cité dans le corpus, notamment dans les contes « Le petit homme bossu », « Tinêni », « La belle-fille », « Sammbo » et « Guéno ». On citera comme exemple le lait que le frère laisse chaque matin à sa sœur avant d’amener son troupeau aux pâturages (« Le petit homme bossu »). C’est un lait qui est abondant, mais dont la marâtre prive sa belle-fille, la privant ainsi d’une nourriture quotidienne utile à son gavage. Le terme gaver en peul se dit yarna (faire boire) : la racine est yar- (boire) et le suffixe est na (faire). Donc, on gave avec un liquide et l’aliment liquide le plus utilisé chez les Peul-e-s nomades est le lait. La consommation de cet aliment apporte de meilleures formes à la femme, un teint clair et de beaux cheveux (« La jeune fille et le génie », « Le petit homme bossu »). Le mari fait boire du lait à sa femme qui devient ainsi belle : grosse, claire, avec des cheveux longs. C’est la conception du lait par le Peul éleveur. En effet, pour celui-ci, le lait, par sa couleur, sa fonction, ses vertus et son origine, est l’élément noble par excellence. Il s’oppose fondamentalement aux céréales qui constituent une nourriture noire par définition parce qu’elle est issue de la terre. Le bien-être est donc lié au lait dont le manque entraîne la famine et la misère. Son abondance procure le bonheur et la quiétude.

Le beurre, l’aliment de prestige aux vertus thérapeutiques

Dans le conte « L’enfant de beurre », la thématique de la naissance et de la procréation met en corrélation la fécondité et le beurre. La femme ferme les deux mottes de beurre comme l’oiseau lui avait dit. Celles-ci se transforment en petite fille. Le beurre symbolise ainsi l’élément masculin déposé dans un élément féminin qui est représenté par la calebasse dans laquelle les mottes de beurre sont déposées. Le beurre est aussi l’ingrédient qui accompagne le riz. Le riz au beurre de vache est présenté comme un repas privilégié et consistant (« La hyène et le lièvre »). C’est lui que l’on offre aux hôtes de marque. Le lièvre, qui a honoré sa belle-mère, se voit offrir un repas de riz au beurre tandis que la hyène, qui l’a déshonorée, se voit offrir un plat de mil mélangé à du gravier.

Le beurre est cité dans le conte « La mère de Didjâ Bôlo » sous sa forme fondue; l’huile ainsi obtenue est notamment utilisée dans le cadre de cérémonies d’attribution du nom, comme le fait mère Bôlo pour son petit-fils. En plus, il est aussi perçu comme une substance ayant des vertus thérapeutiques puisqu’il est utilisé dans le conte « Tâbitto » pour replacer les yeux dans leurs orbites. Le beurre est donc non seulement un assaisonnement précieux pour le riz, mais aussi le symbole de la fécondité et de la transformation. Le lait et le beurre sont liés à l’abondance des pâturages.

Les pâturages et la sécheresse

La possession d’un troupeau nécessite d’aller continuellement à la recherche de nouveaux pâturages, mais c’est en réalité un déplacement provoqué par la sécheresse. Cette dernière est un problème fondamental dans la culture peule en général et c’est elle qui fonde la différence entre Peul-e-s sédentaires et Peul-e-s nomades.

Les enjeux liés au pâturage

Le lieu des pâturages est la brousse (ladde), où l’herbe verte se trouve. Le déplacement est un corollaire à la vie nomade. C’est un départ quotidien à la recherche de l’herbe qui est l’aliment essentiel des vaches. Chaque matin, le bouvier, qu’il soit lui-même propriétaire du troupeau (« Le petit homme bossu », « Sammbo », « Guéno ») ou simplement employé comme le captif (« Tinêni »), emmène paître son troupeau. Le temps quotidien qu’il prend est clairement exprimé dans le conte « Le petit homme bossu » : du lever du soleil à son coucher. Il arrive cependant que l’herbe devienne rare. Il faut alors braver le danger, qui est représenté par le génie dans le conte « Guéno », et trouver de l’eau et de l’herbe pour ses bêtes. C’est ce à quoi s’emploient les Peul-e-s nomades qui, depuis des millénaires, transhument dans cette partie du Sahel africain. Pour eux et elles, les pâturages se veulent un enjeu plus important qui bouscule souvent le code social. Dans la tradition peule, la fille se marie et rejoint son époux chez lui, mais le conte « Guéno » fait justement exception puisque le couple retourne vivre chez la fille. Le conte gaawooɓe souligne ainsi l’importance des pâturages pour la stabilité de la famille nomade.

La sécheresse, une explication du nomadisme peul

Le thème de la sécheresse est abordé dans les contes « Tinêni » et « Guéno » de façon réaliste. Il n’y a plus d’herbe, plus d’eau dans les rivières et les mares pour les humains et les animaux. Lorsqu’une famille ou un clan s’installe dans les zones asséchées, les animaux meurent et causent la tristesse dans la communauté.

Dans l’espace référentiel hors-texte, la sécheresse est fréquente au Sahel. La nature très capricieuse de cette zone distribue parcimonieusement la pluie. L’orgueil et le caprice de la jeune fille, évoqués dans le conte « Tinêni », sont à rapprocher à la rudesse de la nature symbolisée par cette dernière. Les cycles de sécheresse poussent de plus en plus loin les nomades peul-e-s vers des terres plus hospitalières pour les vaches, leurs maîtres et leurs maîtresses. Partis du désert saharien, les Peul-e-s se retrouvent jusqu’aux abords de la forêt équatoriale.

Les conteurs et conteuses que la sécheresse a poussé-e-s à l’exil en font une thématique privilégiée. Pendant les narrations des contes qui l’évoquent, une forte émotion peut être perceptible chez le conteur ou la conteuse et chez l’assistance. Les textes qui en parlent en sont d’ailleurs influencés. Il m’a par exemple été donnée de remarquer que les narrations de Saïdou étaient plus imprégnées de cette souffrance causée par la sécheresse (« Guéno »), ce qui donne l’impression de passer très vite sur le sujet. On trouvera peut-être une explication à cela dans la difficulté qu’il y a à parler de soi et des choses qui nous sont proches.