Module 1 : Qu’est-ce qu’une thèse ou un mémoire? Que sont les métiers de la recherche?

1 Faire une thèse ou un mémoire : vocation à la recherche, recherche d’un grade, choix de l’université

Dali Serge Lida

Chers toutes et tous (étudiant.e.s en master de recherche et doctorant.e.s),

Je me permets cette intrusion dans vos plans, votre « vie », non pour en rajouter à vos difficultés quotidiennes, mais plutôt pour partager avec vous mon expérience des études doctorales, surtout celles relatives à la préparation de la thèse de doctorat. Je veux partager non pas que des incertitudes, des peines, de la détresse, mais également des moments de joie et de satisfaction qui marquent cette période des études universitaires. C’est, enfin, l’occasion de partager quelques leçons et conseils avec toutes celles et tous ceux qui sont à cette étape de leurs études, que dis-je, de leur vie professionnelle, et qui se reconnaitront dans le tableau que je tente de dresser ici.

Chers toutes et tous, j’ai vu sinon connu 3 grands types de doctorants africains. Comme toute typologie, elle est tout aussi arbitraire et discriminante. Elle est discutable, heureusement encore, puisque je n’ai pas pu me confronter à toutes les expériences possibles, humain, je suis. Ce que je veux partager avec vous relève de ce fait de mes expériences de doctorant africain (avec une expérience antérieure d’étudiant dans une université africaine) dans des universités européennes  (françaises, notamment), puis d’enseignant-chercheur, dans une université africaine.

Chers toutes et tous, dans les universités européennes comme dans les universités africaines, j’ai pu déceler un premier type de doctorant.e.s constitué de celles et ceux qui sont inscrit.e.s dans des programmes interuniversitaires subventionnés. Nombreuses et nombreux m’ont paru contraint.e.s par leurs propres résultats des années de licence et de master (des résultats excellents) et par les exigences de finalisation liées au programme sur lequel ils et elles sont inscrit.e.s.

Il y a en second lieu les étudiant.e.s qui se lancent dans la réalisation d’une thèse pour se donner plus de chances d’insertion professionnelle. Ils et elles sont convaincu.e.s que l’incertitude réelle d’emploi, en contexte de crise, peut être surmontée avec le doctorat comme diplôme.

Enfin, il y a celles et ceux qui finissent par s’inscrire en thèse à la recherche d’un titre de séjour européen. Ce type d’étudiant.e.s est celui qui, pour moi, porte peu de foi aux études doctorales, à la thèse de doctorat et au-delà, à la recherche. Normal, ils et elles y sont arrivé.e.s un peu par obligation et de façon subsidiaire. L’inscription en thèse et les possibilités de son renouvellement offre parfois la possibilité, la chance, de s’insérer autrement.

Chers toutes et tous, ces catégories, je ne les invente nullement. J’ai moi-même été étudiant à l’Université de Cocody, actuellement, Université Félix Houphouët-Boigny, de 1995 à 2000. Je fais partie de celles et ceux qui, face à l’incertitude de l’emploi, étaient convaincu.e.s que la thèse de doctorat était le sésame. Il fallait, pour cette catégorie, se confronter aux difficultés économiques, à l’absence de cadres et de plateformes d’échanges scientifiques entre chercheur.e.s et étudiant.e.s et/ou entre étudiant.e.s ; il fallait faire avec les moyens du bord : les ouvrages suggérés par le directeur ou la directrice, ses orientations, son timing ont constitué la structure et l’architecture du travail de thèse pour bien des doctorant.e.s de cette catégorie.

Chers toutes et tous, ces catégories, je les tire également de ma propre expérience d’étudiant en France (Université Paris Dauphine de 2001 à 2003 et Université Paris Ouest Nanterre de 2004 à 2008). Arrivé, à Paris Dauphine pour un diplôme professionnel, ma conviction que la thèse de doctorat m’aiderait à m’insérer professionnellement était forte. J’ai donc fini le diplôme professionnel et pris une inscription dans un parcours de recherche. Je le réussis, puis je fus admis à préparer une thèse de doctorat au sein de l’Ecole Doctorale Economie, Organisations et Société (EOS-Ecole des Mines), à l’Université Paris-Ouest Nanterre. De ce parcours, je puis retenir que mes compatriotes africain.e.s et moi-même avons été longtemps, quasiment et systématiquement confronté.e.s à une curiosité : notre parcours, notre choix de faire une thèse de doctorat et notre avenir. Autant nos condisciples européen.ne.s, asiatiques, latino-américain.e.s, américain.e.s et canadien.ne.s nous renouvelaient ces questions, autant nous les leur retournions.

Chers, toutes et tous, enfin, en tant qu’enseignant-chercheur, cofondateur d’un laboratoire de recherche au sein de l’Université Félix Houphouët-Boigny, j’ai continué à me poser les mêmes questions sur le compte des étudiant.e.s et à les leur adresser. Les réponses à ces questions varient bien évidemment mais sans toutefois sortir totalement de la typologie que j’ai indiquée plus-haut.

Chers toutes et tous, les trois catégories de doctorant.e.s décrites ici sont légitimes, tant la variété des contingences liées au parcours qui mènent à la soutenance d’une thèse de doctorat est forte. Autant pour les étudiant.e.s africain.e.s qui poursuivent leurs études dans les universités étrangères que pour celles et ceux resté.e.s dans leur pays, je mesure l’ampleur des contraintes sociales (les socialités primaires mêlées aux socialités secondaires) sur les choix des parcours universitaires, y compris sur le temps à y consacrer.

Mon propos vise essentiellement à partager une vision de la thèse de doctorat. Etre inscrit.e ou s’inscrire en thèse de doctorat augure l’entrée dans une profession : la recherche scientifique. Ce n’est donc pas seulement un niveau dans un processus d’apprentissage ou d’instruction. C’est aussi et bien plus l’entrée dans un processus d’articulation de l’instruction à la formation et à l’insertion professionnelle.

Chers toutes et tous, en vous inscrivant en thèse de doctorat, dites-vous, en premier lieu, que vous entrez dans une carrière professionnelle qui peut demeurer la vôtre, toute votre vie. Puis, en la considérant comme telle, respectez-en les codes et les pratiques. Faites comme si c’était un travail à plein temps, le vôtre. Une fois ce premier niveau acquis et adopté, réorganisez votre vie en fonction de votre recherche. Je vous invite à réorganiser votre quotidien en y intégrant votre recherche, en termes d’activités concrètes à mener, de temps à y consacrer en moyenne, de moyens à déployer, de ressources sociales à mobiliser, y compris les personnes à solliciter et/ou avec qui interagir autour de votre objet de recherche et sa construction progressive.

Chers toutes et tous, cela suppose auparavant que vous avez choisi de ne travailler que sur des objets scientifiques qui vous intéressent, même dans le cas où ceux-ci s’avéreraient vous être suggérés par un directeur. Même dans le cas d’un contrat ou d’une quelconque convention d’étude, faites en sorte de participer de manière active à la construction ou à la co-construction de l’objet de recherche. Souvenez-vous, il s’agit d’un travail à plein temps qui rentre dans votre carrière professionnelle. Il faut que vous soyez vraiment intéressé par ce que vous vous engagez à faire. C’est  vôtre engagement à conduire une recherche scientifique. Aimez donc d’abord et au-delà de tout, ce que vous faites comme recherche.

Chers toutes et tous, la thèse de doctorat est un processus contraignant. Il exige que vous vous contraigniez vous-mêmes, d’abord. La thèse de doctorat est une activité sociale qui consacre le début de la carrière de chercheur.e. Elle consiste en l’élucidation d’un problème social par sa transformation en un problème scientifique, qu’on finira par expliquer ou comprendre, voire solutionner, par la mobilisation de théories et par des investigations méthodologiques. Il faut donc la commencer et la terminer. Mais il n’est pas facile de se contraindre soi-même. C’est pourquoi j’invite ici les doctorant.e.s à s’inscrire dans des groupes de recherche formels (laboratoires, centres et instituts de recherche). Si cela paraît évident, ailleurs en occident, ce n’est pas le cas en Afrique. Je sais qu’en Afrique, les thèses de doctorat se font parfois en errance, pour qualifier la situation d’étudiant.e.s qui sont inscrit.e.s auprès de directeurs ou directrices de thèse qu’ils et elles rencontrent très peu, d’autant qu’il y a très peu de laboratoires ou de centres de recherche qui fonctionnent comme tel. J’encourage donc les doctorant.e.s qui vivent une telle situation à former des groupes de recherche informels (des associations de doctorant.e.s) et à y interagir régulièrement. Cela vous maintient dans votre activité de recherche et les échanges vous aident à avancer.

Chers toutes et tous, assumez vos recherches, rendez-les visibles, c’est votre travail, votre profession, sinon l’un des indicateurs de votre profession. Plus les autres connaissent vos travaux, plus ils et elles peuvent y apporter des observations, des critiques, et plus vous vous convainquez d’être sur la bonne voie et réalisez votre métier de chercheur.e. L’intellectuel.le, c’est certes celui ou celle qui est radical.e, mais d’une radicalité fondée en théorie et en pratique. Accepter que les autres portent des regards différents sur votre recherche peut transformer vos convictions dans la démonstration ou la compréhension, ou les conforter.

Chers toutes et tous, je ne pense pas avoir fait le tour de la question, mais je voudrais terminer mon propos en vous souhaitant du courage, une fois que vous êtes engagé.e ou que vous souhaitez vous engager dans des études doctorales, avec pour objectif d’obtenir une thèse de doctorat. Ayez la conviction suivante : « Ton travail ou ta carrière professionnelle se trouve dans ta thèse de doctorat, si tant est que tu as choisi d’en faire une… ». Cette conviction, je la tiens du Professeur Alain Aymard de l’Université Paris Dauphine, à qui j’étais venu expliquer tout un tas de difficultés relatives à mes études, en France.

Chers toutes et tous, vous vous attendiez certainement à ce que je touche à des questions beaucoup plus techniques, méthodologiques ou académiques concernant la thèse de doctorat, j’y reviendrai à une autre occasion. J’espère juste que le survol de ces quelques aspects vous aideront à prendre la bonne décision.

Bien à vous.

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