Module 4 : Choisir une posture éthique et une approche théorique

27 Cadres théoriques et valeurs (attribué)

Laurence Brière

Présentation du thème et de l’autrice du chapitre

Cette fiche propose une démarche permettant de choisir les repères conceptuels et théoriques qui composent le « cadre théorique » d’une recherche. Nous verrons comment créer cette matrice théorique en cohérence avec les objectifs de recherche élaborés par le chercheur ou la chercheuse, les visées poursuivies par les personnes engagées dans le projet de recherche et, plus globalement, les valeurs qui sous-tendent l’investigation à caractère décolonial.

Laurence Brière est chercheuse postdoctorale au département d’information et de communication de l’Université Laval et professeure associée au Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté (Centr’ERE) de l’Université du Québec à Montréal. Elle s’intéresse à la diversité des rapports que les personnes et les communautés entretiennent avec le territoire et l’altérité biotique, de même qu’à la pluralité des savoirs qu’une telle diversité engendre. L’autrice mène actuellement des travaux de recherche-action portant sur les approches, les enjeux et les défis de la coformation intersectorielle pour l’action collective sur la question énergétique.

Courriel: briere.laurence@uqam.ca

La composition du cadre théorique est un moment très stimulant de la démarche de recherche en sciences humaines et sociales. Nous y explorons un ensemble d’écrits foisonnants et y faisons des découvertes nourrissantes. Ceci dit, cette dimension du travail de recherche peut aussi être source d’inquiétudes car la quantité de repères théoriques potentiellement intéressants pour ce « morceau clé » du mémoire ou de la thèse apparait souvent gigantesque, surtout lorsqu’on parle plus d’une langue. Jusqu’où devrai-je fouiller et lire pour construire ce cadre théorique ? Mes stratégies de recherche documentaire[1] sont-elles suffisamment aiguisées pour me permettre d’identifier les théories et les concepts « essentiels » à mon projet ? Comment arriverai-je à bien articuler ces différents apports théoriques pour en faire un tout cohérent qui guide judicieusement ma collecte de données et mes analyses ? Voilà des questionnements qui émergent typiquement chez bien des étudiants et étudiantes de maîtrise et de doctorat.

L’élaboration du cadre théorique est donc un moment fécond, très dynamisant intellectuellement. Il faut dire qu’on peut difficilement identifier le début et la fin de cette démarche, même si elle est le plus souvent présentée comme étant située sur une trajectoire linéaire entre la définition de la problématique et la détermination des choix méthodologiques. Dans les faits, on continue plutôt à nourrir ce cadre de nouveaux apports au fur et à mesure du développement de la recherche. Entre autres, le travail sur le cadre théorique nourrit le développement de la problématique de recherche (sujet du Module 6) et vice-versa. Le cadre théorique oriente également l’élaboration de la question et des objectifs de recherche, les choix méthodologiques et l’interprétation des données (Dalle et coll., 2005, p. 34 ; Sautu, 2009).

Au Module 12, il sera précisément question de la récursivité caractéristique d’une démarche de recherche. Pour le moment, disons qu’en avançant dans le processus d’une recherche, nous connaissons de mieux en mieux notre sujet, notre « terrain » de recherche et nous sommes alors amené-e-s à revenir sur certains choix faits antérieurement, à bonifier certains éléments du projet tel que le cadre théorique. Il y aura donc sans doute une période où vous consacrerez beaucoup d’énergie à votre cadre théorique, mais gardez en tête que vous y reviendrez en cours de route. Ce cadre ne sera pas achevé du premier coup !

Qu’implique exactement la conception d’un cadre théorique en sciences humaines et sociales ?

Pour illustrer l’unicité et l’intensité de cette démarche, Cynthia Grant et Azadeh Osanloo (2014) la compare au processus d’auto-construction d’une maison ! Dans le même esprit, j’aime bien penser le processus de composition du cadre théorique comme un bricolage… créatif et consciencieux ! D’abord nous choisissons, parmi les théories repérées en élaborant la problématique spécifique à l’objet de recherche, celles qui résonnent particulièrement avec la manière dont nous envisageons le problème au cœur de notre étude. Ensuite, nous explorons, sur des terrains théoriques connexes, des concepts et des théories qui permettent d’aborder d’un angle original la question de recherche. Enfin, nous relions ces différents apports conceptuels et théoriques entre eux et expliquons la logique de cette mise en relations. Autrement dit:

Il s’agit de spécifier les concepts sur lesquels nous allons nous fonder pour approcher notre objet, de les définir, de préciser les limites de nos définitions. Le cadre théorique consiste à énoncer les liens qui relient les concepts sur lesquels on fonde notre démarche de recherche. Il spécifie, parmi les différentes approches que l’on retrouve dans la littérature, celle que nous allons utiliser. Donc le cadre théorique inclut, en plus des concepts, des relations entre ces concepts. (Rachad Antonius, 2007)

Ainsi, un cadre théorique est un système inédit, à l’image d’une courtepointe formée de plusieurs pièces théoriques et conceptuelles choisies pour leur pertinence au regard des objectifs et des visées de la recherche. La créativité du chercheur ou de la chercheuse s’exprime dans les choix réalisés, dans leur agencement unique et dans la manière dont le tout est mobilisé pour répondre à la question et aux objectifs de recherche. C’est donc la chercheuse ou le chercheur (avec les partenaires dans le cas d’une recherche collaborative) qui décide(nt) des repères à inclure dans cette « matrice » théorique et qui tisse(nt) les liens entre ses diverses composantes.

Y a-t-il des critères à prendre en compte dans la construction d’un cadre théorique ?

Christiane Gohier (2004, p. 85-86) identifie quatre principaux critères à considérer dans la construction d’un cadre théorique – à savoir la valeur heuristique, la cohérence interne, la synthèse et l’exhaustivité – que je reprends et développe sous la forme de trois pistes de travail. Dans l’esprit de ces critères, nous voudrons ainsi :

  1. Nous assurer de la valeur heuristique des éléments retenus, c’est-à-dire de leur potentiel à stimuler le développement de compréhensions originales sur l’objet de recherche;
  2. Choisir des notions, concepts et théories :
  • qui puissent former un ensemble cohérent;
  • qui soient cohérents avec les positionnements ontologiques, épistémologiques et axiologiques soutenus dans le projet de recherche;
  1. Faire un double effort de synthèse et d’exhaustivité, en évitant d’utiliser un trop grand nombre d’énoncés théoriques tout en s’assurant d’inclure tous ceux qui apparaissent nécessaires à l’étude de notre objet de recherche.

Ces quelques indications peuvent donc avantageusement servir de boussole durant tout l’exercice de conception du cadre théorique.

Par ailleurs, l’interdisciplinarité est une approche privilégiée dans les projets de recherche critiques et décoloniaux. En effet, la complexité des problématiques abordées dans ce type de recherches nécessite le plus souvent de penser son objet d’étude à la croisée de quelques champs disciplinaires. Sans faire de l’interdisciplinarité un critère en tant que tel, disons qu’il est particulièrement fécond de faire dialoguer des perspectives théoriques issues de divers domaines. Dans le processus d’élaboration du cadre théorique, nous serons donc curieux, curieuses d’explorer ce qui s’est écrit dans les champs disciplinaires distincts du nôtre.

Quelles seraient les spécificités d’un cadre théorique décolonial?

Comme l’indique Sharan Merriam (2009, p. 66), le cadre théorique d’une recherche dérive de l’orientation que l’on souhaite lui donner, de la posture ontologique, épistémologique et éthique que l’on défend au regard de son sujet d’étude. Ainsi, construire le cadre théorique d’une recherche à caractère décolonial et émancipatoire impliquera nécessairement de puiser à des repères conceptuels et théoriques critiques, élaborés en contexte de résistance aux « moules-à-penser » occidentaux. Car le développement de notre « habileté à penser contre le savoir dominant requiert des modes de création de savoirs qui soient enracinées dans théories et des perspectives ontologiques et épistémologiques différentes » (trad. libre, Strega et Brown, 2015, p. 2). Pas que les savoirs académiques occidentaux n’aient pas leur place dans le cadre théorique d’une recherche à portée décoloniale, mais plutôt qu’ils devraient y être intégrés à la condition d’une mise en dialogue féconde avec les savoirs académiques produit par des chercheures et chercheuses d’autres contextes culturels, travaillant effectivement dans une perspective décoloniale (de Sousa Santos, 2017). Ainsi le cadre théorique sera le fruit du « métissage théorique » le mieux à même de servir la visée et les objectifs de la recherche. Dans cet esprit, Lewis R. Gordon (2010) appelle à un choix de repères théoriques qui serve d’abord le processus de compréhension de l’expérience, des réalités que l’on a choisies d’étudier:

Vous essayez de comprendre votre expérience. Vous faites appel à la théorie pour donner une signification à votre expérience. Néanmoins, si vous demandez à autrui de vous dire en quoi consiste votre expérience, alors vous devenez dépendant de l’interprétation que fait l’autre de votre expérience (…) (trad. libre, Gordon, 2010, p. 3)

Cette mise en garde ne signifie pas qu’il faille s’abstenir de puiser à des pistes théoriques d’interprétation issues d’autres contextes, mais plutôt que la vigilance s’impose dans le choix des repères théoriques de référence et dans le poids que l’on donne effectivement à ces modèles explicatifs dans nos analyses. Il importe donc d’utiliser son esprit critique et sa créativité dans l’élaboration de son cadre théorique et dans la mobilisation de ce dernier pour fin d’analyses.

Conclusion

Le cadre théorique d’une recherche décoloniale en sciences humaines et sociales peut prendre différentes formes, selon les valeurs défendues et les visées et les objectifs poursuivis. Ce cadre peut avantageusement puiser à différents champs de savoirs et ne devrait jamais restreindre la structuration de la recherche ni l’interprétation des résultats. Il vise plutôt à aiguiser l’œil du chercheur ou de la chercheuse, de manière à ce que sa recherche soit la plus féconde possible.

Bibliographie commentée

Antonius, Rachad (2007). Ce que doit inclure un projet de mémoire ou de thèse. Montréal : Département de sociologie, Université du Québec à Montréal. Récupéré de : http://classiques.uqac.ca/contemporains/antonius_rachad/directives_projet_these/directives_texte.html. Ce court document présente de manière synthétique les différents éléments composant un projet de recherche en sciences sociales.

Dalle, Pablo, Boniolo, Paula, Sautu, Ruth et Elbert, Rodolfo (2005). Manual de metodología. Construcción del marco teórico, formulación de los objetivos y elección de la metodología. Buenos Aires : Consejo Latinoamericano de Ciencias Sociales (CLACSO). Récupéré de : http://biblioteca.clacso.edu.ar/gsdl/collect/clacso/index/assoc/D1532.dir/sautu2.pdf. Ce manuel de méthodologie propose une réflexion en profondeur sur l’élaboration d’un projet de recherche en sciences sociales. Il offre plusieurs exercices pratiques pouvant servir de guide, étape par étape, dans la structuration de son projet de recherche.

Gordon, Lewis R. (2010). Manifiesto de transdiciplinariedad. Para no volvernos esclavos del conocimiento de otros. Conférence prononcée dans le cadre du 3e Congrès colombien de philosophie, Université Icesi de Cali, 21 octobre 2010. Récupéré de : https://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=4947771. L’auteur propose la transdisciplinarité comme fondement de la recherche à caractère émancipatoire, une piste intéressante à considérer dans l’articulation du cadre théorique d’une recherche décoloniale.

Grant, Cynthia et Osanloo, Azadeh (2014). Understanding, selecting, and integrating a theoretical framework in dissertation research: creating the blueprint for your “house”. Administrative Issues Journal : Connecting Education, Practice and Research, 4(2), 12-26. Récupéré de : https://files.eric.ed.gov/fulltext/EJ1058505.pdf. Cet article propose, de manière succincte et imagée, une méthodologie d’élaboration du cadre théorique d’une recherche en sciences humaines et sociales.

Sautu, Ruth (2009). El marco teórico en la investigación cualitativa. Controversias y Concurrencias Latinoamericanas, ALAS, no 1, avril 2009, 155-178. Récupéré de : http://www.ditso.cunoc.edu.gt/articulos/b63c8652a71001b52f88bed7fe49f81e032c36ab.pdf. L’auteure présente et contraste les différentes approches théoriques et méthodologiques utilisées en Amérique latine pour guider l’élaboration du cadre théorique d’une recherche qualitative.

Sousa Santos, Boaventura (entrevue réalisée par Gaudrie, Baptiste) (2017). Épistémologies du Sud et militantisme académique. Sociologie et sociétés, XLIX(1), 143-149. Cet entretien offre un aperçu de la pensée d’un auteur phare du courant décolonial en recherche.

Autres références bibliographiques citées

Fortin, F. (2010). Fondements et étapes du processus de recherche : méthodes quantitatives et qualitatives. Montréal: Chenelière Éducation.

Gohier, C. (2005). Le cadre théorique. In T. Karsenti et L. Savoie-Zajc (dir.), La recherche en éducation: étapes et approches (pp. 81-107). Sherbrooke: CRP.

Merriam, S.B. (2009). Qualitative Research. A Guide to Design and Implementation. San Francisco: Jossey-Bass.

Strega, S. et Brown, L. (2015). From resistance to resurgence. Dans Strega, S. et Brown, L. (dir.), Research as resistance. Revisiting critical, indigenous, and anti-oppressive approaches (p. 1-16). Toronto : Canadian Scholars’ Press / Women’s Press.

Références complémentaires

Borsani, Maria Eugenia (2014). Reconstrucciones metodológicas y / o metodologías a posteriori. Astrolabio – Nueva Época, 13. Récupéré de : https://revistas.unc.edu.ar/index.php/astrolabio/article/viewFile/9028/10729

Guerra Pérez, Mariana Noel (2018). Notas para una metodología de investigación feminista decolonial. Vinculaciones epistemológicas. Religación. Revista de Ciencias Sociales y Humanidades, 3(9), 90-101. Récupéré de : http://revista.religacion.com/assets/6_guerra_notas_metodologia.pdf

Puentes, Juan Pablo (2015). Descolonización metodológica e interculturalidad. Reflexiones desde la investigación etnográfica. Revista Latinoamericana de Metodología de las Ciencias Sociales, 5(2). Récupéré de : http://www.relmecs.fahce.unlp.edu.ar/article/view/relmecsv05n02a06

Castro-Gómez, Santiago et Grosfoguel, Ramón (dir.) 2007. El giro decolonial Reflexiones para una diversidad epistémica más allá del capitalismo global. Bogota : Siglo de Hombre. Récupéré de : http://www.unsa.edu.ar/histocat/hamoderna/grosfoguelcastrogomez.pdf

Exercice (IL Y EN A UN AUTRE, BCP PLUS LONG)

  1. Relisez votre ébauche de problématique de recherche.
  2. Identifiez, parmi les apports théoriques cités dans cette problématique, ceux qui correspondent le plus à vos valeurs, ceux qui sont les plus cohérents avec les visées de votre propre projet de recherche.
  3. Réfléchissez par ailleurs aux « terrains vagues » que vous avez observés dans le paysage théorique exploré pour composer cette problématique de recherche. Quels éléments du phénomène que vous étudiez se trouvent sous-explorés dans votre domaine spécifique de recherche ? Serait-il fécond de puiser à des théories issues de domaines connexes pour éclairer ce phénomène ? Explorez les possibilités.

Repérez les auteurs et les autrices qui ont développé une posture critique, émancipatoire, décoloniale au regard de votre objet de recherche ou sur des sujets connexes. Pour ce faire, pensez à diversifier vos stratégies de recherche documentaire (fouillez sur des blogues, des agendas militants, des répertoires de ressources critiques, etc.).


  1. Le Module 5 porte spécifiquement sur les stratégies de recherche documentaire.

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