Module 5 : Écrire en sciences sociales et humaines

20 Les outils de travail : écriture numérique collaborative et logiciels libres

Djossè Roméo Tessy

Présentation du thème et de l’auteur du chapitre

L’Internet, les réseaux sociaux et les applications Web ont changé la manière de concevoir la rédaction d’un écrit scientifique. S’il y a quelques années, il était encore difficile de travailler à plusieurs sur un même document de façon synchrone ou asynchrone, aujourd’hui cette possibilité existe grâce aux outils numériques de travail collaboratif. Ce chapitre décrit le travail collaboratif, en propose quelques outils pouvant permettre d’organiser son travail en mode collaboratif et présente, à travers une expérience vécue, la manière dont une collaboration peut se dérouler de façon concrète.

Djossè Roméo Tessy prépare un doctorat en communication publique à l’Université Laval (Québec). Sa thèse porte sur les MOOC dans les universités béninoises.

Le travail collaboratif

La notion de collaboration signifie étymologiquement travailler en commun, réfléchir ensemble pour atteindre un objectif. Henri et Lundgren-Cayrol (2001 : 99) présentent trois composantes de la collaboration, à savoir la communication des idées, la coordination et l’engagement, qu’ils résument dans le schéma suivant.

Figure 1 : Composante de base de la dynamique de collaboration (Henri et Lundgren-Cayrol, 2001 : 100)

La notion de travail collaboratif s’est popularisée avec les applications web qui permettent un travail à plusieurs, à distance, de façon synchrone ou asynchrone, avec la possibilité pour les collaboratrices et collaborateurs d’échanger leurs idées de différentes manières (messagerie, commentaires, graphiques, etc.). Ainsi, le document (texte, image, vidéo ou son), objet de la collaboration, peut être modifié, enrichi, commenté par les différentes personnes, peu importe leur situation géographique.

Le travail collaboratif désigne aussi bien le résultat de cette action concertée de production, que le processus ayant permis d’atteindre ce résultat : on entendra souvent dire : « c’est un travail collaboratif! »

Si la collaboration se base sur la coopération et la coordination comme facteurs de succès (Gulati et al., 2012), trois autres éléments contribuent à la réussite de ce processus collectif. Le premier est celui que je qualifie de « motivationnel ». Il peut se définir comme la volonté d’une autrice ou d’un auteur ou plusieurs à la fois de travailler ensemble pour avoir un meilleur rendu. Les motivations pour une telle avenue sont diverses : un intérêt de recherche pour le sujet traité, l’amitié entre les autrices et auteurs, la correction orthographique, etc.

Le deuxième élément concerne les compétences numériques générales. Elles sont décrites dans le cadre du C2I, par exemple comme suit :

  • utiliser les outils d’un espace de travail collaboratif (environnement numérique de travail);
  • élaborer en commun un document de travail (assurer le suivi des corrections, ajouts et suppressions);
  • gérer différentes versions de documents partagés.

Le troisième élément est relatif aux savoirs dont traite le document partagé. En effet, il est important, mais pas indispensable, pour celles et ceux qui relisent d’avoir connaissance du sujet traité. Les savoirs peuvent être de diverses natures (pratiques, rédactionnelles, etc.). Cet élément peut être motivant pour les personnes participant, et la qualité du document final en dépend. L’absence ou l’insuffisance de ces compétences peut nuire à la collaboration, en rebutant les participantes et participants, ou même en créant un sentiment d’illégitimité dans les contributions apportées au document partagé.

Plusieurs avantages sont reconnus au travail collaboratif. En effet, il libère les collaborateurs et collaboratrices des contraintes de temps et d’espace, avec des bénéfices de productivité, de diversité et de qualité du travail produit (relecture par d’autres, débats et commentaires pour affiner les contenus, etc.). Pour cela, il est important qu’un objectif commun soit bien défini en amont. Il y a encore quelques années, il était difficile d’envisager de travailler de cette façon. Aujourd’hui, suite à l’explosion du travail en ligne, le travail collaboratif donne une valeur ajoutée en termes de qualité et de précision au document scientifique. Au-delà des avantages pour le contenu produit, le travail collaboratif offre aussi une occasion de créer de la solidarité et de la collégialité entre les personnes participantes.

Fonctionnement du travail collaboratif

S’organiser pour produire un travail en mode collaboratif suppose la réalisation de différentes manipulations de l’outil numérique choisi. Il s’agit de créer dans un premier temps un document vierge qui va comporter la production ou de reprendre un document déjà créé pour le préparer au travail collaboratif.

Capture d’écran « créer un pad » sur https://framapad.org/fr/

Plusieurs outils en ligne permettent la création d’un document partagé.

Dans les plateformes libres, il y a Framapad dont le slogan est « Collaborer en ligne n’a jamais été aussi simple » (https://framapad.org/fr/). Son avantage principal est qu’il est libre, gratuit et facile d’utilisation.

Mais l’inconvénient principal est que la durée de vie du Pad est limitée dans le temps, avec une durée maximale de 1 an en fonction de la dernière modification. Au terme de la durée choisie au moment de la création du Pad, celui-ci est automatiquement détruit.

Parmi les plateformes propriétaires, la plus utilisée et la plus aboutie est Google Doc (https://docs.google.com/). Son avantage est qu’il permet de bénéficier de toute la suite Google, notamment son stockage sur Google Drive. Son inconvénient est qu’il s’agit d’une plateforme propriétaire où les utilisateurs et utilisatrices ne savent pas toujours comment leurs données personnelles sont traitées et gérées.

Après cette étape de création, il faut donner accès au document. En effet, le travail collaboratif suppose le partage public ou au moins avec une ou des personnes spécifiques. Les options de partage sont intégrées aux outils de travail collaboratif sous forme de paramètres à configurer. Il peut y avoir un bouton permettant d’inviter les autres collaboratrices et collaborateurs, souvent via leurs adresses mail, à intervenir sur le document.

Image 1 : capture d’écran du bouton partager de Google doc

Pour rédiger un mémoire ou une thèse, il y a aujourd’hui la possibilité de le faire en ligne en créant un document partagé dont il ne resterait qu’à partager le lien d’accès avec les différentes personnes contribuant à sa relecture. Ces dernières peuvent y faire des modifications, ajouter des commentaires ou encore renvoyer vers d’autres références en ligne.

Les outils de travail collaboratif

Une offre foisonnante d’outils de travail collaboratif s’est développée en ligne avec des logiciels libres et open source et des options propriétaires. Les logiciels libres désignent « des logiciels qui respectent la liberté des utilisateurs [c’est-à-dire] la liberté d’exécuter, copier, distribuer, étudier, modifier et améliorer ces logiciels » (Couchet et Pradène, 2021 : par. 1). Leur développement se base sur une logique saine, car elle permet une évolution des logiciels pour les adapter à ses besoins (agilité) et s’appuie aussi, dans l’idéal, sur des dynamiques communautaires régies par un socle juridique solide. Les utilisateurs et utilisatrices ont donc une plus grande possibilité de contrôle.

De façon générale, ces outils permettent :

le partage d’informations et de connaissances dans le but de réaliser collectivement un projet : messagerie différée ou instantanée, forums, partage de fichiers, de logiciels libres, de documents, webconférences, portail, annuaire commun, site partagé, wiki, moteur de recherche, agenda partagé. (Gangloff-Ziegler, 2009 : 99)

Par exemple, l’application Kami offre la possibilité d’annoter des PDF. Avec les wikis, dont l’une des premières formes et la plus célèbre est Wikipédia, le partage de l’information se fait plus rapidement grâce à la possibilité de l’écriture collaborative. Sur la plateforme Wikipédia, plus de 17 000 collaborateurs et collaboratrices sont actifs et actives, et collaborent à la création et l’écriture de plus de 25 000 articles par jour avec plus de 10 millions de modifications par mois.

Le tableau suivant présente quelques applications web de travail collaboratif.

Tableau 1
Partage de documents https://framadrive.org/ (logiciel libre)

https://owncloud.org/

https://pydio.com/

https://dropbox.com

Rédaction collaborative http://etherpad.org/ (logiciel libre)

https://ethercalc.net/

https://www.onlyoffice.com/

https://docs.google.com/

Suite collaborative https://nextcloud.com/

https://www.alfresco.com/fr/

https://open-paas.org/

https://www.mediawiki.org/

https://mattermost.com/

https://drive.google.com/

Ma propre expérience[1]

Pendant que je réalisais mon mémoire de maîtrise, j’ai eu l’idée de me faire relire par plusieurs personnes afin d’avoir un travail de qualité. Cela se basait sur la conviction qu’une rédaction scientifique ne pouvait plus être conçue comme la seule réflexion du chercheur ou de la chercheuse. Elle devait faire intervenir des personnes extérieures au travail, susceptibles d’y apporter leur regard objectif, tout autant que subjectif. J’avais proposé à quelques ami-e-s qui n’étaient pas de mon domaine d’étude de me relire. J’en avais fait de même avec des professeur-e-s et des documentalistes qui avaient plus d’années d’expérience que moi. Les retours étaient juste magiques. Chaque lecteur ou lectrice avait fait des remarques qu’aucune autre du panel d’une dizaine de personnes n’avait faites. Des phrases moins bien construites que d’autres, des fautes de syntaxe, tout était relevé. La diversité du lectorat avait aussi quelque chose de passionnant. Quand quelques-un-e-s s’intéressaient à la démarche méthodologique de rédaction d’un écrit scientifique, d’autres s’attardaient plus simplement sur la forme du document. Le tout était utile parce qu’un document bien élaboré devait tenir compte aussi bien de l’argumentation et de la démonstration que de la présentation. Le croisement des différents points de vue des lecteurs et lectrices avait permis d’avoir un rendu plus précis. Le mémoire a tenu ses promesses. Le jury avait reconnu sa clarté, sa propreté (oui! il n’y avait pas de fautes) et son élégance.

Cette première expérience fort enrichissante m’a alors permis, au moment de la rédaction de mon mémoire de master 2, de miser sur un panel de lecteurs et lectrices arbitrairement constitué (et c’est ce qu’il faut faire!) de personnes de différents horizons à la fois géographiques et intellectuels.

Cette fois-ci, une nouvelle stratégie a été mise en place. Je n’étais pas seul. Avec deux autres amis, nous avons entrepris de nous relire mutuellement et avec rigueur. La règle, c’était de faire toutes les observations possibles, même si elles étaient gênantes, mais toujours dans un respect mutuel. Après cette première phase de relecture en triangle, chacun avait envoyé son travail à des personnes qui étaient ou non de son domaine de compétences. L’intérêt, c’était de se faire relire par celles qui avaient plus d’expérience aussi bien professionnellement qu’en matière de recherche parce qu’il ne s’agissait pas du même type de lecture. A priori, les premières s’étaient intéressées aux différentes sources convoquées dans le manuscrit, au développement des idées et à leur teneur scientifique. Les secondes s’étaient intéressées, de leur côté, à l’enchaînement des idées et à leur cohérence, à la forme du document, aux fautes, etc. Ces différentes lectures nous ont permis d’améliorer nos mémoires.

Vous l’aurez compris, l’internet et le web ont permis de mettre au grand jour la collaboration avec des outils numériques. Le travail collaboratif est un gage de productivité aujourd’hui. Il permet d’obtenir des productions à plusieurs mains, plus précises et de qualité, avec les apports des différent-e-s contributeurs et contributrices. La motivation, les savoirs et des compétences numériques contribuent à un travail collaboratif engageant et de qualité.

Bibliographie commentée

Couchet, F., et Pradène, K. (2021). Qu’est-ce que le logiciel libre ? GNU. https://www.gnu.org/philosophy/free-sw.fr.html

Ce texte présente le principe du logiciel libre et ce qui le différencie du logiciel propriétaire. Il clarifie aussi la notion de licence très utilisée quand il s’agit des logiciels libres.

Gangloff-Ziegler, C. (2009). Les freins au travail collaboratif. Marché et organisations, (10), 95‑112. https://doi.org/10.3917/maorg.010.0095

Ce texte présente les freins individuels et collectifs qui peuvent gêner le travail collaboratif dans une organisation.

Gulati, R., Wohlgezogen, F. et Zhelyazkov, P. (2012). The Two Facets of Collaboration: Cooperation and Coordination in Strategic Alliances. Academy of Management Annals, 6(1), 531‑83. https://doi.org/10.5465/19416520.2012.691646

Article intéressant qui, du point de vue des sciences de gestion, présente la coordination et la coopération comme les éléments clés de la réussite de la collaboration.

Henri, F. et Lundgren-Cayrol, K. (2001). Apprentissage collaboratif à distance : Pour comprendre et concevoir les environnements d’apprentissage virtuels. Presses de l’Université du Québec. https://www.puq.ca/catalogue/themes/apprentissage-collaboratif-distance-92.html

Dans cet ouvrage à quatre mains sur l’apprentissage collaboratif, les autrices abordent de long en large la manière dont la collaboration peut s’inscrire dans un processus d’apprentissage à distance.


  1. Publié sur le blog du projet Soha : https://www.projetsoha.org/?p=852