Module 5 : Écrire en sciences sociales et humaines

19 Du plan au brouillon : l’essentiel pour structurer ses idées et éviter le syndrome de la page blanche

Présentation du thème et de l’auteur et de l’autrice  du chapitre

Ce chapitre fournit quelques conseils afin de vous préparer adéquatement à la rédaction du brouillon à travers trois étapes : la planification avec l’élaboration d’un plan structuré et détaillé contenant les idées principales de l’argumentation et les références soutenant les affirmations; la rédaction d’une première version du texte (le brouillon); et enfin, la révision du texte afin de produire une version remaniée plus aboutie.

Frédérick Madore est chercheur au Leibniz-Zentrum Moderner Orient (Allemagne). Il était précédemment chercheur postdoctoral Banting au Centre d’études africaines de l’Université de Floride et professeur d’histoire à temps partiel à l’Université d’Ottawa. Il a conduit des recherches en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Bénin et au Togo sur le militantisme islamique chez les jeunes et les femmes, leur appropriation des médias, ainsi que les relations entre islam et politique. Influencé par les humanités numériques, il a lancé une base de données numérique en accès libre, hébergée par les bibliothèques de l’Université de Floride, qui contient plus de 2 500 documents d’archives et 200 références bibliographiques liés à l’islam au Burkina Faso (https://islam.domains.uflib.ufl.edu/s/bf).

Andrée-Ann Brassard est chargée de cours à l’Université Laval (Québec, Canada). Elle enseigne les cours « Dissertation historique » et « Recherche, analyse et dissertation » qui visent au développement de solides bases méthodologiques pour la recherche et la rédaction en histoire et en sciences sociales. Elle est détentrice d’une maitrise en histoire de l’Université Laval, obtenue en 2015, s’intéressant aux questions d’immigration et d’intégration en Suisse francophone depuis la seconde moitié du XXe siècle. Son parcours l’a également amené à terminer la scolarité d’un diplôme d’études supérieures spécialisées en enseignement collégial en 2016.

Le plan, une étape fondamentale avant la rédaction du brouillon

Trop souvent, les jeunes chercheur.e.s espèrent gagner du temps en rédigeant directement un brouillon de leur texte sans avoir préalablement fait un plan. Or, même si la préparation d’un plan structuré et détaillé représente un travail considérable, cette étape est fondamentale et s’avère très rentable. Elle rend l’écriture de la première version du texte beaucoup moins intimidante. Plusieurs raisons justifient la pertinence de construire d’abord un plan.

Premièrement, cela vous aidera à ordonner l’enchainement logique de vos idées afin de produire la démonstration la plus cohérente et intelligible possible pour votre lecteur. En déterminant l’ordre de succession de vos idées et arguments, vous saurez plus clairement par où commencer et dans quelle direction aller au moment de la rédaction. Vous pourrez alors écrire vos phrases, non pas en tant qu’entités isolées, mais plutôt en les mettant déjà en relation avec celles qui suivront, ce qui facilitera les transitions et la fluidité entre vos idées. Deuxièmement, un plan vous amènera à délimiter votre argumentation. En fonction de votre question de recherche, vous serez en mesure de trier et d’organiser vos données afin d’éviter les répétitions et les redondances. La rédaction d’un plan vous permettra aussi d’évaluer s’il vous est nécessaire d’effectuer de nouvelles recherches plus ciblées en vue de bonifier certains aspects de votre démonstration qui ne seraient pas suffisamment étoffés. Finalement, cela vous permettra de vérifier la crédibilité de vos hypothèses d’entrée de jeu.

Comment réfléchir à votre plan (et construire votre table des matières)?

Après avoir réfléchi longuement à votre problématique, à vos choix méthodologiques, à votre approche théorique et après avoir entrepris votre recherche documentaire, vous avez très certainement déjà en tête de nombreux éléments que vous souhaitez présenter à votre lecteur. Il vous faut donc chercher à ordonner ce qui constituera la matière première de votre texte. Pensez à un casse-tête à résoudre : chaque morceau a sa place.

Dans un premier temps, vous devez déterminer le nombre de parties principales (ou de chapitres) que comptera votre travail, ainsi que l’objectif spécifique auquel chacune d’entre elles répond par rapport à l’ensemble de votre démonstration. Posez-vous la question suivante : pourquoi telle partie principale devrait-elle se trouver à cet endroit du texte plutôt qu’ailleurs ? En d’autres mots, vous devez être en mesure de justifier la logique derrière l’ordre de vos parties principales. Il ne faut pas oublier de donner un titre provisoire à chacune de ces parties et de bien résumer leur idée maitresse, en précisant leur objectif respectif en quelques phrases.

Puis, en fonction du sujet de recherche choisi, plusieurs considérations peuvent vous guider dans votre réflexion. Par exemple, y a-t-il certains événements, personnages clés, concepts, principes ou définitions à présenter au préalable et qui sont nécessaires pour que les lecteurs puissent bien comprendre vos arguments plus complexes et la pertinence de votre réflexion ? Il peut aussi être intéressant de définir les contours généraux de votre sujet d’analyse avant de l’appliquer à des cas plus spécifiques. Vous pouvez également envisager de terminer votre démonstration avec vos idées les plus percutantes afin d’avoir plus d’impact et de ne pas conclure sur une réflexion peu convaincante.

Ensuite, gardez en tête que selon les objets d’étude choisis, il se peut que la chronologie des événements serve à déterminer vos parties et leur enchainement logique. Ce type de plan est le plus simple. Il s’agit de diviser le sujet d’étude en différentes phases temporelles pour en identifier les évolutions, transformations, ruptures, etc. ou d’en présenter les causes et les effets. Par ailleurs, si vous songez plutôt à diviser votre sujet de recherche en différentes facettes ou aspects autour d’un même axe, un plan thématique est peut-être pertinent. Dans tous les cas, peu importe le choix que vous effectuerez, vous devez ordonner vos parties principales de manière à faire ressortir leurs relations entre elles et leur hiérarchie. D’ailleurs, un plan thématique présente très souvent une certaine chronologie aux côtés des différents thèmes identifiés.

Lorsque vous aurez déterminé le nombre de parties principales et leur ordre, il faudra, dans un second temps, envisager des sous-parties à l’intérieur de chacune d’entre elles. Cependant, en fonction de la longueur du travail que vous réalisez (article, mémoire ou thèse), faites attention à ne pas multiplier les subdivisions. Il en résulterait un texte morcelé. Attribuez un titre à chacune de vos parties secondaires et énoncez-en l’objectif. Dressez ensuite la liste des arguments, tableaux et illustrations essentiels de chaque partie secondaire selon l’enchainement qui vous apparait le plus logique et convaincant (Huitric, 2013). Surtout, assurez-vous que votre démonstration ne soit pas uniquement un assemblage de citations et de paraphrases qui finalement reflète peu votre pensée. Vous devez être le « chef d’orchestre » de votre argumentation et les éléments de réponse doivent servir à renforcer votre propre argumentation qui deviendra le fil conducteur de votre texte.

En construisant ainsi votre plan, vous allez progressivement « faire le ménage » pour ne conserver que les idées les plus pertinentes à votre démonstration. Cherchez aussi à nuancer vos propos et à les confronter avec des points de vue divergents.

Après chacune des parties principales, rédigez une courte conclusion pour vérifier si votre démonstration progresse logiquement tout en revenant examiner votre question de recherche et vos hypothèses. Élaborez des phrases de transition entre toutes les parties, principales et secondaires, afin de vous aider à faire ressortir l’enchainement et cette progression entre les parties.

En parallèle du processus d’élaboration d’un plan, construisez également votre table des matières. Celle-ci servira de synthèse à votre plan détaillé en plus de vous permettre de visualiser les déséquilibres potentiels entre les parties. Pour ce faire, utilisez la fonction permettant de créer automatiquement une table des matières de votre logiciel de traitement de texte. À ce sujet, des tutoriels détaillés sont disponibles en ligne[1].

Transformer votre plan en un brouillon et lutter contre le syndrome de la page blanche

Il n’est pas aisé de déterminer le bon moment pour s’engager dans la rédaction du brouillon. Certains chercheur.e.s entament ce processus en ayant préparé qu’un plan sommaire qui se précisera au fur et à mesure que l’écriture progressera, alors que d’autres préfèrent avoir un plan extrêmement détaillé avant de composer le brouillon. Vous devrez trouver l’équilibre qui vous convient le mieux. Dans tous les cas, l’écriture n’est jamais un processus linéaire puisque vous serez confronté à des impasses, mais aussi à de nouvelles découvertes, qui vous amèneront à repenser continuellement la structure de votre plan et peut-être même à revoir vos hypothèses. Ces ajustements font partie d’un processus tout à fait normal.

Rien n’est plus déprimant que de n’avoir rédigé que quelques lignes après avoir passé plusieurs heures de travail éreintantes ou pire encore d’être atteint.e du syndrome de la page blanche ! Au sujet de la rédaction du brouillon en tant telle, il serait faux de croire que les chercheur.e.s plus expériementé.e.s ont la capacité d’écrire une première version de texte dans une prose claire, élégante et cohérente. Cette idée reçue peut avoir comme effet de décourager plusieurs doctorant.e.s lorsqu’ils.elles constatent qu’ils.elles n’arrivent pas à rendre parfaitement sur papier leurs réflexions.

Si vous vous reconnaissez dans cette description, il pourrait être utile de chercher à libérer votre créativité en écrivant d’abord rapidement un premier brouillon même « mal écrit » sans être étouffé.e par vos soucis de perfectionnisme (Goarzin, 2013). Mettez vos idées sur le papier sans vous préoccuper de la composition des phrases, de l’orthographe, de la grammaire, ni même de la simplicité de vos réflexions. Une fois que la première version sera écrite, laissez « reposer » votre brouillon avant d’y revenir à tête reposée. Il sera alors beaucoup plus facile d’effectuer un travail d’édition de votre texte afin d’en produire une version remaniée plus aboutie (Belleville, 2015). Plusieurs jeunes chercheur.e.s se prennent dans cet engrenage à la recherche du texte parfait, ainsi ils.elles semblent ne jamais être capables de finir leur mémoire ou leur thèse pensant qu’ils.elles doivent continuer à améliorer leur texte. Il faut renoncer à cette idée, car rappelez-vous qu’aucune thèse parfaite n’a jamais été écrite !

Bibliographie commentée

Belleville, G. (2015). Assieds-toi et écris ta thèse ! Trucs pratiques pour la rédaction scientifique [vidéo]. Youtube. https://www.youtube.com/watch?v=qbQ02vJkXQw

Geneviève Belleville, dans cette conférence donnée à l’Université de Strasbourg en 2015 qui est tirée de son livre Assieds-toi et écris ta thèse ! (Presses de l’Université Laval, 2014), donne de nombreux trucs pour les étudiant.e.s universitaires des cycles supérieurs qui rédigent ou auront à rédiger une thèse, un mémoire ou un essai. Elle propose différentes stratégies méthodologiques et motivationnelles pour aider à la rédaction académique. Elle évoque notamment la construction d’un plan détaillé, la rédaction d’un brouillon, dont le problème du perfectionnisme, et la phase de révision. À visionner absolument.

Goarzin, M. (2013, 30 septembre). Comment écrire sa thèse? Quelques conseils. Hypotheses. https://biospraktikos.hypotheses.org/952

Dans ce billet de blogue, l’auteur revient sur les éléments importants qu’il a retenus de sa semaine passée à un atelier de formation sur le processus d’écriture académique. Il évoque notamment l’idée de l’« écriture comme processus », qui se décline en plusieurs étapes. Il suggère aussi la technique du « free writing » qui rejoint bien l’idée de chercher à écarter toutes considérations liées au perfectionnisme dans la rédaction d’un premier brouillon.

Huitric, S. (2013). Rédiger une thèse : retours d’expériences. Hypotheses. https://devhist.hypotheses.org/2237

Ce texte propose un compte rendu d’un séminaire intitulé « Le Doctorat, côté pratique(s) » en 2013 à l’Université de Lyon, animé par trois jeunes docteur.e.s en sciences sociales autour des différentes étapes du travail de thèse en sciences humaines et sociales. Les parties « Construire un plan de thèse » et « S’atteler à la rédaction du manuscrit » rejoignent tout particulièrement le contenu de cette fiche. Un des intérêts de ce billet de blogue est qu’il présente les différentes perspectives des trois intervenant.e.s. sur des questions telles que « dans quel ordre rédiger » et « à partir de quand doit-on commencer à construire un plan ? ». L’importance de « renoncer à la thèse parfaite » est également abordée.

Références complémentaires

Boisclair, L. (2017). Se discipliner dans la rédaction. Dans P. Noreau et E. Bernheim (dir.), La thèse : un guide pour y entrer… et s’en sortir (p. 171-179). Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/books.pum.4123

Létourneau, J. (2006), Le coffre à outils du chercheur débutant : guide d’initiation au travail intellectuel (2ᵉ éd.). Boréal.

St-Hilaire, F. (2017). Syndrome de la page blanche et anxiété de performance. Dans P. Noreau et E. Bernheim (dir.), La thèse : un guide pour y entrer… et s’en sortir (p. 181‑193). Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/books.pum.4125

Zaki, L. (2015). Rédiger sa thèse comme on assemble un puzzle : mieux articuler écriture et réécriture. Dans M. Hunsmann et S. Kapp (dir.), Devenir chercheur : écrire une thèse en sciences sociales (p. 171‑183). Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales. https://doi.org/10.4000/books.editionsehess.1309