Module 10 : Considérations déontologiques et juridiques

60 Faire de la recherche dans un partenariat nord-sud (Attribué)

Valéry Ridde

Présentation du thème et de l’auteur du chapitre

En Afrique et en Haïti, une très grande partie des recherches sont effectuées dans le contexte d’un partenariat international avec des institutions et des personnes des pays à revenu élevé. Ce contexte, fort de multiples défis de pouvoirs, entraine des enjeux particuliers pour les étudiants et les étudiantes impliqués dans ces partenariats pour leurs travaux de recherche. Ce texte aborde les questions associées à l’utilisation des données et la signature scientifique dans le cadre de ce type de partenariat.

Valéry Ridde est Directeur de recherche au CEPED depuis décembre 2017 (http://www.ceped.org), une Unité Mixte de Recherche associant l’Université Paris Descartes et l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Il est chercheur régulier de l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal (IRSPUM). De 2007 à 2017 il a été professeur agrégé de santé mondiale à l’Université de Montréal.

Un contexte de recherche qui implique des partenariats

Réaliser une thèse de doctorat en Afrique ou en Haïti réclame, comme ailleurs dans le monde, des conditions d’encadrements, d’enseignements et de disponibilités de données optimales pour répondre aux questions de recherche. Pourtant, un déséquilibre majeur subsiste dans le monde puisque ces conditions ne sont pas toujours réunies en Afrique ou en Haïti. Dans ces contextes, les professeurs sont souvent plus rares et moins disponibles, les enseignements et l’encadrement sont parfois moins accessibles et moins soutenus et les budgets permettant une collecte de données d’une ampleur insuffisante. Par exemple, au Bénin et au Niger, la recherche en sciences sociales est notamment minée par le fait que les professeurs d’universités sont plus impliqués dans des consultations lucratives que dans leurs travaux académiques (Olivier de Sardan, 2011). En Côte d’Ivoire, le financement public consacré à la recherche en santé correspond à moins de 1% du budget national de santé. En 2008 au Burkina Faso, 87% des projets de recherche dans le domaine de la santé étaient financés par des partenaires extérieurs (Sombié, Aidam, Konaté, Somé, & Kambou, 2013).

Ainsi, dans ce contexte particulier, la grande majorité des recherches sont réalisées en partenariat entre des collègues et des institutions situées dans des pays à faible et à très haut revenus (Droz & Mayor, 2009; Vidal, 2014). Il ne s’agit pas là de classer les individus, car certaines personnes nées en Afrique ou en Haïti enseignent dans des universités du Canada ou d’Europe; ou l’inverse. Mais il faut simplement reconnaître que ces formes de partenariats impliquent obligatoirement divers enjeux de pouvoirs liés à ces différences institutionnelles (et individuelles) qu’il ne faut pas occulter (Godard, Hunt, & Moube, 2014; Ouattara & Ridde, 2013; V. Ridde & Capelle, 2011). Ils doivent donc être nécessairement considérés dans toutes pratiques de recherche. Cela est essentiel à prendre en compte car les chances sont grandes, dans ce contexte de rareté de ressources, que les étudiants et étudiantes d’Afrique ou d’Haïti soient impliqués et parties prenantes de ces collaborations internationales. Ils doivent donc être bien avertis de ces enjeux et tenter de les (re)connaître pour mieux les appréhender et prévenir les désagréments éventuellement occasionnés. Les défis de ces partenariats sont nombreux et ils ne peuvent être tous explicités dans ce texte. On se concentrera donc sur ceux qui surgissent le plus souvent, dont on parle le moins en public (des secrets publics (Geissler, 2013)), qui ne sont pas suffisamment abordés dans les guides de partenariats (Encadré 1).

Encadré 1 : Les 11 principes selon la commission suisse pour le partenariat scientifique avec les pays en développement (2012)
1.     Définir l’agenda ensemble

2.     Interagir avec les parties prenantes

3.     Clarifier les responsabilités

4.     Être redevable aux bénéficiaires

5.     Promouvoir l’apprentissage mutuel

6.     Renforcer les capacités

7.     Partager les données et les réseaux

8.     Diffuser les résultats

9.     Mettre en commun les bénéfices et les mérites

10.  Mettre en œuvre les résultats

11.  Pérenniser les résultats

https://11principles.org

L’utilisation des données

Dans ce type de partenariat, il est très fréquent que les étudiants et étudiantes participent à la collecte des données. Ils sont parfois directement impliqués pour la réalisation de leurs thèses de doctorats ou alors uniquement recrutés comme employés temporaires pour la collecte des données qui seront ensuite destinées aux chercheurs. Dans les deux cas, il est essentiel de clarifier, avant de démarrer la collaboration, avec tous les partenaires, les questions d’utilisation des données collectées dans ce contexte. Un étudiant ou une étudiante qui a réalisé des enquêtes par questionnaires quantitatifs ou des entrevues qualitatives dirigées par des chercheurs dans le cadre d’un tel partenariat ne peut pas utiliser les données pour son mémoire ou sa thèse sans en demander l’autorisation. La plupart du temps, si une telle entente est passée, cela ne pose aucun souci. Les chercheurs sont généralement très heureux de valoriser la recherche étudiante mais cela doit être autorisé et décidé collectivement. Les données appartiennent aux chercheurs responsables de la recherche, ce qui est généralement bien définis dans la convention de collaboration signée au préalable de tout partenariat. Les étudiants et étudiantes peuvent en demander une copie avant de s’engager. Deux études de cas pour réfléchir à l’utilisation des données dans ce contexte ont été proposées dans deux autres textes qui mettent notamment au jour les enjeux éthiques (Valéry Ridde, 2017, 2018).

A l’inverse, la personne qui encadre le mémoire ou la thèse d’un étudiant ou d’une étudiante dans le contexte de ce partenariat n’a pas le droit de s’approprier ces données. Un professeur d’université ou un chercheur d’une institution n’a donc pas le droit d’utiliser cette thèse (ou ces données) à ses propres fins, notamment de publication scientifique. Il est évidemment possible qu’une collaboration s’instaure entre ce professeur et l’étudiant pour une publication subséquente, mais les questions de signature de l’article ou du chapitre du livre doivent être abordées (voir section suivante). Une étude de cas abordant en partie cette problématique a été développée dans un autre texte (Carillon & Ridde, 2018).

Il est évident que ces situations sont délicates tant les enjeux de pouvoir sont nombreux. Il est plus facile de l’écrire dans ce texte que de résoudre le problème quand il arrive. Mais si cela survient, il faut très rapidement en parler, en toute transparence, et tenter de trouver une juste solution. Et si cela n’est pas possible, il faut chercher une médiation auprès de personnes sans conflit d’intérêt et compétente.

La signature scientifique

Dans le monde de la recherche, la reconnaissance passe essentiellement par la publication scientifique, qu’elle soit sous la forme d’un article révisé par les pairs, un chapitre d’ouvrage collectif ou toute autre forme de production. Il est donc essentiel de respecter les personnes qui ont participé à la production de connaissances issues de la recherche. Mais ce respect ne doit pas toujours nécessairement se traduire par la signature d’un article ou d’un chapitre. Par exemple, une personne qui n’a collaboré dans un partenariat scientifique qu’à la seule passation d’un questionnaire ou transcription d’une entrevue qualitative ne se qualifie pas pour être auteur d’une production. Son nom pourra figurer dans la section des remerciements de l’article. En effet, pour participer à la signature d’un produit scientifique, il faut y avoir contribué de manière substantielle. Par exemple, dans le domaine de la santé, les normes internationales précisent que l’on peut être auteur d’un article uniquement si on respecte les quatre conditions de l’encadré 2. La présence du ET est importante dans cet encadré.

Encadré 2 : Règles concernant les auteurs et autrices de productions scientifiques, adaptées du International Committee of Medical Journal Editors (2013)
  • Contribution substantielle à la conception OU au devis de l’étude, OU l’acquisition et l’analyse des données, OU l’interprétation des données; ET
  • Écriture d’une première version de la publication OU relire et réviser en apportant une contribution critique intellectuelle; ET
  • Approuver la version finale pour publication; ET
  • Accepter d’être garant de tous les aspects du travail, notamment à l’égard de la précision OU de l’intégrité du contenu de l’article ET de la pertinence de l’étude et des analyses

En signant un texte scientifique, une personne s’engage donc sur le contenu et la rigueur des analyses. Elle pourra en répondre à l’avenir.

Une fois décidé qu’une personne se qualifie comme auteur d’un texte, il faut décider de l’ordre de tous les auteurs. Les règles varient grandement d’une discipline à une autre et il est impossible dans ce texte de proposer une solution valable pour tous les contextes. Dans le domaine de la santé publique par exemple, le premier auteur est généralement la personne qui a contribué le plus à l’ensemble du processus (de l’idée de la recherche à l’écriture de l’article en passant par la rédaction du protocole et l’analyse des données) tandis que le dernier est souvent la personne la plus expérimentée qui apporte une certaine caution scientifique. Il existe évidemment de nombreuses dérives à ce système où certains contraignent leurs collègues pour être systématiquement auteur des textes de leur laboratoire alors qu’elles n’ont contribué à rien dans la recherche. On appelle cela des auteurs fantômes. Normalement, un étudiant ou une étudiante doit obligatoirement être le premier auteur de toutes les productions tirées de sa thèse ou de son mémoire. Dans certaines disciplines (santé, biologie, etc.), le professeur qui a encadré ce travail étudiant peut être (sans que cela soit une obligation) coauteur des textes et dans d’autres (sciences politiques, anthropologie, etc.) cela n’est pas la norme.

Dans le contexte de partenariats scientifiques, ces enjeux de signature scientifique sont au cœur des débats et prêtent (presque) toujours à des conflits. Il est donc essentiel qu’un débat serein, transparent et juste s’instaure très tôt dans la création du partenariat. L’existence d’une politique interne au projet de recherche sur l’utilisation des données et la signature scientifique peut être une solution pour soutenir, en amont, ces discussions. Un article présente et analyse la production d’une telle politique et peut servir d’exemple pour permettre aux étudiants et étudiantes d’en parler avec leurs professeurs et collègues (Ridde V. et al., 2016).

Bibliographie commentée

Carillon, S., & Ridde, V. (2018). Rapport de pouvoir entre enseignante et doctorante : utilisation de données de recherche et signature scientifique. Revue canadienne de bioéthique, 1(2), 91‑93. https://cjb-rcb.ca/index.php/cjb-rcb/article/view/77/43. Une étude de cas pour penser la collaboration entre un étudiant ou une étudiante et la personne qui encadre sa thèse. L’étude de cas soulève notamment la question de l’utilisation des données.

Droz, Y., & Mayor, A. (2009). Partenariats scientifiques avec l’Afrique : Réflexions critiques de Suisse et d’ailleurs. Paris: Karthala. https://archive-ouverte.unige.ch/unige:14802. Un livre un peu ancien mais toujours d’actualité sur les partenariats scientifiques.

Geissler, P. W. (2013). Public secrets in public health: Knowing not to know while making scientific knowledge. American Ethnologist, 40(1), 13‑34. https://anthrosource.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/amet.12002. Une belle réflexion anthropologique conceptuelle et empirique sur ces questions dont tout le monde à conscience mais que personne ne souhaite évoquer en public, comme celles de l’utilisation des données de recherche et de la signature scientifique.

Godard, B., Hunt, M., & Moube, Z. (2014). Éthique de la recherche en santé mondiale : la relation Nord-Sud, quel partenariat pour quelle justice sociale ? Global Health Promotion, 21(2), 80‑87. https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/1757975913519143. Une des rares réflexions sur les enjeux d’éthique et de justice sociale lors des partenariats de recherche en santé mondiale. Un appel au dialogue est lancé.

Olivier de Sardan, J.-P. (2011). Promouvoir la recherche face à la consultance. Autour de l’expérience du Lasdel (Niger-Bénin). Cahiers d’études africaines, 202‑203(2‑3), 511‑528. https://journals.openedition.org/etudesafricaines/16759. Une réflexion proposée par un chercheur socio-anthropologue présent en Afrique de l’Ouest depuis plus de 40 ans et s’interrogeant sur les défis de voir les chercheurs se transformer en consultants.

Ouattara, F., & Ridde, V. (2013). Expériences connues , vécues … mais rarement écrites . À propos des relations de partenariat Nord-Sud, 231-246. Nouvelles Pratiques Sociales, 25(2), 231‑246. https://www.erudit.org/en/journals/nps/2013-v25-n2-nps01030/1020832ar/abstract/. Une analyse réflexive sur les défis des partenariats scientifiques proposée par deux chercheurs travaillant en Afrique de l’Ouest francophone.

Ridde, V., & Capelle, F. (2011). La recherche en santé mondiale et les défis des partenariats Nord-Sud. Revue canadienne de santé publique, Mar-Apr;102(2), 152-6. http://journal.cpha.ca/index.php/cjph/article/view/2333. Les résultats d’une recherche empirique pour mieux comprendre le point de vue des chercheurs du Nord et du Sud sur les défis des partenariats.

Ridde V., Hunt, M., Dagenais, C., Agier I., Nikiema, A., Chiocchio, F., … Somè, P-A. (2016). Une politique concernant les données issues d’un programme de recherches interventionnelles en santé mondiale. BioéthiqueOnline, 5(9). https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/13817/9.pdf. Un article décrivant le processus conduit par une équipe de recherche internationale pour formuler une politique interne d’utilisation des données et de signature scientifique. La politique est présentée en annexe.

Ridde, Valéry. (2017). Des enjeux éthiques liés à l’utilisation des données de recherches en collaboration internationale. BioéthiqueOnline, 6. https://www.erudit.org/fr/revues/bo/2017-v6-bo03572/1044621ar/. Une étude de cas pour réfléchir au recours à des assistants de recherche pour la collecte de données et des enjeux éthiques de leur utilisation.

Ridde, Valéry. (2018). L’utilisation de données de recherche sans votre accord lors d’un partenariat de santé mondiale. Revue canadienne de bioéthique, 1(2), 22‑23. https://cjb-rcb.ca/index.php/cjb-rcb/article/view/32/23. Une étude de cas permettant de comprendre les défis de l’autorisation préalable de l’utilisation de données dans le contexte d’un partenariat de recherche.

Sombié, I., Aidam, J., Konaté, B., Somé, T. D., & Kambou, S. S. (2013). The state of the research for health environment in the ministries of health of the Economic Community of the West African States (ECOWAS). Health Research Policy and Systems, 11(1), 35. https://health-policy-systems.biomedcentral.com/articles/10.1186/1478-4505-11-35. Un article proposant un état des lieux des institutions et des politiques de recherche dans le domaine de la santé des pays de l’Afrique de l’Ouest.

Vidal, L. (2014). Expériences du partenariat au Sud: le regard des sciences sociales. Paris: IRD éditions, Institut de recherche pour le développement. https://core.ac.uk/download/pdf/39828935.pdf. Un ouvrage collectif sur les expertises et bonnes pratiques selon les chercheurs impliqués dans des partenariats scientifiques internationaux. De nombreuses réflexions provenant de plusieurs domaines et pays sont présentées, notamment en Afrique et Asie.

Références complémentaires

Costello A, Zumla A. Moving to research partnerships in developing coun- tries. Br Med J 2000;321:827-29.

Dowdy D. Partnership as an ethical model for medical research in developing countries: The example of the “implementation trial”. J Med Ethics 2006;32:357-60.

Gaillard J. North-South research partnership: Is collaboration possible between unequal partners? Knowledge, Technology and Policy 1994;7(2):31-63.

Global Forum for Health Research. The 10/90 Report on Health Research 2000. Geneva, Switzerland: Global Forum for Health Research, 2000;155.

Jentsch B, Pilley C. Research relationships between the South and the North: Cinderella and the ugly sisters? Soc Sci Med 2003;57(10):1957-67.

Olivier C, Hunt MR, Ridde V. NGO-researcher partnerships in global health research: benefits, challenges, and approaches that promote success. Development in Practice. 2016;26(4):444- 55.

Rakowski C. The ugly scholar: Neocolonialism and ethical issues in inter- national research. Am Sociologist 1993;24:69-86.

Exercice

Choisissez une des six études de cas en français concernant la recherche du numéro 2 du volume 1 de la Revue canadienne de bioéthique et répondez aux questions posées.

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