Module 5 : Écrire en sciences sociales et humaines

31 Le plurilinguisme en science : pourquoi pas? (Attribué)

Léonie Tatou

Présentation du thème et de l’autrice du chapitre

Certaines langues se sont imposées comme médium absolu de la science à l’exclusion de toute autre à certaines époques de l’histoire humaine. L’Afrique et Haïti se trouvent prises dans une situation particulière de diglossie enchâssée : leur propre patrimoine cognitif est ostracisé par la double influence du français, du fait de leur appartenance à l’espace francophone, mais aussi de l’anglais, qui tend à se constituer aujourd’hui comme langue « internationale » de la science.

Léonie Tatou est HDR en sciences du langage de l’université Sorbonne nouvelle et maîtresse de conférences à l’université de Ngaoundéré (Cameroun). Ses travaux de recherche ainsi que son engagement social s’articulent autour de la problématique du développement durable par le biais de la formation du capital humain et de la circulation des savoirs, tout cela en cohérence avec la dynamique des langues en contexte multiculturel. Ils lui ont valu la distinction de Chevalier dans l’Ordre national de la Valeur. Pionnière, parmi quelques autres, d’une épistémologie de ce qu’elle a appelé la linguistique du développement, elle est fondatrice et responsable scientifique du laboratoire Ladyrus (Langues, Dynamiques & Usages) de son université. Elle est chercheure associée au CIRAM (Centre international de recherche sur l’Afrique et le Moyen-Orient) de l’université Laval, Canada.

Et les autres langues ?

Faisant suite au latin, l’anglais joue un rôle central dans la conception et la diffusion internationale de la science. Qu’en est-il des autres langues, et spécifiquement des langues d’Afrique et d’Haïti ? Car enfin, qu’il s’agisse de l’anglais, de l’italien, du suédois ou même du chinois, les débats remettent plus en question leur pertinence strictement conjoncturelle que la capacité intrinsèque de ces langues de dire la science. Quelle place leur est-elle réservée dans ce débat ? D’ailleurs, sont-ce même des langues ?

Le déni manifeste s’explique par le concept de colonialité (Assogba, 2004, Lema Silva Laura, Felwine Sarr, 2016). L’Afrique a hélas intériorisé ce déni par non-reconnaissance de ses propres savoirs. Oserons-nous dire de « sa propre science » ? Car, précisément, que peut-on légitimement nommer « science » ? En effet, si l’on conçoit la science comme une activité sociale s’appuyant sur des normes et codes spécifiques, la question de l’instance déterminant ces normes et codes ne peut que se poser. Là se situe le véritable pouvoir. Cette question se pose au demeurant au sein même de certains milieux académiques occidentaux sensibles aux limites du positivisme.

Langues d’Afrique et d’Haïti, vecteurs du discours scientifique? Vers un changement de paradigme

Identifions à présent quelques signes avant-coureurs de ce changement :

  • La reconnaissance récente de la validité des savoirs locaux (Mboa Nkoudou, 2015 : page ; Jiofack T. et al., 2010) et indirectement, celle des langues par lesquelles s’expriment et se diffusent traditionnellement ces savoirs. Compte tenu de la forte intrication entre langue et culture au sens large, invisibiliser les langues africaines revient à amputer gravement un gisement de ressources cognitives utiles à l’Afrique et à l’humanité;
  • La vaste et solide littérature scientifique sur les langues africaines (celle sur le créole est plus récente mais tout aussi engagée), sur leur adaptabilité formelle, leurs relations avec les langues partenaires (Diki Kidiri 2008, Nguendi n° 3);
  • L’identification courageuse d’obstacles épistémologiques que les africanistes ne sauraient éluder relativement à la mise en visibilité et publicisation de ces savoirs, promotion de terminologies innovantes, etc. (notamment Mba, 2008);
  • La mise en lumière progressive des enjeux philosophiques et sociétaux latents, et, par conséquent, du pouvoir émancipateur de ces langues par rapport aux problématiques du développement socioéconomique de l’Afrique et d’Haïti.

La problématique d’une science développée dans les langues africaines et créole comporte en tous les cas une valeur symbolique et militante lorsqu’elle s’interprète à la lumière du concept clé de justice cognitive développé par Piron et al. 2016, l’implication citoyenne du chercheur devenant une posture essentielle de la démarche scientifique.

En somme, dans une perspective africaniste et orientée vers le mieux-être de l’homme, la question du plurilinguisme en science pourrait être ainsi reformulée : quels sont les enjeux pour l’Afrique et Haïti d’une science intégrant leurs langues propres comme vecteur du discours scientifique?

Bibliographie commentée

Assogba, Yao, Sortir l’Afrique du gouffre de l’histoire. Le défi éthique du développement et de la renaissance de l’Afrique noire, Québec : Les Presses de l’Université Laval, 2004, 200 p. Écrit avec réalisme, mais sans fatalisme, la violence symbolique à laquelle l’Afrique est soumise.

Diki Kidiri Marcel (éd.), Le vocabulaire scientifique dans les langues africaines. Pour une approche culturelle de la terminologie. Paris : Karthala, 2008, 304 p. http://www.academia.edu/1337167/DIKI-KIDIRI_Marcel_Ed. Une importance centrale est opportunément accordée aux instruments cognitifs internes à la culture.

Mba, Edgar Mervin Martial, « Prolégomènes méthodologiques à l’étude épistémologique des savoirs traditionnels africains », Ethiopiques – Revue négro-africaine de littérature et de philosophie, n°80, La littérature, la philosophie, l’art et le local, 1er semestre 2008. Cet article a le mérite de montrer les difficultés méthodologiques (non rédhibitoires) notamment dans l’accès aux savoirs autochtones.

Mboa Nkoudou, Thomas Hervé, « Stratégies de valorisation des savoirs locaux africains : questions et enjeux liés à l’usage du numérique au Cameroun », Éthique publique [En ligne], vol. 17, n° 2 | 2015, mis en ligne le 06 mai 2016, consulté le 01 mars 2017. URL : http://ethiquepublique.revues.org/2343. L’article examine une problématique majeure. Il offre une mise au point terminologique intéressante du concept « savoir endogène ».

Lema Silva, Laura, «Modernité/Colonialité : Quelles langues pour quelles épistémologies dans un contexte de mondialisation du savoir ? » http://reseaudecolonial.org/2016/09/02/ L’autrice scrute le lien entre l’épistémologie et la langue afin de comprendre en quoi la langue est lieu de pensée, activité enracinée dans l’histoire et par conséquent, liée au politique.

Piron Florence, Regulus Samuel, Dibounje Madiba Marie Sophie, dir., Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux. Pour une science ouverte juste, au service du développement local durable. Québec, Éditions Science et bien commun, 2016. https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/justicecognitive1 Une somme impressionnante d’analyses autour d’un concept novateur, celui de justice cognitive. Il prend en compte et les savoirs patrimoniaux et les savoirs universitaires.

Sarr, Felwine, Afrotopia, Paris,) Philippe Rey, 2016, 155 p. Il s’agit pour l’auteur de penser l’Afrique dans une souveraineté intellectuelle absolue, loin d’une « dialectique de l’euphorie ou du désespoir ». Cf. la présentation de l’ouvrage : https://www.youtube.com/watch?v=dIXGrNXQ9V4

Ngenndi n°3, https://www.youtube.com/watch?v=8pFvRa2gRVI

Mohamadou Aliou, professeur de peul à l’INALCO parle de l’extension géographique de la langue peule et de ses aires dialectales.

Références complémentaires

Priye Iyalla-Amadi, L’écriture scientifique en langues africaines, 2017.

https://globaljournals.org/GJHSS_Volume17/1-Lecriture-Scientifique-En-Langues.pdf

Jiofack Tafokou. et al., Ethnobotanical uses of some plants of two ethnoecological regions of Cameroon, 2010. https://www.researchgate.net/publication/242569536

Lavoisier, Antoine, Discours préliminaire au Traité élémentaire de Chimie, 1787, http://gallica.bnf.fr/essentiels/node/5576

Métangmo-Tatou, Léonie et Mohamadou, Ousmanou, « Du ‘dire vrai’ au ‘dire juste’. Libres propos sur l’affûtage conceptuel dans le discours scientifique », 2018, À paraitre dans Faury Mélodie et al., Dire le vrai.

Exercice

Mini-recherche en groupe sur le web :

  • Repérez une vingtaine d’emprunts à la langue arabe ainsi que la langue cible de chacun;
  • Recherchez les documents scientifiques et techniques rédigées en langue africaine;
  • Établissez une typologie des arguments possibles.

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