Sénégal

45 Cheikh Amadou Tidiane Ndiaye

Catherine Lachance

Cheikh Amadou Tidiane Ndiaye est né au Sénégal en 1948 dans la petite commune de Khombole, dans la région de Thiès. Dès son enfance, il apprit à être un jeune homme autonome et responsable. Ayant vécu l’enseignement colonial, il comprit très tôt qu’il y avait quelque chose qui clochait dans cette situation, tout en se familiarisant avec la langue française enseignée à l’école, langue que ses parents ne parlaient pas. Son enfance fut marquée par son dévouement à ses études et la conciliation entre le travail dans les champs et l’école. Après le primaire, il poursuivit ses études secondaires au Lycée Malick Sy de Thiès, à quelques trente kilomètres de Khombole, avant de faire son entrée à l’Université de Dakar en 1968. Au Sénégal, l’éducation était de type colonial et était très sélective à l’époque. Les classes étaient peuplées et il fallait travailler très fort pour passer les examens, ce que M. Ndiaye a fait avec brio. Deux ans plus tard, il partait pour Québec.

Comme Samuel de Champlain

C’est grâce à deux voyages que M. Ndiaye a appris à apprécier le Québec au point d’en faire sa maison. Ces voyages lui ont permis de grandir et d’apprendre sur lui-même. C’est le projet d’une vie qui prenait tranquillement forme.

1er voyage : jeune étudiant

M. Ndiaye est arrivé la première fois au Québec le 20 juillet 1970, à l’âge de 22 ans. Après deux années passées à l’Université à Dakar, il s’aventurait au Québec pour compléter son baccalauréat en enseignement de l’anglais à l’Université Laval. En 1968, le Sénégal a vécu une énorme crise politique et sociale dont l’Université de Dakar était l’épicentre. L’année fut d’ailleurs marquée par de nombreuses grèves universitaires. Pour le gouvernement, ce fut l’occasion de fermer certaines facultés et d’allouer de nombreuses bourses d’études, ce dont bénéficia Cheikh Ndiaye qui s’est ainsi envolé vers le Québec, seul avec sa valise.

À son arrivée, le Québec était en plein tourbillon : c’était la révolution tranquille. La province était en pleine action, les arts et la culture se développaient à toute vitesse. Les Québécois remettaient en question beaucoup de choses. On sentait une atmosphère de renouveau : le Québec s’ouvrait sur le monde.

C’était excitant de venir au Québec, nous avions l’impression qu’il y avait tellement de choses possibles! Un esprit d’effervescence régnait chez les Québécois et ça me plaisait beaucoup.

Habitué aux valeurs de communauté et aux relations sociales élargies, il trouva difficile de comprendre le sens de la famille et des rapports interpersonnels au Québec. La communauté, la famille élargie, les rituels, les cérémonies étaient et sont toujours des aspects importants de la société, au cœur de la culture sénégalaise, alors que le Québec était et est toujours davantage centré sur les individus.

À son arrivée, la communauté africaine du sud du Sahara était très peu présente dans les universités québécoises. Même si la majorité des gens avait l’esprit ouvert, subsistaient cependant certains préjugés. Par exemple, les gens pensaient que les Africains qui venaient étudier au Québec étaient tous issus de familles riches. Ce n’était pas du tout son cas. M. Ndiaye avait travaillé extrêmement fort, étudiait beaucoup et réussissait bien sur le plan des résultats. C’est grâce à des bourses qu’il a pu venir étudier au Québec.

Les Québécois et les Africains ne s’étaient pas rencontrés souvent. Nous n’étions pas vus alors comme des menaces, mais bien comme quelque chose de nouveau et d’exotique. Les gens étaient curieux. L’immigration commençait à se diversifier dans les années 70 et les gens voulaient en savoir plus.

M. Ndiaye était venu au Québec par pure curiosité. Le goût de l’aventure et la soif d’apprendre l’interpelaient. Il n’avait pas pour but de s’y établir. Habitant temporairement ici le temps de finir ses études, il ne porta pas vraiment attention aux réactions de son entourage. Pour lui, il n’y avait qu’une évidence :

J’étais étudiant et les étudiants sont de passage, je serai donc de passage aussi. Je ne me souciais pas du regard des autres, j’étais là pour étudier et ce qui m’importait était de terminer l’université. C’est quand j’ai commencé à me chercher du travail plus tard que j’ai vu les VRAIES barrières…

Un retour aux sources

Après sa première aventure au Québec, M. Ndiaye est retourné au Sénégal en 1974 pour enseigner l’anglais dans un lycée. À son retour, il avait la ferme intention de rester dans son pays d’origine. Il changea d’idée après quelque temps, ayant d’autres projets en tête, notamment retourner au Québec.

2e voyage : Québec, un nouveau chez-soi

C’est donc en 1976 que M. Ndiaye est venu s’établir au Québec pour de bon. Il a repris les études, mais cette fois-ci, en science politique. C’est en raison de son manque « d’expérience canadienne » que le monde du travail en enseignement ne s’est pas tout de suite ouvert à lui. C’est avec son emploi qu’il a pu s’intégrer dans la société québécoise, mais c’est aussi au niveau de l’accès au marché du travail qu’il s’est senti le plus discriminé.

Les employeurs sont plus réticents [à engager des immigrants]. On perd beaucoup de compétences. C’est dommage, car nous sommes dans une société qui permet d’acquérir un niveau d’études supérieures. Mais plusieurs d’entre nous finissent dans des domaines autres, y compris comme chauffeurs de taxi. Quand une personne est compétente et apte, elle devrait avoir du travail, peu importe sa religion, son mode de vie ou sa couleur de peau. Mais au final, ce n’est pas un problème de couleur, c’est un problème de société.

Après ses études en science politique, il a travaillé dans le milieu syndical québécois : à la Fédération des Travailleuses et Travailleurs du Québec (FTQ) pendant quatre ans comme conseiller social, puis pendant deux ans comme conseiller en relations de travail pour le Syndicat des Professeurs du Québec Métropolitain (SPQM- affilié à l’ex- CEQ – actuelle CSQ) pour le primaire et le secondaire). Il s’est ensuite dirigé vers Carrefour Tiers-Monde, une ONG dans le domaine du développement international, pour s’occuper des questions africaines pendant quatre ans. Il a été membre de plusieurs conseils d’administration dont l’Association des Travailleurs Immigrants et Québécois (ATIQ), Solidarité Canada-Sahel, le Centre Sahel de l’Université Laval, SOIIT, Garneau-International, Prendre Ma Place, Comergence. Finalement, c’est en 1991 qu’il a commencé à enseigner pour de bon les sciences politiques au Cégep Garneau.

En même temps que ses études dans les années 1980, il décida d’entreprendre avec d’autres amis, au sein de l’ATIQ, un projet visant à faciliter l’acquisition de cette fameuse expérience canadienne de travail chez les immigrants. Ce projet, qui fut accepté par le gouvernement fédéral, permit à de nombreux immigrants d’obtenir des stages à la suite de quelques semaines de formation sur les méthodes de recherche d’emploi. Ce projet existe aujourd’hui sous le nom de SOIIT. 

Un grand homme

Enseignant à la retraite après 25 ans de loyaux services au Cégep Garneau, M. Ndiaye habite Limoilou. Époux et père heureux de deux enfants de 33 et 36 ans, il voyage tous les deux ans au Sénégal pour se ressourcer et visiter sa famille. Il n’a jamais fui ni ne fuira jamais le Sénégal. Au contraire, il y est très attaché. Ses enfants ont même profité et profitent encore de ces voyages et séjournent eux-mêmes au Sénégal à leur tour. M. Ndiaye est fier de donner à ses enfants le meilleur des deux cultures. À l’aube de ses 69 ans, il est heureux d’être à moitié Québécois et à moitié Sénégalais.

Il ne faut pas choisir entre les deux et il ne faut jamais mettre de côté l’endroit d’où on vient. Il faut au contraire voir l’immigration comme une différence qui contribue à la société et non une différence qui s’oppose. Nos différences contribuent ainsi à faire évoluer la culture, car une culture qui n’évolue pas est une culture morte.

Fier de faire partie et de défendre la communauté africaine, M. Ndiaye souligne qu’aujourd’hui, l’image négative de l’Afrique et de l’immigration ici et ailleurs est un problème d’éducation dans la société. Il existe beaucoup d’ignorance face à ce continent, car une grande distance, pas uniquement physique, sépare l’Afrique du Canada. Le fardeau historique y est aussi pour beaucoup. Un bon nombre d’individus pensent que l’Afrique est un continent stationnaire plongé dans l’obscurité, qui n’évolue pas. Il suggère de miser sur l’éducation pour contrer cette perception.

Aujourd’hui, on associe l’étranger à ce qui ne va pas dans la société. Les citoyens pensent que le problème, c’est l’immigration. La composition de la population change et on cherche à trouver un bouc émissaire : c’est la faute des noirs ou des musulmans! C’est étrange, car le Québec à l’instar de beaucoup de pays, surtout en Amérique du Nord, est une société d’immigration, mais on accepte mal les immigrants. Les Québécois oublient souvent ça…

Après 45 ans au Québec, M. Ndiaye s’implique depuis toujours dans sa communauté et est fier de contribuer au développer de la culture et de la société québécoises. Il apprend de jour en jour à vivre dans différents contextes, mais avec son bagage, il est capable d’en prendre et d’en laisser et d’apporter son grain de sel, à petites doses, à la société québécoise.

Un dernier mot inspirant

L’éducation est essentielle et incontournable, ici comme ailleurs. Pour construire le mieux-vivre ensemble, il faut s’impliquer dans la société, dans son quartier, au travail, etc. C’est notre différence qui contribue et c’est l’éducation, à long terme, qui va permettre de lever les barrières discriminatoires et de lutter contre le racisme. Il faut travailler pour nos générations futures. Les différences vont toujours exister, mais il faut voir cette différence comme une contribution à la société. Il ne faut pas seulement accueillir les immigrants, il faut leur donner le goût de rester. Ils doivent s’intégrer, mais tout le monde a besoin d’un coup de pouce. Immigrer est le projet d’une vie, il faut en être fier, mais sans jamais oublier d’où l’on vient. J’ai, comme une bonne partie des immigrants, décidé de venir au Québec, parce que c’était MON choix, ma décision, mais à chaque étape de ma vie, je dois m’habituer à quelque chose d’autre. Il faut accepter les différences et comprendre que c’est une différence qui contribue et non une différence qui s’oppose, pour un mieux-vivre ensemble!

Cheikh Tidiane
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