47 Salim X.

Mani Phaysavanh

Raisons de départ

Salim a 31 ans et est originaire de la Tunisie. Il a quitté son pays pour des raisons professionnelles. Il explique qu’en Tunisie, il est difficile de se trouver un emploi :

Tu peux étudier toute ta vie et tu peux ne pas te trouver d’emploi, sauf si ton père ou quelqu’un que tu connais peut t’en trouver un. Une personne qui est moins qualifiée que toi peut se trouver un bon emploi si elle a les bons contacts. En Tunisie, c’est toujours une question d’emploi.

Son frère étudiait à l’Université Laval et Salim venait de quitter la Tunisie pour la Belgique depuis deux mois. Son frère lui dit que s’il ne trouvait rien en Belgique, il pourrait venir le rejoindre à Québec. C’est alors que son aventure a commencé.

Ses premiers souvenirs

Il arriva à Québec il y a sept ans, au mois d’octobre. Il débarqua de l’avion après 12 longues heures de vol et d’escales : Bruxelles-Paris, Paris-Montréal et enfin Montréal-Québec en bus. Quand la douanière lui parla, il ne comprit pas. Était-ce à cause de l’accent ou de ses oreilles légèrement bouchées par la pression atmosphérique? Salim ne savait pas. Tout ce dont il était certain, c’était qu’il ne comprenait pas les mots qui sortaient de la bouche de la dame.

Il était tard et, épuisé, Salim manqua son arrêt et débarqua à la gare du Palais au lieu de la gare de Sainte-Foy. Ainsi, à son arrivée, son frère ne fut pas là pour l’accueillir. Il passa donc une partie de la nuit à l’attendre à la gare. Salim se rappelle avoir pleuré assis sur ses bagages, tant il était fatigué et en colère de ne pas se trouver à la bonne gare. « Ça commence vraiment mal ce périple! », s’était-il dit avec frustration.

Vers trois heures du matin, son frère n’était toujours pas arrivé. Un employé lui annonça qu’il devait partir, car la gare allait fermer. Incrédule, Salim posa une question qui laissa transparaître son dépaysement et son désarroi : « Mais comment ça se fait qu’une gare d’autobus ferme? ». Et l’employé lui répondit seulement : « C’est comme ça ».

Salim attendit encore un peu avant d’appeler son frère pour lui dire qu’il prendrait un taxi pour le rejoindre. Entretemps, il se rappelle avoir acheté un paquet de cigarettes. Ce fut un événement marquant pour lui, car on lui demanda une pièce d’identité. Salim ne s’était jamais fait « carter » avant cette nuit-là : ce fut son initiation.

Avez-vous une carte?

Pourquoi?

Parce qu’il faut avoir plus de 18 ans.

Salim se rappelle avoir trouvé ce moment surprenant et cocasse. Il prit ensuite un taxi vers l’Université Laval pour retrouver son frère. Il descendit avec ses bagages et se rendit au Pub universitaire.

Lorsqu’il vit enfin son frère, ses émotions étaient confuses. Il était épuisé et en colère à cause de ce déplacement supplémentaire et imprévu dans cette ville qu’il ne connaissait pas, dans ce pays où il n’avait jamais mis les pieds, alors qu’il venait de tout laisser derrière lui et que le seul visage qui lui était familier ne fut pas présent pour faciliter son arrivée. Il avoue avoir alors hésité entre l’envie de le frapper ou lui dire sa joie de le revoir!

Chez son frère, il n’y avait pas de chambre pour lui. Il dormit dans le salon minuscule, sur un matelas posé au sol. Il se fabriqua une sorte de rideau sur sa fenêtre pour essayer de se sentir chez lui. Mais Salim se sentait très loin de sa maison.

En Europe, la plupart du temps, tu sais que tu es à deux heures de vol de chez toi, tu peux rentrer quand tu veux. Mais de l’autre côté de l’océan, tu ne peux pas dire : allez hop, je repars chez moi.

Deux semaines plus tard, il commença à neiger. Il avait déjà vu de la neige au nord de la Tunisie, mais c’était la première fois qu’il voyait de la neige tomber de façon aussi douce et paisible. « C’était une sensation étrange, mais c’était beau à voir », se souvient-il. Son frère interrompit ce moment apaisant pour lui dire : « Ce n’est que le début, tu vas voir ».

Salim ne comprit pas sur le moment, mais après quelque temps, finit par se dire « OK, la neige, c’est un peu exagéré ». Un jour, alors que la température tombait sous les moins trente degrés, il faisait tellement froid qu’en descendant de l’autobus, il ne sentit plus ses jambes, en particulier ses cuisses. Un ami lui conseilla alors de mettre deux pantalons. « Ce n’est pas possible qu’il existe un pays aussi froid! », pensa-t-il.

Les difficultés

L’incontournable froid fut difficile pour Salim, mais le plus ardu fut de s’apercevoir que « ce n’est pas parce qu’on parle la même langue qu’on se comprend nécessairement ». Il se rappelle avoir eu beaucoup de mal à communiquer, sans cesse obligé de répéter et de faire répéter. Faire des choses aussi simples que son épicerie ou commander au restaurant constituaient un vrai défi. Il se sentait coupable de cette situation. Il avait l’impression que c’était lui le problème, qu’il ne parlait pas assez bien français et se le reprochait.

« C’était particulièrement pénible de faire semblant de comprendre. » avoue-t-il. Dans les débuts, c’était une situation qui arrivait constamment. Salim trouvait que les serveurs parlaient très rapidement et proposaient beaucoup de choix en un court laps de temps. Il ne comprenait rien et se demandait comment ça pouvait être si difficile de commander un café. Puisqu’il faisait semblant de comprendre, il se retrouvait souvent avec quelque chose qu’il ne voulait pas ou qu’il n’aimait pas. C’était frustrant de ne pas pouvoir exprimer ce dont il avait vraiment envie.

Ensuite, ce fut compliqué de se trouver un emploi. Salim avait l’impression qu’on ne voulait pas l’engager, car ses expériences antérieures de travail n’étaient pas canadiennes. En Tunisie, il travaillait dans un aéroport en tant qu’agent d’accueil d’escales dans un salon V.I.P pour la classe affaires. Quand il arriva au Québec, il alla porter des CV dans la restauration et en cabinet d’assurances. Toutefois, il n’apprécia pas travailler en assurances, car on le payait à la commission, et il décida de retourner dans la restauration, ayant beaucoup travaillé comme cuisinier en Tunisie. Cet emploi lui permit de reprendre confiance en lui et facilita ensuite ses démarches pour trouver un emploi dans son domaine.

Il trouvait aussi que la façon de gérer les relations interpersonnelles était bien différente de ce à quoi il était habitué. Il avait l’impression que les gens étaient plus distants par rapport à ce à quoi il était habitué, plus difficiles d’approche. Même si ce n’était pas le cas pour tout le monde, il devait souvent faire les premiers pas, lancer la discussion, faire une petite remarque pour établir un contact avec autrui.

Une nouvelle culture

En général, Salim dit entretenir de bons liens avec les Québécois : il a beaucoup d’amis avec qui il discute et fait des sorties. Il s’est donc « plutôt bien intégré ». Il dit que le contact avec les amis est néanmoins plus fréquent en Tunisie. Là-bas, quand on a des amis, on va les voir tous les jours, même si on n’est pas nécessairement les « meilleurs amis du monde », même si on n’a rien à se dire : on se voit pour se changer les idées. Au Québec, les amis ne se voient pas nécessairement souvent : une fois par mois ou tous les deux mois et des fois une fois par an. C’est difficile pour lui, car il aimerait pouvoir voir ses amis plus régulièrement. Il a l’impression qu’au Québec, on a « peur de déranger ». On appelle les gens pour avoir de leurs nouvelles, mais ils sont souvent occupés. Ils ont toujours quelque chose à faire. Selon lui, en Tunisie, les gens semblent avoir plus de temps à offrir à leur entourage : si une personne dit à une autre « pas aujourd’hui, demain», il y a de grandes chances qu’en effet, elles se retrouvent le lendemain. Au Québec, il a l’impression que lorsqu’on dit « pas aujourd’hui, demain», il est possible qu’on ne se rappelle pas le lendemain.

Pour ce qui est des traditions, la pratique du ramadan pose problème à Salim : « Jeûner en côtoyant des gens qui ne jeûnent pas, c’est plus difficile, surtout quand tu travailles dans un restaurant. C’est encore pire! ». D’ailleurs, le jeûne se termine à la fin de la journée quand le soleil se couche et qu’il est encore au travail. Il doit alors prendre une pause pour manger. Lorsqu’il rentre à la maison, il est tout seul, alors il doit se faire à manger très tard le soir.

Lorsqu’il habitait avec un colocataire tunisien, c’était plus tolérable : « Ça permettait de traverser ça ensemble ». Ça lui manque beaucoup de se retrouver réunis en grand groupe pour partager différents plats. De manière générale, il s’ennuie de la culture de son pays et de la nourriture. Parfois, il aimerait être en Tunisie pour vivre le ramadan, mais il reconnaît que le choix d’immigrer au Québec impliquait des sacrifices.

Salim trouve que la relation avec la nourriture est bien différente au Québec. En Tunisie, les épiceries son plutôt des marchés : les légumes et les fruits sont en plein air, ils sont plus frais et ont meilleur goût, il y a beaucoup d’odeurs à sentir, pleins de parfums. Dans son pays d’accueil, les aliments en épicerie sont rangés en couloirs et le goût des aliments n’est pas pareil. Les légumes et les fruits du Canada « manquent de goût », déplore-t-il.

Mauvaises expériences

Quand Salim dit qu’il vient d’Afrique, on le regarde bizarrement en se demandant pourquoi il n’est pas noir. On lui dit parfois carrément : « C’est bizarre, t’es pas noir ». Un jour, dans l’autobus, quelqu’un s’est assis à côté de lui et lui a demandé de quelle origine il était. Quand Salim lui a répondu, le monsieur lui a dit : « Vous parlez portugais, alors? ».

Salim vécut malheureusement un épisode de racisme qui le marqua particulièrement. Il était avec son supérieur et une nouvelle fille venait d’être engagée à son travail. Il lui dit qu’il était autochtone, pour rire, mais ne put jamais mener sa blague à terme, parce qu’elle lui répondit : « Heureusement, parce que je n’aime pas les Arabes et je n’aime pas les Musulmans, mais j’aime les noirs ». Il ne comprit pas pourquoi elle avait dit ça. Il s’était senti tellement insulté qu’il lui annonça seulement quelques jours plus tard à quel point ce commentaire l’avait secoué et qu’il ne savait pas comment réagir. Il se demandait pourquoi elle pensait ce genre de choses. Est-ce qu’elle avait eu une mauvaise expérience ou c’était juste la culture qu’elle n’aimait pas? Il ne lui posa pas la question directement, parce qu’il voulait attendre de la connaître davantage. Depuis, elle ne s’est jamais excusée.

Ce qu’il aime du Québec

Salim dit que l’usage des transports en commun en Tunisie est beaucoup moins facile qu’au Canada. « C’est compliqué, les autobus sont pleins et il est difficile de prendre le taxi. Ici, les autobus passent toutes les dix minutes », apprécie-t-il.

Il trouve aussi que les gens sont bien ordonnés, que tout est bien organisé. Sur le plan administratif, en Tunisie, c’est toujours un peu plus compliqué. « Il y a trop de monde et les gens ne respectent pas leur tour. Il n’y a pas de line up. Ici, tout le monde a un numéro », remarque-t-il.

Salim apprécie également l’égalité entre les hommes et les femmes, très valorisée au Québec. En Tunisie, la femme est libre officiellement, mais, selon lui, elle manque de liberté : au niveau du salaire, un homme est souvent mieux payé qu’une femme pour le même travail.

Faciliter l’expérience

Si Salim avait des conseils à donner aux nouveaux arrivants, ce serait de s’adapter aux coutumes, de s’intégrer, de ne pas rester dans son coin et d’apprendre à connaître les autres. Il dit qu’il ne faut pas « se refermer ».

Il pense aussi que pour faciliter l’arrivée des immigrants, c’est important de s’informer sur les autres pays. Les Québécois doivent prendre en considération que quitter son pays, ce n’est pas toujours un choix, ce n’est pas toujours facile. Il faut se mettre à la place des autres et ne pas les juger.

Tunisie. Source : https://pixabay.com/fr/tunisie-monastir-arcades-dme-1545828. Crédit : DEZALB

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