19 Nour Sayem

Émilie Néron

Nour Sayem est née à Alep en Syrie. En 1967, quand elle eut 15 ans, sa famille et elle immigrèrent au Canada.

Quitter la Syrie

En 1967, la Syrie fut secouée par la guerre de Six Jours qui opposa l’État d’Israël et ses voisins, dont l’Égypte et la Jordanie. En Syrie régnait alors un climat politique marqué par la répression, plusieurs coups d’État, des réformes agraires et des étatisations injustes. Un tel environnement n’était pas un endroit où la famille Sayem souhaitait évoluer. Les parents de Nour ont alors choisi d’immigrer au Canada, puisque l’image du pays était très attrayante dans les années 60. Ils ont choisi d’immigrer au Québec pour la langue française.

Ils durent attendre l’ouverture des frontières entre la Syrie et le Liban pour pouvoir entreprendre le long périple vers le Canada. Le père de Nour avait quitté la Syrie avant la guerre, quatre mois plus tôt, afin de préparer l’arrivée de la famille à Montréal. C’est donc la mère de Nour qui fut en charge du déménagement de la famille de quatre enfants. D’Alep, ils se rendirent jusqu’au Liban afin de prendre un bateau de croisière qui les conduisit à Athènes où un bateau, le Queen Frederica, les attendait pour les transporter jusqu’en Amérique. Ce fut un voyage de quinze jours qui les amena à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Nour se souvient de ce moment où elle a quitté les siens, sans savoir si elle les reverrait un jour.

Le choc de l’arrivée

Nour se souvient aussi du moment où elle a vu le Canada pour la première fois.

Les pleurs, les rires, les sourires, je les partageais avec tous les nouveaux arrivants. Je pensais que nous allions voir tout de suite des gratte-ciel, comme dans les films américains! À ma grande surprise, il n’y avait que du vert et de l’eau.

Sa famille fut également surprise par la température. C’était le 8 juillet 1967, un été où il a fait très chaud, mais la famille Sayem s’était habillée chaudement avec des cols roulés en laine.

À leur arrivée à Halifax, Nour et sa famille furent accueillis par son père qui avait fait le trajet depuis Montréal pour l’occasion. Ils traversèrent les douanes, puis embarquèrent dans le train en direction de Montréal. Ils n’avaient pas de meubles et disposaient de peu de moyens pour décorer. Ils durent alors faire preuve de créativité pour créer un espace chaleureux dans leur appartement, conscient du proverbe syrien qui dit que « celui qui quitte son pays perd son prestige ». Voilà comment la famille Sayem se sentait à cette période alors qu’ils avaient laissé toute leur richesse en Syrie. Ils apprirent également à être fonctionnels dans un appartement et dans une ville qu’ils ne connaissaient pas, c’est-à-dire apprendre à faire la cuisine avec les aliments du Québec, comment nettoyer les différents matériaux à la maison, comment s’orienter dans la grande ville et prendre le métro et l’autobus sans se perdre. Pour Nour, se retrouver dans une ville et une culture sans ses repères fut tout un choc.

À cet âge, on cherche à forger son caractère et à trouver des points de repère au sein de sa culture.

Les étapes de son intégration ne furent pas des plus faciles. Ce fut avec beaucoup de détermination qu’elle apprit à s’adapter à une culture qui n’était pas la sienne.

À l’âge de 15 ans seulement, Nour s’inscrivit au programme de sciences pures du Collège Sainte-Marie afin d’y suivre des cours. Elle travailla jour et nuit pendant des mois afin de comprendre des matières scolaires très compliquées pour son âge, dans une langue qu’elle ne maîtrisait pas encore. Cette immersion au Collège la força à aller vers les gens. Le jour, elle côtoyait des gens d’une autre culture et le soir, elle rentrait à la maison où la culture était la sienne. Chaque jour, c’était « un voyage intercontinental et interculturel », se remémore-t-elle. Son passage au Collège lui permit de rencontrer des personnes qui sont encore ses grandes amies aujourd’hui.

Un autre choc que Nour vécut lors de sa première année à Montréal fut le froid du premier hiver. Nour et sa famille furent surpris par l’intensité du froid et du choc thermique. « On dirait que les atomes de l’air sont congelés », disait sa mère. Dans le même ordre d’idées, son père trouvait que « c’était un froid qui pénètre les os et fait tomber les dents ». Nour mentionne que l’hiver est un choc pour tous les Syriens lorsqu’ils immigrent au Canada. Tous savent qu’il ferait froid, mais ils ne s’attendent pas à ce qu’il fasse froid à ce point. Le froid affecte également le comportement social des gens, selon elle. En effet, en période de froid intense, les gens ne sont pas portés à rester dehors pour « piquer une jasette » à leur voisin, par exemple.

Les moments difficiles

Nour a vécu plusieurs moments difficiles depuis qu’elle est au Canada. Malgré le fait qu’elle se soit intégrée rapidement dès son arrivée, c’était plutôt difficile pour elle et sa famille de faire la coupure avec leur pays d’origine. En 1972, le père de Nour l’envoya passer l’été en Syrie et au Liban. Elle y est restée trois semaines, traumatisée. Pour Nour, c’était un choc de revenir dans son pays et de voir le malheur des gens causé par la guerre. Elle rentra finalement à Montréal dans un état second, choquée par la situation là-bas. Sa famille a alors compris qu’elle ne retournerait plus vivre en Syrie ou au Liban, que sa place était maintenant au Canada.

En 1973, sa famille décida de retourner au Liban, mais Nour resta au Québec. Par la suite, elle se maria avec son premier mari québécois et hérita par le fait même d’une belle-famille. À ce moment, elle connaissait peu la culture québécoise et sa belle-famille n’avait guère de connaissances sur la sienne. À son mariage, Nour raconte qu’elle scandalisa ses beaux-parents lorsqu’elle performa un numéro de baladi. Le choc culturel et générationnel se fit également ressentir à la naissance de son premier enfant. Sa belle-mère vint l’aider, mais Nour s’ennuyait de sa famille à elle. Elle aurait voulu que sa mère soit présente et le mal du pays se fit beaucoup plus présent à cette période.

La découverte des régions

En 1974, Nour déménagea à Saint-Félicien au Lac-Saint-Jean pour le travail de son mari. Être une immigrante en région comporte plusieurs défis. Elle dut repartir à zéro pour se faire des amis, bâtir un réseau de contacts et trouver un travail. Elle fut toutefois surprise par l’accueil chaleureux des gens de cette région, les « bleuets ». Au Lac-Saint-Jean, elle se sentait chez elle. Comme en Syrie, les habitants sont proches les uns des autres, ils sont très amicaux. « J’ai aimé le Lac-Saint-Jean pour sa lenteur et la candeur de son monde », se rappelle Nour. Elle découvrit les moustiques et les ours noirs et put faire du canot et admirer les aurores boréales.

Après plusieurs belles années, Nour et sa petite famille se dirigèrent vers la Capitale-Nationale, plus précisément vers la ville de Québec. C’est une ville qui est très semblable à Alep, puisque toutes les deux sont reconnues par l’UNESCO. La mentalité des gens de Québec ressemble également à celle des gens d’Alep puisque c’est une grosse ville, mais tout le monde se connaît presque. À Québec, Nour dit qu’on lui demande souvent : « T’es une p’tite qui? ». Question à laquelle elle aime répondre avec humour : « Georgette Gagnon d’Alma ». Car à Québec, lorsque quelqu’un se présente avec un nom de famille aussi long que le sien, on l’appelle un « étranger ». Elle dit qu’il ne faut pas avoir peur de ces remarques, mais plutôt jouer le jeu.

C’est une ville imperméable aux nouveaux venus : il faut donc lui plaire et lui faire la cour, comprendre la mentalité et les us et coutumes.

Ce qu’elle a appris des Québécois

Après son premier mariage, Nour fit la connaissance de l’homme qui est aujourd’hui son mari. C’est lui qui lui apprit le « gros bon sens » des Québécois. Sa famille est typiquement québécoise : ce sont des gens de parole, intègres et qui aiment discuter de tous les sujets. Chaque jour, elle apprend de nouvelles choses sur le Canada, que ce soit concernant les mots, les expressions ou la culture. Elle conseille le livre Les trente-six cordes sensibles du Québécois de Jacques Bouchard à tous les immigrants qui souhaitent en apprendre plus sur l’étiquette de la culture québécoise.

Selon Nour, le sentiment d’appartenance au Québec dépend de l’âge à laquelle on immigre au pays.

Il faut une grande ouverture d’esprit et ne pas hésiter à tendre la main aux gens d’ici avant de parler de nos propres racines, à nous mobiliser pour aider nos voisins de rue, à parler la langue d’ici même avec un accent, à comprendre Louis-José Houde, lui qui parle le québécois à la vitesse de l’éclair, à comprendre l’histoire de ce pays, à respecter les racines et les cordes sensibles de ce peuple.

Ce que Nour apporte aux Québécois

« Nous avons apporté nos plus belles coutumes : l’hospitalité, la générosité du cœur, la bonne cuisine, la musique, la danse et la langue », raconte Nour à propos de sa culture.

Nour est très active dans l’intégration des nouveaux arrivants au pays. Elle a écrit un livre intitulé Ma vie, entre figuier et érable, publié en 2016. Dans ce livre, elle raconte les étapes de son intégration ainsi que tous les défis afin d’accompagner les immigrants lors de leur arrivée. Elle a également écrit une lettre dans le recueil Lettres aux femmes d’ici et d’ailleurs, paru en 2017. Le vivre ensemble est très important pour elle : « Le développement des sociétés s’effectue par le partage, les connaissances et l’ouverture aux différentes cultures ». C’est pourquoi elle s’implique de diverses façons.

Aujourd’hui, Nour s’occupe de sept familles de réfugiés syriens. Elle a créé un organisme sans but lucratif pour les femmes syriennes. Elles y font des pâtisseries et des mets syriens qui sont vendus à l’Université Laval pour amasser des dons. Elle invite également les femmes à se joindre à des rencontres pour discuter, entre femmes, du vivre ensemble.

Le parcours de Nour est inspirant et montre plusieurs facettes de l’intégration dans un nouveau pays. Dans son livre, elle conclut en disant : « Je suis l’Orient et l’Occident, la chaleur et le froid, le jour et la nuit, les paradoxes et les contraires de deux cultures diamétralement opposées. Comment aurais-je pu m’adapter si ce n’était pas de la destinée? ».

Crédit : Nour Sayem

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