19 La coopération entre Les Classiques des sciences sociales et le REJEBECSS-Haïti : un modèle de transfert de technologie, de compétences et de connaissances

Rency Inson Michel et Wood-Mark Pierre

Bibliyotèk « Les Classiques des sciences sociales » gen anpil enpòtans nan je yon bann jèn k ap viv nan peyi tankou Ayiti, kote aksè ak piblikasyon syantifik trè difisil. Kòlòk nan kad pwojè SOHA ki te reyalize Pòtoprens an 2016 te pouse yon gwoup jèn inivèsitè kreye rezo jèn volontè, ki rele REJEBECSS-HAITI. Gwoup jèn sa yo enplike nan batay pou aksè ak konesans k ap pwodui an Ayiti. Sa fè anviwon 2 zan y ap kolabore ak enstitisyon « Les Classiques des sciences sociales ». Kisa koperasyon sa pote? Ki bilan gwoup jèn sa yo?

Nan tèks sa, n ap prezante kèk refleksyon sou enpòtans aktivite pwodiksyon ak sikilasyon konesans genyen. Aprè, n ap gade wòl nimerik nan sikilasyon konesans. Boutofen, n ap analize ki mòd altènativ koperasyon ant REJEBECSS ak « Les Classiques des sciences sociales » rive pwopoze.

 

Indépendamment des tendances ou des partis pris des acteurs et des actrices du champ scientifique, ils et elles doivent reconnaître volontiers que le passage des sciences au numérique s’effectue de plus en plus par le biais de la dématérialisation des supports de production et de circulation du savoir scientifique. Des années 1990 marquant l’arrivée du web (Vinck 2010) à nos jours, l’édition électronique continue de se développer de manière spectaculaire. Dans la foulée, le mouvement du libre accès gagne ses lettres de noblesse. Pour parler comme Samir Hachani (2016), son avènement est grandement précipité par la crise du prix des revues scientifiques et la démocratisation accrue d’Internet. De surcroît, il représente une solution d’avenir épousée par des bibliothèques numériques comme Les Classiques des sciences sociales. Celle-ci a la valeur d’une bouée de sauvetage pour les étudiants et étudiantes des Suds, notamment d’Haïti, où l’accès fermé aux publications scientifiques est une injustice cognitive qui s’impose avec force.

Le colloque du projet SOHA (Science ouverte en Haïti et en Afrique francophone) réalisé à Port-au-Prince en mars 2016 sur les injustices cognitives a aiguisé notre empowerment et nous a amenés à fonder le Réseau des Jeunes Bénévoles des Classiques des Sciences Sociales en Haïti (REJEBECSS-HAÏTI). Il s’agit d’un regroupement de jeunes universitaires porteurs des valeurs de justices cognitives qui se positionne en interlocuteur direct et immédiat des Classiques des sciences sociales en Haïti en vue d’une action efficace en faveur de l’accessibilité aux savoirs haïtiens en sciences sociales. Deux ans après, quel bilan? Que rapporte cette coopération?

Le présent texte ambitionne de lever le voile sur un modèle d’agir contre la fracture numérique existant entre le Nord et les Suds en ce qui concerne le mode de circulation des savoirs scientifiques sur le web. Ce modèle d’agir prend corps dans la coopération qui existe entre le REJEBECSS et Les Classiques des sciences sociales, et ne se concrétise nullement dans un vacuum philosophique ou idéologique. Dans cette optique, nous présentons tout d’abord quelques réflexions sur l’importance de l’activité de production et de circulation de la connaissance. Puis, nous nous penchons sur la place du numérique dans la circulation de la connaissance. À partir du constat de l’existence d’une fracture numérique Nord/Suds, nous réfléchissons à des alternatives et surtout, à celles que permet la coopération entre le REJEBECSS et les Classiques des sciences sociales. Enfin, nous exposons les prescrits théoriques et idéologiques qui fondent cette coopération.

Considération générale sur l’importance de l’activité de production et de circulation de la connaissance pour l’humanité

Pour faire valoir notre point de vue sur le statut et le rôle du savoir dans le développement incessant de l’humanité, nous partons de l’idée que la connaissance désigne « ce qui confère à l’homme une capacité d’action » (Foray 2000, 10). Plus précisément, elle est l’acquisition d’une « capacité d’action intellectuelle ou physique » (Foray 2000, 10) sur un monde toujours susceptible d’être transformé par l’ingénierie humaine. C’est sans doute ipso facto une définition dont la signification nous permet de fixer d’entrée de jeu les contours de notre position en faveur du dialogue épistémique que Florence Piron[1] propose comme brèche pouvant défaire la violence séparatrice de l’épistémologie positiviste.

Considérant les débats contradictoires combien houleux relatifs à l’économie de la connaissance[2], il n’est pas insignifiant de nous défaire de la hiérarchisation épistémique[3] qui tend vers l’exclusion de certaines formes de connaissances dictant l’élaboration des modes d’appropriation de la nature dont dépend le bien-être des sociétés humaines. Les appellations « connaissance traditionnelle » et « connaissance rationnelle » qu’utilise couramment l’économie capitalistique de la connaissance sont, par conséquent, l’évidente brutalité avec laquelle l’avènement de la modernité scientifique éclipse l’apport d’autres formes de production de connaissance qui ont participé et continuent de participer dans l’évolution historique de l’humanité. C’est un langage qui exprime ce que Florence Piron (2015) nomme, à la suite de Boaventura de Sousa Santos, division abyssale qui entrave le dialogue.

En partant de cette idée générale, nos propos évitent de considérer la connaissance sous l’angle d’une logie et de laisser dans l’ombre de la primitivité ou de la traditionnalité – entendue comme l’apanage de l’irrationalité – d’autres modalités de connaître comme les savoirs expérientiels, par exemple. Notre point de vue, à l’encontre de la primauté accordée à un logos, fait sien la logique de confluence[4] entre les logos comme plaque tournante de l’évolution des schèmes de production de connaissances, dominants ou pas, au sein des communautés humaines, car sans une modalité de connaître, aucune civilisation humaine ne peut survivre le temps d’une génération. N’est-ce pas la raison pour laquelle, indépendamment du lieu et des mécanismes de production de connaissances, l’action humaine, en mobilisant nécessairement des actes cognitifs, a la vocation de transformer la nature en un écosystème bio-vivable? C’est effectivement cette thèse de l’existence de confluence entre les types de savoirs qui nous amène à soutenir l’idée selon laquelle, dans un monde où domine la rationalité technoscientifique (occidentale), les sociétés sont dépositaires d’un ensemble de connaissance (UNESCO 2005) qui font avancer la technique et la science (Popp 2018).

De ces précisions, nous nous attaquons à une autre vision de la connaissance que la modernité scientifique tend à évacuer du registre des communautés de savoir : la connaissance comme bien commun. Il faut favoriser la propagation du savoir au bénéfice d’une humanité plus équilibrée. À un moment où les technologies numériques de l’information et de la communication favorisent une diffusion massive et augmentent l’accessibilité des savoirs produits par diverses communautés, on constate la puissance avec laquelle l’économie fondée sur le savoir déroute la connaissance de son statut de « bien commun » pour lui conférer celui de « bien économique » dont la validité se calcule uniquement par son degré de rentabilité[5]. Ce jeu de prise de distance aux valeurs initiales de la connaissance se déploie sous l’égide d’un processus de naturalisation qui se cristallise dans les concepts de propriété intellectuelle, de brevet et de droit d’auteur, nouant de cette façon le cordon ombilical des instances productrices de connaissance avec le système de commercialisation mis en place. Un système d’exploitation, de production et de circulation de la connaissance incarné notamment par les grands éditeurs commerciaux qui se réfèrent aux mécanismes juridico-politiques du droit positif pour « décommunaliser » la connaissance par la sacralisation d’un forfait systémique connu sous la dénomination de « propriété intellectuelle ».

La place incontournable du numérique dans la circulation des connaissances

Chaque époque que vit l’humanité a son mode d’inscription spécifique dans l’histoire. La nôtre semble être à l’origine d’un grand bouleversement en termes d’innovations technologiques. Le temps, l’espace, le travail n’ont plus le même sens. Tout semble être affecté par l’innovation technologique connue sous le présent terme de « numérique ». Le numérique, cette révolution technique, s’impose et est en passe de devenir le tissu des relations sociales, une modalité de vivre. Se mêlant des discours sur l’apport du numérique dans la production de l’humanité, le nôtre se veut une brève explication de son importance dans la production et la circulation de la connaissance.

La dématérialisation des supports de connaissance transgresse certaines limites qui sévissaient contre la créativité des esprits. Il est difficile d’évaluer à quel point la transformation des savoirs en régime numérique accélère la productivité, de mesurer les frontières et les barrières ébranlées par cette transposition du savoir en régime numérique. Il est également ardu de soupeser combien les nouvelles pratiques, qui doivent leur existence grâce au numérique, sont en mesure d’établir de nouvelles normes.

Il va sans dire que l’édition électronique occupe une place importante dans le système de production et de circulation de la connaissance. De loin plus facile, rapide et économique que l’imprimerie traditionnelle, la transformation de savoirs en régime numérique devrait désenclaver les connaissances produites. Est-ce à une telle scène que nous assistons? Triste paradoxe. La réponse est malheureusement non.

La situation précédemment signalée n’est pas un horizon indépassable. La solution! En mettant davantage l’emphase sur le mouvement du numérique libre, surgit alors la possibilité de construire un numérique plus apte à dépasser les dispositifs antérieurs et de tracer, par ce fait, le contour du devenir des communautés de savoir. Cette perspective se révèle double. D’une part, il faut se doter d’une charge politico-idéologique en vue de libérer le numérique de l’emprise de l’économie qui ne vise pas le bonheur de l’intégralité des collectivités. D’autre part, il faut se doter d’une infrastructure numérique alternative, dont les logiciels libres, les plateformes, les archives ouvertes et les bibliothèques numériques en libre accès comme Les Classiques des sciences sociales.

Cet aspect est fondamental, car la fracture numérique – qui sera présentée dans la prochaine partie – entraine dans sa nébuleuse d’autres fractures capables d’entraver les systèmes de connaissances. L’UNESCO, dans son rapport sur les sociétés du savoir (2005), se montre inquiète sur la forte probabilité pour que la fracture numérique soit à l’origine d’une fracture cognitive.

Fracture numérique entre Nord et Suds : quelle alternative?

Considérant la nouvelle ère planétaire, la fracture numérique est une situation délétère au développement local durable, existant entre le Nord et les Suds. Une étude de Samir Hachani (2016) s’inscrit dans les efforts entrepris pour rendre compte de cet état de fait. En effet, il relate sept indicateurs à l’aune desquels la fracture numérique peut être calculée. Les deux premiers concernent l’abonnement aux lignes fixes et aux téléphones cellulaires mobiles. Le premier est plus répandu dans le Sud que dans le Nord. Aussi, à en croire l’auteur, la cadence de l’augmentation de téléphones cellulaires mobiles est beaucoup plus lente dans l’hémisphère Nord, en raison d’un phénomène de rattrapage par les Suds et de congestion dans le Nord.

De surcroît, le taux de pénétration est plus élevé dans le Nord. L’abonnement à haut débit fixe est donc un indicateur qui est favorable à ce dernier. Il s’ensuit que l’accès à l’Internet mobile nous renseigne aussi sur l’inégalité entre le Nord et le Sud en ce qui concerne les TIC. Si l’augmentation du nombre de téléphones cellulaires mobiles est exponentielle dans les Suds, il n’en demeure pas moins qu’elle ne se matérialise pas dans le taux de pénétration.

Hachani rapporte deux autres indicateurs d’importance pour mesurer le « degré d’inclusion dans la société de l’information » : d’une part, les ménages avec ordinateur et, d’autre part, les ménages avec accès à Internet à la maison. Les données statistiques présentées par Hachani prouvent que le taux de ces deux ménages est plus élevé dans le Nord. Le septième indicateur présenté concerne les individus utilisant Internet. Le même phénomène se répète comme l’explique Hachani : « Une forte propension des pays en développement à rattraper le retard, mais un faible taux de pénétration comparé à celui des pays développés » (Hachani 2016, 116).

Il va sans dire que la fracture numérique existant entre l’hémisphère nord et sud n’est nullement une destinée inévitable. Par ailleurs, c’est encore moins au gré du hasard que cette situation d’injustice cognitive sera évincée. Il faut reconnaître dans ce contexte toute l’importance du faisceau du REJEBECSS et des Classiques des sciences sociales en faveur du patrimoine scientifique d’Haïti. Cette coalition se veut être pour le savoir scientifique haïtien une véritable propriété agissante qui se concrétise dans un transfert de technologie, de compétences et de connaissances du Nord (Québec) vers le Sud (Haïti).

Un exemple de transfert de technologie

La fracture numérique à laquelle Haïti est en proie a toujours été un élément nuisible à la performance du REJEBECSS. Ricarson Dorcé – directeur de la Collection Études haïtiennes – et Émilie Tremblay en ont témoigné quand ils affirment : « Hélas, la branche des Classiques en Haïti n’a pas tous les moyens pour se développer plus rapidement. Il nous manque de ressources logistiques. Nous avons une grave carence d’ordinateurs. Nous n’avons même pas un seul scanner pour numériser […] » (Dorcé et Tremblay 2016, 150). Donc, cette initiative locale que représente le REJEBECSS se heurte à un déficit de technologie nécessaire pour assouvir son ambition qui consiste à :

  1. donner une visibilité accrue au patrimoine scientifique haïtien dans la grande francophonie internationale;
  2. ressusciter des travaux qui ne servaient à personne parce qu’ils se perdent dans des tiroirs;
  3. intensifier la pérennisation du savoir scientifique haïtien;
  4. rapatrier et diffuser en libre accès les thèses et les mémoires soutenus par des universitaires haïtiens en Haïti et ailleurs.

Ainsi, le fondateur du réseau, Jean-Marie Tremblay a toujours parié sur une salle de travail bien équipée (numériseurs professionnels, ordinateurs, logiciels, connexion Internet, etc.) pour faire des Classiques des sciences sociales l’une des plus grandes références en matière de conservation, de gestion et de valorisation des études haïtiennes.

En octobre 2017, Jean-Marie Tremblay a décidé, avec l’accord des membres du conseil d’administration de la bibliothèque, de commander, grâce à une entente de partenariat avec le Cégep de Chicoutimi, l’achat d’équipement informatique pour le REJEBECSS. De fait, un mois plus tard, un ordinateur et deux écrans 27 pouces, deux disques durs et boîtiers externes, un numériseur Epson D0000, un logiciel Abby Fine Reader, un logiciel PopChar, dix clés USB 3.0 de 128 Go sont achetés et expédiés vers Haïti. L’expédition de cet équipement a été assurée par l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Ces équipements sont la propriété du REJEBECSS et sont entreposés dans une salle de l’Université de Technologie d’Haïti (UNITECH) pour réaliser exclusivement des travaux de numérisation des savoirs haïtiens en sciences sociales. Cette contribution au service du bien commun est reçue par le Conseil Exécutif du réseau comme un catalyseur qui doit accélérer le mouvement pour la diffusion massive du patrimoine scientifique d’Haïti en libre accès. De surcroît, il s’agit d’un acte qui donne aux Classiques des sciences sociales le mérite de contribuer au renforcement de l’outillage intellectuel. Autrement dit, « l’outillage intellectuel d’un peuple n’est pas seulement formé du nombre de ses écoles primaires et secondaires, de ses facultés de hautes études, de ses laboratoires scientifiques où se confinent quelques savants, mais il comprend aussi les moyens et les modes de propagation de la pensée » (Price-Mars 2002, 39).

Un exemple de transfert de compétences

La faible littératie numérique fait aussi écho dans les Suds. Elle est du nombre des injustices cognitives que dénonce le projet SOHA. Précisons que la notion de littératie numérique « désigne la capacité d’exploiter de manière optimale les possibilités du web et de l’ordinateur » (Piron et al. 2016, 210-211). Il va sans dire que l’action du REJEBECSS pour une diffusion massive des savoirs haïtiens en sciences sociales nécessite fondamentalement un degré de littératie numérique élevé.

Vu que la performance du studio de numérisation du patrimoine scientifique d’Haïti, dont ledit pays est bénéficiaire grâce au partenariat entre Les Classiques des sciences sociales et le Cégep de Chicoutimi, est tributaire d’importantes compétences numériques, Jean-Marie Tremblay a reçu, en octobre 2017, au siège social des Classiques des sciences sociales à Chicoutimi, deux membres du REJEBECSS-Haïti pour les former aux techniques de numérisation et de traitement de textes à diffuser en libre accès. Ce stage de perfectionnement des compétences technologiques s’inscrivait dans une volonté réelle de rendre autonomes les bénévoles des Classiques des sciences sociales en Haïti. De plus, il se voulait une fenêtre d’opportunité pour la dimension technique du combat pour la visibilité, la pérennisation et l’accessibilité des savoirs scientifiques haïtiens.

Un exemple de transfert de connaissances

Le Réseau des Jeunes Bénévoles des Classiques des Sciences Sociales en Haïti ne se montre pas préoccupé uniquement par l’accès fermé aux publications scientifiques. Il entreprend aussi des actions visant à combler les lacunes des étudiant-e-s d’Haïti en méthode de recherche, en usage du web et en épistémologie. De plus, il a réalisé plusieurs ateliers de formation et des tables rondes auxquels Jean-Marie Tremblay et la cofondatrice de la collection Études haïtiennes, Florence Piron, ont participé.

Du nombre de ces activités académiques et pédagogiques, citons en exemple l’atelier d’initiation au traitement de données quantitatives que Jean-Marie Tremblay a animé le 16 décembre 2017 au campus de l’UNITECH. Il y a eu une agréable relation entre l’enseignant et les personnes qui ont pris part à cet atelier avec beaucoup d’empressement d’ailleurs. L’édification a été à son comble.

Sans faire une liste exhaustive, nous pouvons citer aussi la table ronde du 11 mars 2017 où Florence Piron a été accueillie par une centaine d’étudiants et d’étudiantes à l’auditorium de IERAH-ISERSS[6] pour un dialogue autour des enjeux épistémologiques, méthodologiques, politiques et numériques de la recherche scientifique dans les pays des Suds. Un compte rendu de cet événement[7] explique que ce dernier a éclairé le public sur l’essence des injustices cognitives, sur la vision alternative à la science blanche ainsi que sur une conception philosophique alternative au positivisme : le constructivisme. S’il faut allonger un peu la liste, nous pourrons citer également l’atelier sur la recherche documentaire sur le web scientifique libre que Florence Piron a animé le 18 décembre 2017.

Conclusion

Tout compte fait, la coopération entre le REJEBECSS-HAÏTI et Les Classiques des sciences sociales est une vraie opportunité pour Haïti. Cette coopération, parce qu’elle contribue à contrer la fracture numérique que subit Haïti, parce qu’elle est digne de favoriser la visibilité des savoirs haïtiens en sciences sociales, parce qu’elle agit en faveur de la cause de l’éducation en Haïti, parce qu’elle est un catalyseur pour projeter des actions concrètes qui doivent permettre à Haïti de profiter pleinement de la révolution numérique, est véritablement un feu à charbonner.

Il n’en demeure pas moins que cette coopération s’inscrit dans la vision décoloniale du mouvement du libre accès afin d’en faire un outil d’émancipation. Elle est donc une action nuisible à l’hégémonie du système-monde de la science, un système qui se fonde sur un universalisme trompeur et qui exclut les savoirs des Suds tout en imposant un savoir importé qui se révèle donc non pertinent vis-à-vis du contexte local. De plus, cette coopération doit, entre autres, déboucher sur la création de dépôts institutionnels. Présentement, Haïti n’en a même pas un seul. Participer à la mise sur pied de dépôts institutionnels, permettre l’accès universel au web, faire triompher les idéaux de la science ouverte juste dans les espaces de savoirs en Haïti sont de vrais défis contre lesquels le REJEBECSS entend militer sans jamais jeter l’éponge.

Références

Dorcé, Ricarson et Émilie Tremblay. 2016. « La mise en valeur par les Classiques des sciences sociales des savoirs produits en Haïti ». Dans Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux. Pour une science ouverte juste, au service du développement local durable. Sous la direction de F. Piron, S. Régulus et M.-S. Dibounje Madiba, 144-147. Québec : Éditions science et bien commun.
https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/justicecognitive1/chapter/la-mise-en-valeur-par-les-classiques-des-sciences-sociales-des-savoirs-produits-en-haiti/

Foray, Dominique. 2000. Économie de la connaissance. Paris : La Découverte.

Hachani, Samir. 2016. « La fracture numérique contrebalance-t-elle les effets du libre accès en Afrique? Essai d’analyse et éléments de réponse ». Dans Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux. Pour une science ouverte juste, au service du développement local durable. Sous la direction de F. Piron, S. Régulus et M.-S. Dibounje Madiba, 104-121. Québec : Éditions science et bien commun.
https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/justicecognitive1/chapter/la-fracture-numerique-contrebalance-t-elle-les-effets-du-libre-acces-en-afrique-essai-danalyse-et-elements-de-reponse/

Piron, Florence. 2015. « Science et débat public sur le vivant ». SHS web of Conferences 21.
https://www.shs-conferences.org/articles/shsconf/pdf/2015/08/shsconf_vv2015_02001.pdf

Piron, Florence et al. 2016. « Une autre science est possible. Récit d’une utopie concrète dans la Francophonie (le projet SOHA) ». Possibles 40 (2) : 202-217.

Piron, Florence. 2018. « Méditation haïtienne. Répondre à la violence séparatrice de l’épistémologie positiviste par l’épistémologie du lien ». Sociologie et sociétés 49 (1): 33-60.
https://corpus.ulaval.ca/jspui/handle/20.500.11794/16322

Popp, Jess. 2018. Comment le savoir autochtone fait progresser la science et la technologie modernesMediaterre.org.
https://www.mediaterre.org/actu,20180126190650,16.html

Price-Mars, Jean. 2002. La Vocation de l’élite. Port-au-Prince : Les Éditions Fardin.

UNESCO. 2005. Vers les sociétés de savoir : rapport mondial de l’UNESCO. Paris : Éditions de l’UNESCO.

Vinck, Dominique. 2010. « Les transformations des sciences en régime numérique ». Hermès 57 (2) : 35-41.

Visvanathan, Shiv. 2016. « La quête de justice cognitive ». Dans Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux. Pour une science ouverte juste, au service du développement local durable. Sous la direction de F. Piron, S. Régulus et M.-S. Dibounje Madiba, 44-55. Québec, Éditions science et bien commun.
https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/justicecognitive1/chapter/en-quete-de-justice-cognitive/


  1. L’analyse de Florence Piron sur le caractère tyrannique du cadre normatif dominant de la science prend corps dans plusieurs de ses écrits. Toutefois, son article « Méditation haïtienne. Répondre à la violence séparatrice de l’épistémologie positiviste par l’épistémologie du lien » (2018) propose une synthèse de tous les enjeux qui s’y rapportent.
  2. Une vue synthétique des questions fondamentales du champ disciplinaire que constitue l’économie de la connaissance est présente dans le livre L’économie de la connaissance (2000) de Dominique Foray et dans l’ouvrage de l’UNESCO, Vers les sociétés du savoir (2005). Il faut mentionner que la référence à l’économie de la connaissance ne se fait pas sur la même base de la mise sous tutelle de la science par l’économie capitaliste. Elle est plutôt effectuée dans la ligne droite avec le constat de Foray sur le rôle que joue la connaissance dans la production de l’humanité. Avant d’être au service du marché, la connaissance se trouve à la base du moindre rapport des êtres humains entre eux et avec la nature. Donc, on doit tenir compte de son importance dans l’évolution « stadiale » de l’être humain.
  3. Cette question est discutée par Visvanathan (2016).
  4. Il y a toujours différentes formes de savoir et de culture qui entrent dans la construction de toute société, y compris celles qui sont fortement influencées par le progrès scientifique et technique moderne. On ne saurait admettre que la révolution des technologies de l’information et de la communication puisse conduire, par un déterminisme technologique étroit et fataliste, à n’envisager qu’une seule forme de société possible (UNESCO 2005, 17).
  5. C’est une erreur de croire que les innovations technologiques peuvent, à elles seules, apporter de profonds changements sociaux dans des domaines de l’activité humaine.
  6. L’Institut d’Études et de Recherches Africaines (IERAH) est devenu l’Institut Supérieur de Recherches et d’Études en Sciences Sociales (ISERSS).
  7. Voir le compte-rendu de cette table ronde : http://www.projetsoha.org/?p=1642