Conclusion

Émilie Tremblay et Ricarson Dorcé

Tout au long de cet ouvrage, différentes facettes de la bibliothèque numérique francophone Les Classiques des sciences sociales ont été présentées. Si Jean-Marie est depuis longtemps soucieux de l’enjeu de l’accessibilité aux travaux et aux publications scientifiques en sciences humaines et sociales, il a également toujours été animé par le désir d’accompagner ses élèves, de leur faire découvrir et aimer les sciences sociales et de leur fournir des outils et de la documentation. Les témoignages réunis ont montré que les objectifs et les idéaux poursuivis par Jean-Marie ont largement dépassé le cadre son enseignement en sociologie. Ces témoignages ont aussi mis en évidence qu’une telle œuvre n’est jamais le fruit d’une seule personne. Le travail des autres personnes engagées dans cette mission de partage et de démocratisation de l’accès aux savoirs, par le biais notamment du minutieux et combien important travail de relecture et de révision des textes qui ont été numérisés et « océrisés » a donc été rappelé. Nous avons également voulu montrer d’autres formes d’engagement et de soutien, souvent moins visibles, qui ont permis à la bibliothèque d’exister et de se développer tout au long des 25 dernières années. La précieuse collaboration avec l’Université du Québec à Chicoutimi en fait partie.

Apprécier le travail d’une organisation ne devrait jamais nous empêcher de réfléchir, de remettre en question, de regarder comment faire mieux, comment s’inspirer de ce qui se fait ailleurs. C’est ce défi que nous avons tenté de relever dans cet ouvrage collectif. Ainsi, les chapitres théoriques et réflexifs présents dans l’ouvrage permettent de poser de nouvelles questions, d’envisager des avenues inexplorées et d’ouvrir de nouveaux horizons. Le texte de Lyne Da Sylva, qui travaille depuis des années sur les bibliothèques numériques, nous renseigne sur les bénéfices rattachés à l’utilisation des données liées pour les bibliothèques numériques. Le texte de Marc Couture sur l’accès libre, une notion au cœur du travail des Classiques, nous invite à aller au-delà de la gratuité et à réfléchir aux outils existants, comme les licences libres. Marie D. Martel propose, elle aussi, des pistes de réflexion à partir de la justice sociale et des communs numériques. On pourrait facilement concevoir les Classiques comme donnant accès à des biens communs numériques, c’est-à-dire des ressources numériques qui sont produites par toute une communauté. Les actions proposées par Lionel Maurel pour penser les bibliothèques comme des maisons des communs ouvrent également d’autres pistes intéressantes à explorer. La notion d’utopie sociale, présentée par Ricarson Dorcé, peut également être mobilisée dans cet effort de réflexion pour penser les bibliothèques du XXIe siècle. Les textes d’Antonin Benoît Diouf et de Yves Yanick Minla Etoua nous invitent à penser certaines notions, dont le libre accès et la numérisation, dans d’autres milieux, d’autres pays et d’autres contextes sociétaux.

Alors que les Classiques développent des réseaux de bénévoles dans les pays dits du Sud, quels sont les enjeux de l’accès libre dans ces milieux? Quelles sont les initiatives de numérisation mises en place? Comment développer ces réseaux et partenariats en tenant compte des besoins et des réalités locales? Comment tenir compte de ce qui se fait déjà dans ces milieux pour concevoir des collaborations avec des organisations, mais aussi avec ceux et celles qui développent des initiatives et des projets similaires? Comme le mentionne Florence Piron dans son texte, il est fondamental de rendre accessible le patrimoine scientifique, mais il l’est tout autant d’appuyer les initiatives et les projets qui se développent en Haïti et dans un grand nombre de pays africains et qui visent à préserver et à diffuser le patrimoine scientifique produit dans ces milieux et ce, au nom de la justice cognitive. L’archive ouverte du CAMES en est un bon exemple. Bien que les Classiques aient pour mission de valoriser le patrimoine francophone en sciences humaines et sociales, des collaborations ou des projets novateurs pourraient être pensés pour traduire des œuvres francophones en créole haïtien ou dans d’autres langues minorées ou encore pour diffuser le patrimoine scientifique de ces domaines produits dans d’autres langues locales des pays dits du Sud, et ce, dans une perspective de justice linguistique s’inscrivant dans la lignée de la justice cognitive.

Analyser la situation dans d’autres contextes nous pousse aussi à réfléchir aux besoins qui existent dans ces milieux et aux préoccupations des utilisateurs et des utilisatrices. Si un grand nombre d’étudiants et d’étudiantes n’ayant pas d’ordinateur consultent les Classiques sur un téléphone intelligent, il serait important que le site s’adapte à tous types de supports numériques pour améliorer l’expérience de consultation et de recherche.

Un travail attend donc les Classiques des sciences sociales, une formidable initiative que nous souhaitons voir se pérenniser, surtout dans le contexte où l’accès libre est souvent dénaturé par les grands éditeurs commerciaux qui ne cessent d’inventer de nouveaux modèles et de nouvelles pratiques, mais dont le résultat est presque toujours de mettre de nouvelles barrières à l’accès aux savoirs, que ce soit du côté des universitaires qui produisent des connaissances, ou du côté des universités, des bibliothèques ou de ceux et celles qui tentent d’avoir accès à ces connaissances. Si un nombre important d’universitaires a accepté de diffuser leurs travaux et leurs recherches dans les Classiques des sciences sociales, il n’en demeure pas moins que le travail de sensibilisation est à poursuivre. Des résistances importantes subsistent, provenant de l’intérieur tout comme de l’extérieur du milieu académique. De plus, beaucoup de scientifiques ignorent les options qui existent pour conserver leurs droits sur leurs travaux comme les licences libres (par exemple, les licences Creative Commons) ou encore la pratique d’addenda au contrat d’édition qui permet de garder certains droits tels que la reproduction à des fins non commerciales ou l’autorisation d’utilisation par des tiers pour des fins non commerciales, l’adaptation pour des œuvres connexes ou la diffusion dans d’autres plateformes comme les répertoires institutionnels ou les archives ouvertes. Des options qui, en fin de compte, facilitent la diffusion des travaux en accès libre.

Que nous parlions d’accès libre, d’accès gratuit ou encore d’accès ouvert, ce qui est certain, c’est que la bibliothèque Les Classiques des sciences sociales contribue à préserver, à diffuser, à valoriser et à rendre accessible les travaux en sciences humaines et sociales d’un grand nombre d’auteur-e-s de toute la francophonie. Espérons, en terminant, qu’elle perdure, qu’elle se développe, qu’elle se réinvente et qu’elle poursuive ce fabuleux travail de partage des savoirs.

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