11 Jean-Marie Tremblay, ou l’amour des livres

Michel Bergès

Ayant servi de longue date l’université francophone jusque à l’âge de ma retraite auprès des étudiants et au-delà de Bordeaux, dans la matière intitulée « Science politique », me rapprochant ainsi de maints de mes collègues si attachés à transmettre de façon ouverte et critique les héritages culturels multiformes de notre passé universel, ainsi que celui de nos tâches pédagogiques bureaucratisées, je suis heureux de pouvoir délivrer le bref message suivant en l’honneur des « Classiques des sciences sociales ». Cela dit en tant que simple enseignant, comme dans la matière musicale qui fait que nous ne sommes que les « interprètes » libres de la pensée de ceux qui nous ont précédé. Mais – mystère –, qu’est-ce qu’ « enseigner »? Pourrait-on le faire sans des livres? Cela dit, en souhaitant vivement toute la pérennité qui s’impose à ce site Internet moderne et francophone des « Classiques », fondé en 1993 et dirigé jusqu’à nos jours par Jean-Marie Tremblay, honoré récemment par l’Ordre national du Québec, si mérité, avec tant de raisons.

Deux réflexions me viennent immédiatement à la suite, en termes de reconnaissance profondément ressentie : l’une réaliste, l’autre plus générale et culturelle, cela va sans dire.

– Le site des « Classiques », qui rend hommage encore au Québec et au Canada de façon durable, tant il est connu par l’ensemble du monde francophone, nous oblige tous, en tant qu’enseignants et étudiants du monde entier, sur le plan pédagogique. Il a permis à plusieurs générations confrontées au monde du savoir, d’accéder à des ouvrages incontournables constituant l’humanisme mondial, à tous les niveaux d’expression écrite. Il peut en manquer d’autres qu’il faudra tous, de façon bénévole, lui proposer.

Cela a été rendu possible grâce aux « nouveaux médias », et à la généralisation de l’électricité, certes. Même si cette diffusion n’est point réalisée dans le monde entier, pour l’instant, constituant encore un vide ou un privilège pour certains États – je pense notamment à nos amis africains de certains espaces –, l’œuvre « tremblayienne », encouragée par maintes personnes si honorables de l’Université du Québec à Chicoutimi, et bien au-delà, a permis le dépassement intellectuel de chacun de nous. Nous sommes alors confrontés de façon historique, à un héritage qui relève aussi des fonctions de préservation universalistes de l’UNESCO, auxquelles nous sommes tous redevables.

Peut-être, donc, pourrions-nous nous engager, individuellement, avec l’appui de tous les collègues et utilisateurs des différentes Universités en leurs Conseils, qui ont honoré les « Classiques » et profité de leur transmission spirituelle, à faire reconnaître auprès de l’organisation culturelle mondiale précitée, l’apport en question. Par exemple en adressant à l’UNESCO une déclaration de soutien, voire une supplique élargie, dûment signée, urbi et orbi? Sans oublier la mobilisation à tenter, auprès des organismes spécifiques autour de la « Francophonie », République française en tête, mais tous autres pays…

Ce qui implique encore la recherche de fonds privés de « mécénat », afin de pérenniser l’œuvre culturelle en question, si précieuse. Sans parler du devoir de rechercher et de trouver, pour chaque enseignant et serviteur de la Culture, des ouvrages complémentaires à scanner pour le futur, à l’instar des responsables de l’édition « gratuite » dont il s’agit, fondée sur le don. Cette priorité implique que l’on doit faire respecter juridiquement parlant la pédagogie, concernant ici un site d’ouvrages francophones, en ses collections et en ses références indexées d’auteurs de tous les temps, au regard des ouvertures du Québec quant aux « droits d’auteurs », à côté des logiques du « marché ». Cela, par exemple, via la valorisation si précieuse du concept de « domaine public », favorable à nos élèves et à nos étudiants quant à la reconnaissance du DROIT DE LA PÉDAGOGIE, « désintéressé » sur le plan financier, si porteur d’avenir.

– En complément, de façon plus phénoménologique et personnelle, une remarque me vient à l’esprit concernant le fonds d’édition que représente, pour nos jeunes étudiants notamment, mais aussi pour tout lecteur captivé, « Les Classiques », avec ses « 6 000 publications » et plus, libres d’accès!

L’œuvre en question, anticipatrice, incarne l’édition moderne d’ouvrages, mais surtout encourage, à l’instar de la protection numérique des bibliothèques, la survie des ouvrages en support papier du monde entier. Cela implique la préservation en partie des livres de tous les temps, via la numérisation énorme engagée, dont le support reste, nous le savons tous, si fragile à cause des éléments chimiques concernant la fabrication du papier et les encres utilisées antérieurement, sans parler de la qualité des couvertures…

En tant qu’œuvre de sauvegarde donc, via la numérisation des ouvrages de la part de l’équipe des « Classiques », s’est instituée un patrimoine et un héritage désormais incontournable. Tout cela, grâce aux efforts inédits, libres et gratuits sur le plan mondial, fondés sur le don chrétien, d’une armée indissoluble de bénévoles qui ont patiemment reproduit, comme les copistes médiévaux anonymes des temps anciens, puis les imprimeurs et typographes ultérieurs, dans le secret de leur introspection et de leur foi dans les livres, divers écrits illustrant des pans de la pensée humaine.

Par l’enthousiasme collectif qu’a su initier Jean-Marie Tremblay, croyant de la religion du Livre, sont désormais accessibles en langue française maints textes incontournables, souvent ignorés par les générations suivantes, par quiconque veut et peut grâce à lui les « télécharger ». Sans parler des possibilités de dialogues sur le Site des « Classiques », dans l’instantanéité. Osons imaginer un Kravtchenko, avec son J’ai choisi la liberté, ou un Soljenitsyne, avec son Archipel du Goulag, qui eussent pu bénéficier du site des « Classiques »!

Dernière remarque, plus personnelle. Je pressens que toute cette expérience, si précieuse et inédite, repose sur un amour profond des livres sur « support papier », hérité du temps des copistes monacaux du « Moyen-Âge » et des humanistes de « la Renaissance » – des « livres antiques », précisément en leurs reliures, si belles, sensorielles et multiformes, qui sentent les peaux les recouvrant pour tenter de les préserver de toutes interférences (pensons-là à ces vers trop gourmands qui « mangent les livres »)… Bref, un amour avouable des livres habite bien quelque part dans son cerveau, l’esprit de « notre » Jean-Marie. Il émane d’un homme exceptionnel, proche de nous tous, qui a renouvelé à sa manière, par sa volonté et sa passion, l’œuvre de Johannes Gutenberg, autour des années 1450… comme celle des éditeurs Elsevier d’Amsterdam en leur époque, au service eux aussi de la veille Université. Je me répète : cette Institution de l’Antiquité, n’a pu jamais se passer de « livres », en tous formats, donc de bibliothèques! Ici d’un genre totalement nouveau, que les Classiques ont formidablement renouvelées, montrant l’exemple que des « médiathèques » d’aujourd’hui ont suivi en acceptant de télécharger de façon numérisée maints de leurs trésors… Je pense là aussi, – ce n’est pas un « hasard » me connaissant! – à l’œuvre du Musée du Quai Branly à Paris, qui doit tant à l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, en ses valeurs, au nom d’un troisième humanisme universel, lui qui a su nous faire réfléchir sur « la leçon d’écriture » évoquée dans Tristes Tropiques, quand un vieux chef indien Bororoou Arara découvre dans son monde idéel les pouvoirs de l’écriture!

Notre devoir à tous est de poursuivre modestement l’œuvre du novateur-éditeur Jean-Marie Tremblay, qui a su, via les « vieux livres », mobiliser son équipe, son épouse Diane, sa famille, ses amis et ses collègues autour d’une action culturelle de portée internationale. Tout cela ne concerne-t-il pas, finalement, les femmes et les hommes de toutes les générations, face à leur destinée et au ductile « témoignage » par les supports de la pensée, de leur existence terrestre? Les « livres », témoins de notre Histoire, relèvent encore, depuis toujours, du mystère de la vie et de la communauté humaine sur notre planète.

Si rare elle, et miraculeuse, tant elle est belle vue de la Lune, sur laquelle des hommes ont marché, dans les fins fonds de l’Univers, pour un certain « temps », grâce aux « livres », aussi…

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