18 Expériences communes et croisées avec les Classiques des sciences sociales

Hubert de Broissia et Bernard Petitgas

Mise en contexte

Nous avons décidé, pour ce témoignage, de procéder par entretien croisé, afin de permettre à chacun de poser des questions à l’autre et d’y répondre. Cela nous a semblé plus dynamique et plus pertinent pour rendre compte de notre parcours commun et original avec les Classiques des sciences sociales.

 

Hubert : Comment as-tu connu les Classiques des sciences sociales?

Bernard : J’ai été amené à connaître le travail des Classiques des sciences sociales par des extraits et des citations que j’ai trouvés à travers les cours universitaires que les enseignants m’envoyaient en détention. Très souvent, il y avait des liens vers ce site et j’étais frustré de ne pouvoir y aller et c’est pourquoi tu t’es proposé, ponctuellement, dans un premier temps, de me les imprimer, de me les mettre sur des disquettes que tu faisais entrer en détention.

Par la suite, compte tenu de la richesse du site, j’ai été de plus en plus demandeur envers toi, et tu me rapportais des pages d’index, et je choisissais alors les œuvres qui m’intéressaient. En quelque sorte, je faisais mes courses parmi toutes ces richesses et ensuite tu me les téléchargeais.

Quand tu as compris à quel point cela était un outil pour moi, et aussi pour beaucoup d’autres détenus, tu t’es lancé alors dans cette aventure de pouvoir enregistrer le site dans son intégralité afin de nous le rendre disponible sur des DVD, en accord avec l’administration de l’établissement. Dès lors, cela a été, pour nous tous, un outil formidable. C’est la raison pour laquelle j’avais tenu à l’époque, en licence déjà, à contacter Jean-Marie Tremblay afin de le remercier. Comme je le lui avais écrit, ce site nous offrait l’opportunité d’une ouverture sur le monde qui repoussait les murs qui nous enfermaient. De plus, concrètement, dans ma cellule de six mètres carrés, je n’aurais jamais pu entasser autant de livres. Par conséquent, je pouvais les avoir à disposition sur mon ordinateur et j’avais même indexé tous les ouvrages pour pouvoir faire des recherches sur des mots précis ou des phrases de citation.

Bernard : Pourquoi as-tu transmis aux détenus les « Classiques des sciences sociales »?

Hubert : Intervenant bénévole en informatique au centre de détention de Caen, j’ai très vite pris d’autres responsabilités. Le responsable de l’équipe enseignante projetait de créer une structure pour aider les détenus qui désiraient faire des études universitaires ou toute autre formation supérieure.

Ce dispositif d’accompagnement avait pour objectif d’assister les étudiants détenus dans leurs différents cursus. Pour cela, il fallait accéder à l’espace numérique de l’étudiant détenu, qu’il soit inscrit à l’université ou non. Cela nécessitait de télécharger les cours mis en ligne, de faire contrôler ces données en partenariat avec le ministère de la Justice et de transmettre ces données sous forme papier ou numérique.

Je me suis vite retrouvé à télécharger des cours et des devoirs, à les enregistrer sur CD ou DVD, pour, finalement, les communiquer à l’étudiant détenu par l’intermédiaire du service de contrôle informatique local. Il est à noter que le délai de contrôle pouvait, dans certains cas, être de deux à trois semaines.

C’est ainsi que je me suis lancé dans cette aventure du téléchargement du site des « Classiques des sciences sociales », dans le but de le faire rentrer en prison.

Hubert : Ton travail sur les bénévoles a-t-il un rapport avec les Classiques des sciences sociales?

Bernard : Pas dans l’immédiat, car c’est d’abord vers les bénévoles qui s’investissaient dans la détention que mon intérêt s’est porté. Comme tu le sais, je me demandais pourquoi ils venaient ainsi vers nous, les détenus, et ce qu’ils venaient chercher en allant à notre rencontre. Étant très dévalorisé par les actes que j’avais commis à l’époque, je pensais même que nous n’étions pas dignes de leur intérêt. En pensant à cela, je projetais sur eux ma culpabilité. Par conséquent, mon travail sociologique qui a lentement mûri, destiné à étudier qui étaient ces bénévoles, a été initié tout d’abord d’une manière très concrète par la nécessité de comprendre cette démarche immédiate de rencontre.

Ce n’est qu’après, en connaissant un peu mieux les Classiques des sciences sociales, en m’intéressant notamment à ceux qui fournissaient autant de travail (recensement des œuvres, transcription numérique, mise en page, mise en ligne, etc.), que j’ai compris que c’était aussi un travail de bénévoles et qui prenait une forme internationale. En étudiant le don, le bénévolat, et la reconnaissance, j’ai compris qu’il s’agissait là d’un engagement altruiste qui n’entrait pas dans une relation immédiate avec les personnes aidées, mais qui projetait les bienfaits qu’il pouvait leur apporter. Dès lors, il m’a semblé important, quand bien même cela n’était pas rattaché à mes recherches directes sur le bénévolat en détention, d’associer constamment ce travail formidable de revalorisation humaine par l’apport de la culture et des lettres. J’ai compris aussi à quel point la prison était en relation totale avec la société et que des démarches bénévoles, comme celle-ci, pouvaient impacter directement notre vie de détenus, notamment en nous aidant dans nos études.

Bernard : Quelles difficultés as-tu rencontrées dans ta démarche bénévole de transmettre les « Classiques des sciences sociales »?

Hubert : L’objectif du téléchargement du site des « classiques des sciences sociales » était de pouvoir faire profiter les étudiants détenus de la richesse des informations de ce site dans un délai très court.

J’utilisais alors un outil informatique appelé « aspirateur de site web » pour récupérer quelques extraits de site, mais je me limitais à de petites quantités de données.

Je me lance donc à aspirer le site UQAC en 2010, avec un débit de 1 Gigaoctet par 24 heures. Ce n’est seulement qu’au bout de 40 jours de traitement que je décide d’arrêter le téléchargement.

Un travail technique commence. Puis vient le passage par le service de contrôle du service pénitentiaire pour valider les DVD. Une fois les cinq DVD arrivés dans la détention, il faut faire les opérations inverses. Si, sur le papier, ces différentes étapes semblent faciles, dans la réalité cela m’a obligé à faire une simulation de reconstitution des données, car je n’avais pas droit à l’erreur. Je me voyais mal aller dire à la section de contrôle du service pénitentiaire qu’il y avait une erreur et que je devais recommencer.

Le problème qui s’est posé, quelques années après, fut de savoir comment mettre à jour le site.

Et c’est là que ma connaissance du paramétrage de l’aspirateur de site web m’a été défavorable. En effet, j’ai modifié un paramètre qui permettait ainsi d’augmenter le débit de téléchargement. Le débit était dix fois plus que celui que j’avais utilisé auparavant. Le verdict fut fatal : cela devait se voir sur le serveur, et mon adresse Internet fut mise sur une liste noire. Je suis devenu alors « persona non grata ». Il me fut impossible de me connecter au site des « Classiques des sciences sociales » pendant plusieurs mois.

Hubert : Avec, ou au-delà de ton travail universitaire, que t’ont apporté les Classiques des sciences sociales?

Bernard : Elles m’ont apporté, dans un premier temps, au-delà de mon travail de recherche, l’opportunité de construire des liens de reconnaissance envers toutes ces personnes qui s’engageaient ainsi à diffuser la culture. Je veux dire, en répondant à cela, à quel point on se reconstruit socialement, en étant reconnaissant à d’autres de leur engagement, qu’ils soient proches ou lointains, quand on parvient à en saisir les conséquences. Si je reconnais l’autre, si je lui suis reconnaissant pour les bienfaits qu’il m’apporte, alors je me reconnais moi-même comme étant digne de les recevoir et je retourne dans le social.

Cela m’a aussi été confirmé par les relations épistolaires que j’ai commencé à entretenir avec Jean-Marie Tremblay et que tu as transmises par courriel. Cette fois, la reconnaissance devenait concrète. Plus encore, cette reconnaissance a été attestée quand les Classiques des sciences sociales ont mis en ligne, dans un premier temps, mon travail de Master 2, et depuis peu, ma thèse. Être ainsi digne de figurer dans une telle base de connaissances, m’a véritablement ému et m’a engagé plus encore dans mon travail et dans cette idée que je pouvais participer à mon tour, par mes recherches, à ce rendu, à ce don envers les autres qui nous construit tellement socialement.

Je crois que c’est fondamentalement cela qu’apportent les Classiques des sciences sociales, avec cette richesse culturelle et intellectuelle : le lien social. Quand bien même une personne serait isolée de toute institution de culture ou d’apprentissage, parce que les textes lui parviennent, lui parvient aussi ce don formidable d’humanité qui fait d’elle un membre de la communauté humaine digne de le recevoir.

Les Classiques des sciences sociales ont participé à cette dignité retrouvée de pouvoir recevoir le savoir.

Bernard : Comment as-tu établi un rapport avec les bénévoles des « Classiques des sciences sociales »?

Hubert : Parmi les bénévoles des « classiques des sciences sociales », je ne connais que Jean-Marie Tremblay.

Il ne faut pas oublier que, pour faire des études en milieu carcéral, il faut des « passeurs ». Voilà ce que j’ai été. Je n’ai servi que d’intermédiaire entre tous les détenus qui faisaient des études supérieures et Jean-Marie Tremblay.

Bien sûr, avec le temps, l’envoi de messages a pu être plus personnel. Jean-Marie Tremblay a eu des phrases pleines de gentillesse concernant ce que je pouvais faire pour toi et tous les autres détenus que j’aidais. Je lui en suis très reconnaissant, car cela m’a été d’un très grand réconfort. Tous les contacts que j’ai pu avoir avec des enseignants ou bénévoles de différentes matières n’ont jamais eu cette chaleur que j’ai trouvée dans tous nos échanges. J’avais, à l’autre bout du monde, un bénévole qui désirait m’aider et les aider.

Hubert : Quels sont les rôles, selon toi, des Classiques des sciences sociales dans le monde d’aujourd’hui?

Bernard : Ils sont multiples et ils répondent à des réalités sociales et culturelles parfois bien difficiles.

Le premier des rôles des Classiques des sciences sociales, c’est évidemment la transmission du savoir et la réalisation de ce lien social à travers cette démarche.

Mais plus encore, c’est l’importance d’inscrire la connaissance et le travail intellectuel dans l’histoire, dans le temps, et de ne pas laisser à la dictature de l’information immédiate et éphémère le terrain du numérique. Le numérique peut recevoir la culture et son histoire par des démarches telles que celle des Classiques des sciences sociales. La bibliothèque numérique Les Classiques des sciences sociales montre à la jeune génération combien le savoir sur le présent et les projections sur le futur ont déjà été pensés par des intellectuels, il y a bien longtemps de cela, et que cette continuité dans la réflexion et la recherche est la base même du parcours intellectuel humain.

De plus, les Classiques des sciences sociales deviennent un outil pertinent pour lutter contre la crasse intellectuelle qui salit les pensées et les esprits et fait perdre l’autonomie de pouvoir soi-même se construire un champ de pensée et de culture qui s’appuie sur de solides bases proposées par d’autres. Les Classiques des sciences sociales proposent ainsi une double autonomie : penser par soi-même, mais aussi développer par soi et pour soi une capacité d’aller chercher dans cette vaste base de données ce qui peut enrichir des goûts, des curiosités, des passions. Il n’y a pas d’autres intentions didactiques et pédagogiques que de participer à cette double autonomie dans une démarche telle que celle-là. Ainsi, les classifications qui sont proposées pour aider à la recherche d’un document attestent bien de cela. Elles ne sont jamais restrictives, mais croisées. Dès lors, un auteur peut être à la fois dans une catégorie dite contemporaine, et se trouver aussi dans une autre catégorie telle que celle de la criminologie, ce qui est mon cas. Cette pluralité dans la navigation, dans la recherche, quand bien même elle pointe ensuite sur un document précis, atteste d’une plasticité intellectuelle offerte à celui qui entre sur le site. Voilà ce que j’appelle une autonomie et un respect de la pensée.

Bernard : En tant que bénévole qui intervient en détention, quels conseils pourrais-tu donner pour faciliter l’accès aux « Classiques des sciences sociales » dans le milieu pénitentiaire?

Hubert : La véritable solution serait que la totalité du site puisse être installée dans les salles de l’enseignement afin que tout étudiant puisse consulter le site à volonté. Cette solution a été envisagée avec Jean-Marie Tremblay en 2014. Il fallait pour cela sceller une entente formelle avec l’institution afin de protéger ce site de toute malversation possible. Le côté technique de transfert de ces données et d’implantation n’aurait pas posé trop de problèmes. Cette demande d’engagement a été soumise à l’institution concernée, mais je n’ai jamais eu de réponse. Un bénévole avec toute la meilleure volonté du monde ne peut prendre une telle décision, et encore plus dans un milieu pénitentiaire.

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Expériences communes et croisées avec les Classiques des sciences sociales de Hubert de Broissia et Bernard Petitgasest sous une licence Licence Creative Commons Attribution 4.0 International, sauf indication contraire.

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