20 Ma découverte du mouvement du libre accès par la porte des Classiques des sciences sociales

Hamissou Rhissa Achaffert

Depuis mon inscription à l’université, j’ai eu des difficultés à trouver les documents nécessaires pour mes études. En fouillant sur le web, j’ai découvert les Classiques des sciences sociales, une bibliothèque dans laquelle il y a des documents gratuits. Depuis lors, j’ai été soulagé des souffrances liées au problème d’accessibilité aux documents. Cette découverte a déclenché mon militantisme pour le libre accès.

Harwa ahai eddan’gin tèghèrè ta tolghatate, inkouss felli ad diggroua il kitaban win-narè. Is siggiza intanet, Inayaddou Classiques des sciences sociales tatamossat eddag wa dinassin ilkitaban ben-nane. Arwa-alak way ad-diggourouwa essifsis digh agarawan n’ilkitabane wini. Enay wa tindigè yis-sogi issiqala amaagaz’in agariwin ilkitaban bennane[1].

Une imposition de pratique académique et un blocage

Quand j’étais en troisième année de sociologie à l’Université Abdou Moumouni (UAM) au Niger, nous avions commencé un cours d’épistémologie des sciences sociales. Dans ce cours, nous étudiions principalement les courants et les théories sociologiques et anthropologiques de France, d’Allemagne, d’Angleterre et des États-Unis. Pour bien comprendre ce cours, l’enseignant nous recommandait de lire les auteurs classiques qu’il citait, notamment Herbert Spencer, Émile Durkheim, Max Weber, Raymond Boudon, Pierre Duhem, Karl Marx, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, etc., essentiellement des auteurs du Nord. À cette époque, c’était en sociologie du développement seulement qu’on nous parlait des auteurs africains, précisément de Samir Amin. L’ouvrage qui nous intéressait en ce moment était Le développement inégal. D’autres enseignants nous demandaient aussi de lire des ouvrages de méthodologie de la recherche en sciences sociales d’auteurs tels qu’Omar Aktouf, François Dépelteau et Luc Van Campenhoudt.

À la bibliothèque du Club des étudiants en sociologie et anthropologie, il n’y avait pas assez de livres d’épistémologie des sciences sociales ni de classiques en sciences sociales. Pour comprendre la théorie d’un auteur, nous prenions note des explications données par l’enseignant pendant les cours. Nos enseignants avaient étudié dans les universités des pays du Nord ou de la sous-région (Afrique de l’Ouest) et ils possédaient certains documents. Dans cette bibliothèque, il n’y avait généralement qu’un seul exemplaire de ces livres à consulter sur place alors que nous étions au moins 300 étudiants et étudiantes! Je me rappelle qu’un professeur de l’Université de Bayreuth en Allemagne venait avec quelques livres sur la sociologie allemande, par exemple sur Max Weber, et les donnait au club. La situation à la grande bibliothèque de la Faculté des lettres et sciences humaines (FLSH) n’était guère mieux. Très peu d’exemplaires des livres dont nous avions besoin étaient disponibles. Il était possible de les trouver en librairies, mais là-bas ils coûtaient vraiment très cher! Je me souviens qu’un ami m’avait dit qu’il commandait ses livres à Paris et qu’ils lui revenaient à presque 30 000 francs CFA l’unité. C’était le cas, par exemple, de l’ouvrage de Paillé et Mucchielli, ayant pour titre L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales. Quand nous étions en quatrième année, nous avons justement dû photocopier ce livre parce qu’il n’y avait que trois exemplaires à notre disposition : celui de l’étudiant qui l’avait commandé de Paris, celui de l’enseignant et celui du Club des étudiants en sociologie et anthropologie. Nous devions faire des exposés en groupe sur les différents chapitres vu que nous étions à peu près une trentaine d’étudiants et d’étudiantes.

Par ailleurs, à cette époque, quand je faisais de la recherche sur Internet, je trouvais juste quelques informations sur le site de l’Encyclopédie Universalis, mais je n’avais pas accès à tout le contenu parce que je n’étais pas abonné. C’est grâce à Wikipédia que je parvenais à accéder à certaines informations dont j’avais besoin. Quand j’étais en master 1, la situation était la même. L’un de nos enseignants nous demandait de faire à chaque cours une petite recherche documentaire ayant trait à un sujet. En classe, nous faisions ensuite des petites séances de discussion autour de nos recherches. Généralement, c’était sur des concepts d’ordre générique comme l’emploi, la pauvreté, les entreprises que nous faisions les recherches. À chaque fois, l’enseignant nous disait de faire la recherche sur Internet et de discuter de nos trouvailles. Le plus souvent, c’était des informations qui provenaient de Wikipédia. Nos sources étaient donc très peu diversifiées.

À cette époque, je ne comprenais pas très bien ce phénomène, c’est-à-dire que je ne savais pas qu’il y avait des types de contenus inaccessibles sur Internet ou du moins qui n’étaient accessibles que par abonnement. Je ne savais pas non plus qu’il était possible de télécharger des articles gratuitement et sans aucune contrainte sur certains sites. Bref, je n’étais pas familier avec la problématique de l’accès fermé et de l’accès libre aux publications scientifiques.

Une découverte et un soulagement

Un jour, en fouillant sur le web, j’ai trouvé un livre que j’ai téléchargé gratuitement sur le site des Classiques des sciences sociales. En parcourant le site, j’ai remarqué que je pouvais effectuer des recherches par auteur-e et par discipline. Tout de suite, j’ai commencé à télécharger des documents et à constituer ma propre bibliothèque sur mon ordinateur. J’avais téléchargé tellement de livres d’épistémologie, qu’un jour j’ai commencé à écrire des petits résumés des théories sociologiques que je partageais ensuite avec mes camarades. En février 2018, j’ai réalisé que des camarades avaient une version numérique de mes résumés et des notes de cours que j’avais données à mes amis. J’étais ébloui de voir un étudiant, qui ne disposait même pas d’un PC, circuler avec une clé USB dans laquelle il y avait ces documents. Il venait consulter mes notes de cours et mes résumés des théories sociologiques à la salle informatique de l’Université Abdou Moumouni puisqu’il n’avait pas son propre ordinateur.

Depuis que j’ai découvert cette merveilleuse bibliothèque, mon amour pour le numérique n’a cessé de grandir, mais surtout le souci de partager, car lorsque nous étions en première année à l’université, il était rare de voir les étudiants et les étudiantes partager leurs notes de cours ou leurs documents. Tout le monde voulait être le meilleur! Cette compétition empêchait les étudiants et les étudiantes de partager leurs notes et leurs documents (version électronique ou papier). De mon côté, je pensais heureusement que la réussite dépendait de la lecture, de la compréhension, mais surtout de l’esprit d’analyse de la personne. Ce n’était donc pas en cachant un document à un camarade que nous augmentions nos chances de réussir. En plus, ce qui était absurde dans cette situation, c’était que les documents mis en ligne dans les Classiques des sciences sociales pouvaient être téléchargés gratuitement par toute personne disposant d’un accès à Internet. Toutefois, à cette époque, beaucoup de camarades ne savaient malheureusement pas comment télécharger des documents sur Internet du fait de la faible pénétration du numérique. C’était donc important pour moi de donner accès aux fichiers que j’avais téléchargés sur le site des Classiques des sciences sociales et aux résumés que je faisais de ces documents.

Je m’étais aperçu que le nom Jean-Marie Tremblay était présent sur les documents que je téléchargeais. En 2014, j’ai cherché son nom sur Facebook et je l’ai trouvé. Depuis lors, je suis les annonces des documents mis en ligne sur le site des Classiques des sciences sociales que Jean-Marie publie sur sa page Facebook.

Et mon militantisme pour le libre accès dans l’esprit de la justice cognitive se déclencha…

Les Classiques des sciences sociales m’ont permis de découvrir un autre univers dans le monde de la publication des résultats de recherche, mais aussi de mieux comprendre les obstacles locaux d’accès aux productions scientifiques. Je ne savais pas encore ce qu’était le libre accès à ce moment-là, mais je savais que c’était utile d’avoir accès gratuitement à des documents scientifiques parce que pour l’étudiant d’un pays du Sud que j’étais, je n’avais pas la possibilité de payer les livres ni dans les librairies ni sur Internet. Non seulement cela requérait des compétences numériques, mais surtout des ressources financières que je n’avais pas. La possibilité de me procurer gratuitement des livres et des articles sur Internet représentait, pour moi, un grand soulagement.

Un jour, alors que je lisais l’annonce de la mise en ligne d’un document sur la page Facebook de Jean-Marie Tremblay, le fondateur des Classiques des sciences sociales, j’ai vu un commentaire de Florence Piron. Je lui ai instantanément envoyé une invitation, en pensant que c’était une étudiante du Nord qui pourrait m’envoyer des documents en version électronique. Cependant, il s’agissait plutôt d’une professeure et militante pour l’accès libre qui m’a aidé à mieux comprendre la situation dans laquelle je vis et à stimuler mon engagement pour une science plus ouverte et socialement responsable (Rhissa Achaffert 2015).

En conclusion

Le libre accès aux publications scientifiques, selon moi, est l’une des solutions qui permettraient à l’Afrique de sortir de la fracture scientifique (Mvé-Ondo 2005). Mais pour un libre accès juste, il faudrait une généralisation du mouvement du libre accès dans les universités du Sud pour rendre plus visibles les travaux des chercheurs et des chercheuses du Sud (Mboa Nkoudou 2015). Actuellement, les travaux scientifiques produits dans le Nord dominent les productions scientifiques en libre accès (Piron et al. 2017). Le libre accès résout donc le problème d’accès à la science du Nord, mais il ne résout pas encore le problème d’accès à la science du Sud. Les articles et les travaux des chercheurs et chercheuses, étudiants et étudiantes ne sont pas visibles parce qu’il y a peu de politique de numérisation, de mise à disposition et de vulgarisation des travaux en Afrique. De plus, les revues locales, où publient les chercheurs et chercheuses, sont méconnues des étudiants et étudiantes. J’étais un jour surpris quand j’ai vu la liste des revues de l’Université Abdou Moumouni à l’Institut de recherche en sciences humaines (IRSH). Aujourd’hui, avec la forte pénétration du numérique chez les jeunes, la meilleure façon de garantir l’accessibilité des articles scientifiques et des livres, c’est de les publier en libre accès sur Internet.

Le libre accès permettrait, en ce sens, de vulgariser la science du Sud et de la rendre plus visible au même titre que la science du Nord dans le web scientifique libre. Il contribuerait aussi sans nul doute au développement de la recherche dans les pays du Sud en favorisant la circulation de l’information scientifique et technique. J’espère que dans les années à venir, les universitaires du Niger seront sensibilisés à l’importance du libre accès et qu’ils accepteront de diffuser leurs livres dans le grand « grenier des savoirs » que constituent les Classiques des sciences sociales. Pour finir, je dis Nissi-nimirak[2] à Jean-Marie Tremblay et Nissi-nimirawan[3] aux bénévoles et aux auteurs et auteures qui y diffusent leurs travaux. Ils sont les piliers des Classiques des sciences sociales.

Références

Mboa Nkoudou, Thomas Hervé. 2015. « Stratégies de valorisation des savoirs locaux africains : questions et enjeux liés à l’usage du numérique au Cameroun ». Éthique publique 17 (2).
https://doi.org/10.4000/ethiquepublique.2343

Mvé-Ondo, Bonaventure. 2005. Afrique : la fracture scientifique / Africa: the Scientific Divide. Paris : Futuribles.

Piron, Florence, Antonin Benoît Diouf, Marie Sophie Dibounje Madiba, Thomas Hervé Mboa Nkoudou, Zoé Aubierge Ouangré, Djossè Roméo Tessy, Hamissou Rhissa Achaffert et al. 2017. « Le libre accès vu d’Afrique francophone subsaharienne ». Revue française des sciences de l’information et de la communication (11).
https://doi.org/10.4000/rfsic.3292

Rhissa Achaffert, Hamissou. 2016. «  Hamissou Rhissa du Niger : ma découverte du projet SOHA a transformé ma vision des rapports entre la science et la société!  ». Projet SOHA, 1er mars. 
http://www.projetsoha.org/?p=998


  1. Traduction de mon résumé en tamajeq (langue parlée au Niger), ma langue maternelle.
  2. Ce qui veut dire « nous te remercions » en Tamajeq.
  3. Ce qui veut dire « nous vous remercions » en Tamajeq.

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