2 Lettre à mon père

Pascale Tremblay

Cher papa,

 

J’avais 13 ans quand tu as commencé ce projet colossal, visionnaire, et tellement important. Dans le sous-sol de la maison familiale, entouré de milliers de livres, entre la correction de montagnes de travaux et la préparation de tes cours, tu cherchais à rendre notre monde meilleur. À l’époque, toute à mon adolescence, je ne saisissais pas tout à fait l’importance d’une bibliothèque numérique des sciences sociales, mais je te voyais travailler fort, tous les jours, même à Noël, et je comprenais que le cœur du projet était le partage du savoir. Cet idéal s’était d’abord manifesté dans la préparation de tes cours, pour lesquels tu te dévouais complètement, et dans l’aide que tu apportais à tes étudiants et étudiantes, avec une générosité qui nous apparaissait infinie. Le téléphone sonnait constamment à la maison, parfois jusqu’à 21 heures, et tu répondais patiemment à toutes les questions de tes étudiants et de tes étudiantes.

Avec ma mère aimante et dévouée à tes côtés pour te soutenir, t’encourager et travailler avec toi tous les jours, tu as entrepris une œuvre gigantesque, allumé du feu sacré de la diffusion du savoir. Malgré les embûches et parfois l’incompréhension générée par ton projet original, tu n’as jamais baissé les bras, et maman n’a jamais cessé de t’appuyer. Presque à toutes les fois que je vous appelle à la maison, vous êtes là, tous les deux, à travailler côte à côte. Maman me dit qu’elle veut finir une page avant d’aller se reposer un peu. Et toi tu me parles de tout ce que tu as à faire, maintenant que, ta retraite venue, tu ne travailles plus que 50 heures par semaine à la construction de cette immense bibliothèque. Après 25 années de ce dur labeur, la Bibliothèque regroupe maintenant près de 7 000 œuvres scientifiques, de toutes les sciences sociales, accessibles par tous, partout sur notre belle planète.

Ta détermination, ta rigueur, et ta passion pour ton travail ont eu un impact sur moi et sont devenues des modèles. Aujourd’hui scientifique à mon tour, je comprends les failles de notre société du savoir, ces failles que tu as toujours cherché à combler pour rendre notre monde plus égalitaire. Je me heurte ainsi chaque jour à des savoirs scientifiques verrouillés à double tour, protégés derrière des contrats de transfert de propriété intellectuelle et des abonnements dont les prix exorbitants ont poussé les universités du Québec et de partout dans le monde dans leurs derniers retranchements. Dépouillés de leur propriété intellectuelle, les scientifiques d’aujourd’hui, dans tous les domaines, cherchent de nouvelles modalités pour diffuser leurs découvertes de manière plus ouverte et plus collégiale et se heurtent à de puissantes entreprises dont l’objectif unique est le profit; les nouveaux marchands du temple. Ces savoirs, souvent inatteignables même pour les scientifiques, sont hors d’atteinte des différents corps enseignants et de leurs élèves, dont les écoles ne peuvent défrayer les frais exorbitants pour l’accès à des contenus scientifiques, des professionnels et professionnelles de la santé dont pourtant la pratique clinique en dépend, et de la population en général. Plus que jamais, il est temps de démocratiser la connaissance, et, au-delà des discours, de rendre les savoirs scientifiques accessibles à tous et à toutes. À l’ère des fausses nouvelles et de la désinformation de masse, plus que jamais, les écrits scientifiques doivent être valorisés et accessibles. La réalité ne peut jamais se traduire en seulement 140 caractères.

Tu avais compris tout cela, il y a très longtemps. Et tu as trouvé une manière de mettre la hache dans ce système, et, avec le soutien de maman, et grâce au travail de ton équipe de bénévoles dévoués, tu as redonné accès aux francophones d’ici et d’ailleurs aux écrits scientifiques en sciences sociales. Je suis tellement fière de toi, papa, pour tout ce que tu as accompli, tout ce que tu nous as appris, ta bonté, ta générosité, ta collégialité immense, ta droiture, ta passion, ta volonté inébranlable et ton idéal de partage! Quand j’ai su, il y a plusieurs années, que ma sœur Émilie, l’une des architectes de ce livre-hommage, allait travailler à tes côtés à faire croître la Bibliothèque, j’ai compris que tout ce que tu avais construit ne serait jamais perdu et continuerait à évoluer et à grandir grâce à son esprit analytique et visionnaire. Quelle magnifique équipe pour mener à bien ce noble projet! Merci, chère petite sœur. Je suis tellement fière de toi aussi. Merci à toi aussi, maman, d’avoir cru à ce projet fou et d’avoir soutenu mon père, d’avoir travaillé à ses côtés tous les jours depuis tellement d’années. Sans ce soutien, la Bibliothèque n’aurait jamais pu prendre cette ampleur. Merci aussi à toute l’équipe des bénévoles pour leur travail acharné et leur générosité.

Aujourd’hui, cher papa, je t’écris pour te dire que je t’aime et que je suis fière de tout ce que tu as accompli. Tu es, et seras toujours, une source d’inspiration et un modèle pour moi. Les mots me manquent pour exprimer ma fierté et mon amour pour toi. Je te remercie, du fond du cœur. Merci papa. Et bravo, bravo pour cette œuvre monumentale à laquelle tu te consacres depuis déjà si longtemps!

 

Pascale

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